Autour des usages sociaux du téléphone
Organisation et solidarités familiales dans les familles d’origine immigrée

Claire CALOGIROU (*)
(*) CEF-CNRS. Avec la collaboration de Nathalie André.

Dans les familles immigrées, l’usage du téléphone est un enjeu de pouvoir entre parents et enfants, entre filles et garçons, sans pourtant que soit porté atteinte aux principes du " respect " et de la solidarité familiale.

Dans le cadre des recherches menées au Cnet, en liaison avec le CNRS, concernant les usages sociaux du téléphone (Calogirou [C.], 1997), nous menons une étude dans une cité de la région parisienne, à Chanteloup-les-Vignes (2). Cette étude apporte des éléments concernant les sociabilités de voisinage, les relations internes dans l’espace domestique et les solidarités familiales. Au travers de ses pratiques, le téléphone s’est révélé être un excellent support d’analyse de l’organisation familiale et sociale.

Les entretiens se sont adressés à un membre de la famille, homme, femme ou jeune ; mais, par l’intermédiaire de celui-ci, ils se sont intéressés à l’ensemble des membres cohabitant sous le même toit. Ils mettent en évidence les pratiques et les relations autour du téléphone ainsi que, à travers cet objet, les liens familiaux et les modes d’organisation à l’intérieur et à l’extérieur de l’espace domestique. Dans une perspective comparatiste, ils posent la question de savoir si les familles d’origine immigrée manifestent des usages spécifiques et, si parallèlement, se dégagent des modèles d’organisation familiaux repérés. Les thèmes étudiés (2) sont observés en relation avec les conditions de vie des populations prises en compte dans la recherche, à savoir, le faible niveau économique des familles, le grand nombre de personnes cohabitant, la dimension de la famille étendue et son éloignement.

L’objet, son emplacement, ses représentations

Toutes les familles rencontrées possèdent le téléphone. L’absence de téléphone serait vécue comme une gêne. Elles possèdent de un à trois appareils, dont des appareils sans fil ou portables. Le salon et la chambre sont les deux pièces de prédilection de la localisation du téléphone. La chambre de la jeune fille constitue quelquefois le lieu de son installation, pour des raisons qui peuvent varier – en particulier, l’isolement de la pièce, qui restreint le dérangement pour l’ensemble de la famille. Alors, cette chambre devient la pièce du téléphone : il est approprié par la jeune fille, qui devient la gestionnaire de l’objet, placé dans son armoire fermée à clé, mis en valeur par une décoration centrée sur lui, chambre inaccessible aux autres.

Les parents ont très souvent un usage quasi nul du téléphone ; ils ne décrocheraient même plus, d’après leurs enfants : " Le téléphone est dans ma chambre, pour la raison que mes parents ne reçoivent plus beaucoup de coups de fil, c’est souvent moi. À force, ils n’aiment plus répondre : donc, on l’a installé dans ma chambre ; comme ça, ils sont tranquilles. Et si je ne suis pas là, ils ne répondent pas, la plupart du temps. "

Il est intéressant de se centrer sur le rapport à l’objet que traduisent les personnes interrogées. En effet, nombreuses sont celles disant n’aimer le téléphone que comme outil de communication, se différenciant en cela des autres membres de la famille. Elles disent préférer l’échange de vive voix, ne pas raconter leur vie au téléphone, ne s’en servir que pour fixer des rendez-vous. La plupart apprécient cet outil pour le lien qui les rattache au monde, à la famille, aux amis. Il agit aussi comme remède contre l’ennui – et puis, ce peut être une passion, même si, pour tous, évaluer le nombre d’appels reçus, donnés, leur durée, se révèle difficile à mesurer.

Une part importante des coups de téléphone est donnée aux administrations (Sécurité sociale, CAF…), avant de se déplacer. Ils sont en général donnés par les enfants en lieu des parents ; ils sont vécus comme particulièrement angoissants – tout comme la majorité de ce genre de relations, lorsqu’on est d’origine étrangère –, mais ils évitent des déplacements inutiles. Stéphane Jaffrin (1990) explique que ce type d’appels représente plus de la moitié des communications des ménages ; ces appels fonctionnels ne sont pas des dépenses coûteuses, puisqu’ils sont en général de courte durée.

Les appels de numéros d’urgence – comme les pompiers, le Samu, l’ambulance – semblent être une pratique banalisée, puisqu’ils sont cités dans les entretiens de manière spontanée et, par conséquent, ces services paraissent fréquemment sollicités : " Les pompiers, l’ambulance, le samu, les renseignements ; sinon, les parents, les amis, les frères et sœurs. " Les appels en provenance de l’école sont considérés comme source de désagrément, surtout lorsqu’il s’agit d’école buissonnière, d’indiscipline ; certains frères et sœurs, complices, les interceptent.

Téléphone et langages

Dans l’espace du quartier, il est intéressant de constater l’existence d’autres modes de communication, aux côtés du téléphone, comme le messager ou le courrier, indépendamment et concurremment de lui. Jacques Barou (1993) met en évidence ce phénomène comme un reflet des conditions résidentielles dans les cités composées de logements sociaux. Ainsi, on peut s’appeler par la fenêtre ; on se rencontre ou on se cherche dans la cité ; on s’envoie des petits billets par l’intermédiaire des jeunes frères ; on écrit à la famille en province et au pays ; les courriers sont rédigés soit dans la langue maternelle – le plus souvent par la mère –, soit en français par un des enfants.

L’importance de la trace écrite, par opposition au message oral, peut être soulignée. Tout comme la préférence pour le contact direct signifiée par quelques-uns, manifestant ainsi l’obstacle que peut représenter l’absence du regard et son poids culturel dans certains contextes : " Le côté mécanique du téléphone coupe la relation humaine, on a tendance à téléphoner au lieu de se rendre chez la personne… On s’exprime différemment si l’on voit le visage d’une personne… Je préfère me déplacer. C’est la mentalité communautaire africaine qui veut ça. La mentalité communautaire africaine adore aller chez quelqu’un sans le prévenir. Le téléphone, c’est une question de distance à parcourir ou de gens qui ne sont pas disponibles. La notion de temps, en Afrique, est différente. On fera dix kilomètres à pied, en vélo ou en bus pour aller voir quelqu’un. On ressent une sorte d’abandon quand on ne reçoit pas de visites… "

Pour d’autres, au contraire, l’absence du regard peut être libérateur et faciliter certains propos. Ces caractères ont été mis en évidence par Stéphane Jaffrin (1990). Il existe des sujets qui passent uniquement dans le face-à-face : le " trop personnel ", c’est-à-dire les questions d’argent, les mauvaises nouvelles, les histoires de filles… A contrario, le téléphone présente l’intérêt de pouvoir exprimer de vive voix des choses gênantes, contournant alors la timidité, la crainte, la peur du face-à-face. Le téléphone autorise des déclarations plus ou moins bien reçues : " Les gens se permettent de dire certaines choses au téléphone qui ne se disent pas, des insultes, des menaces… "

La maîtrise de la langue française

Les parents parlent dans leur langue d’origine et les enfants s’adressent à eux en français. Composer les numéros de téléphone peut être, pour eux, un exercice difficile ; ils éprouvent une sorte de blocage. Ils demandent donc à leurs enfants de le faire à leur place, y compris dans les cabines téléphoniques. Ce sont ces mêmes enfants qui appellent les services, les écoles, les administrations, font les chèques, remplissent les papiers de tout ordre selon un principe de soutien et de responsabilité à l’intérieur de la famille.

La plupart du temps, un des enfants de la famille, souvent la fille aînée, est investie du rôle d’intermédiaire entre la vie sociale et la vie domestique en lieu et place des parents, qui n’ont pas été scolarisés en français, maîtrisent peu cette langue et se sentent mal à l’aise face à certaines technologies : ils ne décrochent pas le combiné, ne savent pas noter les messages, ne savent pas composer le numéro, ne savent pas téléphoner d’une cabine.

Ainsi, l’accompagnement et l’aide d’un enfant deviennent indispensables. Ces derniers sont toujours les introducteurs de la technologie au sein de l’espace domestique : plusieurs postes, téléphone sans fil, tatoo, portables, répondeurs… Certains enfants enseignent à leurs parents quelques notions de base – comme les chiffres, ou certaines formules –, afin que ces derniers puissent se débrouiller au téléphone.

L’usage du répondeur se répand également. Certes, il est utilisé banalement pour gérer les absences et faire face au sentiment d’intrusion dans l’espace domestique, provoqué par certains appels, mais aussi il peut être vécu comme une nécessité par les enfants. Il devient alors garant d’une réception exacte de leurs messages, qu’ils estiment déformés lorsqu’ils passent par l’intermédiaire de la mère ou d’un frère : " Le répondeur fait partie de mes projets, car mes parents sont chez moi, je reçois des coups de fils l’après-midi et ils ne répondent pas. Cela fait que, si j’attends un coup de fil l’après-midi, je rentre et je demande à ma mère si le téléphone a sonné. Je ne dis pas : " Est-ce que quelqu’un a téléphoné ? ", elle me fait oui ou non. Si elle me fait oui, je demande à quelle heure, j’essaie de savoir qui c’est. S’il y a des personnes qui me disent : " On t’appellera demain à peu près à telle heure ", je sais à peu près. C’est vrai que, avec un répondeur, ça serait plus simple. " Quelquefois, l’utilisation du magnétophone répond à cette fonction : la mère y enregistre les messages pour ne pas commettre d’erreur.

L’organisation familiale : identités, autorités, fonctions

Des modes d’organisation familiale s’élaborent à partir du téléphone et, simultanément, peuvent être renforcés par cet objet.

La gestion du téléphone

Dans la majorité des familles interrogées, ce sont les femmes, mère ou fille, qui se servent le plus du téléphone. Ce sont elles qui décrochent lorsque le téléphone sonne. Les pères l’utilisent peu : ils ne décrochent jamais, ne parlent au téléphone qu’aux membres masculins de la famille. Parmi les jeunes filles interrogées, quelques-unes semblent avoir acquis une domination familiale sur l’objet. Elles écoutent les messages, elles les filtrent, elles effacent ceux venant de l’école, elles ferment à clé la porte de leur chambre, où est placé le téléphone.

Ces faits sont assez surprenants au sein d’une famille méditerranéenne – mais, parallèlement, on sait aussi la place qu’occupent les enfants aînés pour aider les parents dans leurs relations avec la société. La grande maîtrise dont les enfants font preuve par rapport à leurs parents explique peut-être qu’ils parviennent à gérer leur intimité, dans un contexte familial aussi fondé sur le respect des valeurs de la famille.

Apparemment, l’isolement dans l’appartement, pour des communications jugées personnelles, ne pose pas de problèmes dans les familles : mères et enfants le pratiquent. Le cagibi, la salle de bain ou même le couloir peuvent servir d’espace de conversation téléphonique. Djamila en parle ainsi : " Il y a un téléphone dans la chambre de mes parents, un autre dans le salon. Un dernier se trouve dans ma chambre, mais il n’est pas branché. Je l’ai acheté, la ligne n’est pas encore installée, car j’ai l’intention d’aller dans l’autre chambre quand ma sœur de 23 ans va partir. Je vais mettre mes frères qui ont 16 et 19 ans dans ma chambre, qui est grande, et moi, je prendrai toute seule la chambre de mes frères. Là, je mettrai le téléphone. Je mettrai une ligne différente de celle de mes parents. J’ai dit : " C’est mon téléphone "… Mon père avait acheté une rallonge, il m’avait dit : " Je te l’installe, je te la mets dans ta chambre. " J’ai dit : " Non merci, papa. " Au lieu d’aller courir dans le couloir, attraper le téléphone de la cuisine, aller s’enfermer dans la chambre des parents, car là, on n’entend personne… je lui ai dit quand même non, j’ai dit : " C’est mon téléphone. " "

Les femmes et le téléphone

La femme est gestionnaire des relations avec la famille étendue. C’est elle qui prend l’initiative d’appeler la famille au pays. C’est elle aussi qui décroche le combiné : " standardiste ", car " c’est elle qui est le moins embêtée " dit Ozan.

Éminé explique comment elle gère les relations téléphoniques avec la famille de son mari : " C’est moi qui dis : " Allez, viens ! On va appeler ta mère, tes frères. " Mon mari a perdu son père très jeune à trois ans, il a grandi avec sa mère. Après, il a été en ville chez son oncle, pour étudier, et il est parti en apprentissage dans d’autres villes. Il a travaillé très tôt et est allé de ville en ville. Il n’est pas resté trop avec sa famille. Sa mère est un peu âgée, [elle] s’attend qu’il l’appelle une fois par mois. Et lui, il mettra beaucoup de temps, deux-trois mois. Elle habite au sud-ouest de la Turquie, près de la frontière syrienne… On l’appelle le samedi soir, une à deux fois par mois et de temps en temps à des fêtes, à des mariages de famille… Le samedi soir et le dimanche, ça coûte un peu moins cher là-bas. En ville, encore, ça va, les gens dorment tard, mais, dans les villages, les gens dorment tôt, donc on appelle avant neuf heures. Comme ils se réveillent à l’aurore, pour le bétail, pour le lait, la fermentation du fromage, ils se réveillent à cinq-six heures du matin. Dans la journée, c’est le travail aux champs. À sept-huit heures, ils sont au lit. On ne téléphone pas souvent ; alors, on reste un peu longtemps. "

Elle peut avoir à régler des événements familiaux, en relation avec la famille habitant le pays d’origine, comme le raconte Djamila : " Côté téléphone, c’est ma mère qui appelle beaucoup et ma sœur aussi. Ma mère, avant de descendre en vacances… la note de téléphone était immense… Cette année, c’était exceptionnel… Les fiançailles de ma sœur… Il fallait prévenir… Il y avait le faire-part de ma sœur. Ma mère appelait ma tante, ses sœurs, pour la réservation des salles, pour tout ce qu’il y avait à faire, pour le gâteau… Elle planifiait tout d’ici. Ma mère et ma sœur, c’est le téléphone. "

L’ambiguïté se fait jour lorsqu’il s’agit de la fille-sœur : une fonction-corvée peut se transformer en prise d’autonomie. Le téléphone devient alors outil d’émancipation et de pouvoir au sein de la famille. Localisé dans la chambre d’une fille, comme nous l’avons vu, il lui confère indépendance et pouvoir : l’unique poste téléphonique est situé dans la chambre de Leïla, qu’elle partage avec sa jeune sœur. Lorsqu’elle téléphone, elle exige d’être seule ; par contre, elle reste à côté des plus jeunes, exerçant ainsi un contrôle sur eux en vertu de son " droit d’aînesse ". Lorsqu’elle s’absente, elle branche le répondeur et ferme à clé sa chambre. L’environnement du téléphone devient territoire féminin : il est réapproprié, il devient lieu intime, privé, enfermé. Vouloir posséder son propre téléphone peut être affiché comme une revendication d’autonomie au sein de la famille.

Les hommes et le téléphone

" Personnellement, je ne reçois pas beaucoup de communications ; par contre, c’est la femme qui veut ça : beaucoup de communications et des facilités à bavarder avec d’autres personnes ", déclare Henri.

Michèle Martin (1992), dans un article sur la création d’une culture téléphonique au Canada à la fin du siècle dernier, fait remarquer que lorsque " les femmes ont commencé à l’utiliser pour des contacts sociaux afin de briser leur isolement, des hommes se sont spontanément opposés à cette utilisation " frivole " du téléphone et les ont ridiculisées dans divers médias… en les accusant d’avoir un " instinct de commères ", en qualifiant leur pratique d’" usage irrationnel " ".

D’après l’auteur, ces réactions sexistes, accusant les femmes de papoter, exprimaient la volonté des hommes de contrôler la communication à partir d’une technologie qu’ils estimaient leur appartenir et qui, pour eux, " perdait sa crédibilité à cause de l’usage que les femmes en faisaient ". Ce stéréotype est toujours vivant, puisque les femmes sont considérées comme ayant davantage d’affinités que les hommes avec le téléphone, en particulier parce que les devoirs de la femme mariée comprennent un rôle de gestion sociale de la famille.

D’après leurs enfants, et même d’après leurs épouses, les pères se servent peu du téléphone, ils y sont plutôt réfractaires : " … Je sais que ce sont les copines de mes filles si mon mari me dit que l’on a raccroché. J’ai eu des conflits avec lui – quand il décrochait, on lui raccrochait au nez, alors que, quand je prenais, ça ne coupait pas. Généralement, mon mari est désagréable au téléphone. " Le réseau d’interlocuteurs des hommes est très restreint. Ils n’appellent que leur famille : " Je n’ai jamais vu mon père se servir du téléphone ; il parlait très fort, il ne parlait qu’à la famille, en arabe. "

Respect et stratégies

Le respect est une notion fondamentale dans les familles méditerranéennes, respect envers les aînés et envers les parents. Les abus de téléphone, les réceptions d’appels de garçons, de longs bavardages, sont jugés comme manquement à la moralité, à l’honneur, au respect familial.

Le respect des aînés s’impose de façon virulente aux cadets : c’est le " droit d’aînesse " ou le " respect des aînés ". Cela signifie que les aînés demeurent, de manière autoritaire, aux côtés des cadets, lorsque ces derniers sont au téléphone ; mais l’inverse ne peut jamais se produire. Sur ce plan, aucune dispute n’existe, aucune contestation. Le respect des aînés signifie également que ce sont les cadets qui doivent prendre l’initiative de téléphoner. Une jeune fille justifie le fait que son père ne reçoit jamais d’appel de son propre frère, précisément parce qu’il est le dernier-né. Ainsi, son frère, l’aîné, " part du principe que mon père est le plus jeune de la famille et que c’est à lui de chercher après lui… On respecte les plus grands ".

Le respect des parents peut se manifester dans l’observation de certaines attitudes face à eux, comme de s’abstenir de fumer devant son père. Un garçon raconte qu’il ne téléphone pas devant son père, car celui-ci n’aime pas le voir parler au téléphone. Pour éviter tout conflit, par respect, il attend donc que son père s’en aille, ou bien il sort lui-même, téléphoner d’une cabine. " Avec les générations, je suis plus obéissante, plus respectueuse ", explique Leïla en critiquant l’attitude de sa sœur ; le pouvoir qu’elle exerce au sein de la famille ne lui fait pas oublier les principes fondamentaux de la famille. Dans la famille, il y a des choses " qui ne se font pas " : " Quand le téléphone sonne, c’est nous, les enfants, qui répondons, on ne sait jamais… Appeler quand il y a les parents, ce n’est pas évident… le respect. Un garçon qui appelle une fille chez ses parents, ce n’est pas bien. "

Ce respect envers les parents ne signifie donc pas forcément obéissance, mais développe plutôt des stratégies d’évitement, afin de ne pas choquer et de leur permettre de vivre leur autonomie de jeunes : comme se faire rappeler à la cabine, changer de prénom, faire téléphoner par quelqu’un d’autre, convenir d’un code de type " question-réponse " : " Ma sœur, quand c’est son fiancé, elle va dans la chambre, mais moi je m’en fous. Quand je parle, parfois, je dis : " Tu fais q-r ", c’est-à-dire question-réponse, quand vraiment la discussion a quelque chose de grave et qu’il y a du monde autour, je sais qu’ils vont me griller – je réponds par oui et par non, c’est question-réponse. C’est un code, et ceux qui sont vraiment habitués à moi, je leur fais : " Q-r "… et directement : " Il y a ton père ? " – " Oui " – " Ils sont à côté ? " – " Oui. " " Les filles usent toujours de stratagèmes, affirme Ozan : " Elles font toutes ça, elles sont toujours sous l’influence du père, elles ne sont pas vraiment libres… Il y a toujours le père qui est là, qui est à l’affût… "

Rachida raconte comment elle communiquait avec son fiancé : " Il faisait appeler par sa sœur… J’avais 20 ans, mes parents ne le savent pas depuis longtemps, ils le savent depuis trois mois. Avant, c’était sa sœur qui téléphonait et je descendais en bas pour discuter avec lui. Ma mère le savait, je ne lui ai jamais rien caché… elle était d’accord… Après, mon autre frère l’a su, il est très sévère, et j’ai eu très peur. Mon fiancé a vu combien j’avais peur de mon grand frère… il a dit : " Je vais lui dire, comme ça, tu n’auras plus peur de rien du tout "… Je craignais plus mon frère, il l’a su par des jeunes ici – " Ta sœur fait ci, fait ça. " Mon frère disait que ça n’était pas vrai, alors ils disaient : " Vas-y ! Surveille-la, tu vas voir. " J’avais une fois discuté avec mon fiancé dans la cité, mon frère a regardé de travers… J’ai peur de mon frère de 24 ans, les trois autres non ; lui il est très sévère… Maintenant, mon copain a demandé ma main, il est tombé sur mon frère… Et ça y est, on va se marier… "

Pour correspondre avec son copain, Nadia utilise le tatoo de celui-ci : " Là, j’ai un copain, qui a un tatoo… Donc, je l’appelle sur le tatoo, ou je lui donne le numéro de chez moi, ça veut dire que je suis seule et qu’il peut appeler… Même quand mes parents sont là, quand le téléphone sonnera, je saurais que ça sera pour moi. Mes parents vont croire que c’est une copine… Moi j’appelle sur le tatoo ou d’une cabine téléphonique. Il me rappelle, je compose le numéro du tatoo de chez moi et il me rappelle à la cabine… De toute façon, appeler quand les parents sont là, ce n’est pas évident… C’est le respect. Un garçon qui appelle une fille chez ses parents, ce n’est pas bien… Mes parents n’aiment pas quand un garçon appelle une fille… C’est souvent nous qui appelons chez eux. Moi, je peux appeler chez lui. "

La solidarité familiale

Le téléphone " offre la possibilité de maintenir la cohésion des groupes familiaux et amicaux, face à la dispersion résidentielle et géographique ", dit Sydney H. Aronson (1992) ; mais on constate que, dans le même temps, par rapport à l’environnement proche, le téléphone ne supplante pas les relations : il les renforce, en s’y superposant.

La famille proche

Lorsqu’elle habite à Chanteloup, à Argenteuil, à Poissy, ou plus loin en Île-de-France, les relations et échanges sont très fréquents. Car c’est à la famille que l’on téléphone le plus, quotidiennement, au plus tous les trois jours. Les échanges s’effectuent par génération : les parents avec leurs fratries, les enfants avec leurs cousins. Lorsque la famille proche vit à Chanteloup, on s’appelle pour de menus services, ainsi que le dit Ozan : " On se téléphone pour des services, comme ça, c’est tout : " Est-ce que tu vas là-bas ? ", " Est-ce que vous avez ça ? ", " Est-ce que vous avez du sucre ? " "

La solidarité familiale est très palpable ; on offre son téléphone aux cousins, aux oncles et tantes qui n’en possèdent pas, même si, comme Zohra, on est obligé de surveiller de très près ses dépenses : " Avec les cartes téléphoniques, les cabines, on allait téléphoner le soir. Ma mère continue de temps en temps à le faire, mais, le plus souvent, elle vient à la maison. Cela lui arrive d’acheter des cartes et d’appeler ; moi-même, je lui achète. Elle peut venir à la maison, cela ne me dérange pas, mais je limite. Je préfère qu’elle vienne un soir où les unités coulent le moins. Je lui dis de venir le dimanche soir. " Dans ce principe de solidarité familiale, il n’est jamais question d’argent ; Zohra insiste : " Ma mère ne travaille pas ; et nous, on est solidaires. Quand il y en a un qui a un problème, on est toujours là. Et mon père ne travaille pas, je les aide. Parfois, il m’est arrivé de payer leurs factures. Même depuis que je n’habite pas avec eux, quand je vois que j’ai un budget qui peut m’aider à passer un mois tranquille, je peux les aider… Ça peut être le loyer, ou vestimentaire, ou autre… Ça fait plaisir : les parents, c’est les parents. Chez nous surtout. On a grandi comme ça, le respect des parents, on est toujours là pour les aider… On est près d’eux pour la traduction d’un courrier, ou autre… "

Et, lorsqu'il n’y a pas d’appareil dans l’un des foyers, c’est chez sa sœur, son frère, ses enfants ou ses parents que l’on se rend en priorité pour téléphoner : " Les oncles et les tantes de Chanteloup viennent téléphoner chez nous quand ils ont des problèmes avec France Telecom ", raconte Souvenir. " J’ai mon frère qui, de temps en temps, vient et passe des coups de fil chez moi, parce qu’il a un portable et que ça lui fait trop cher. "

Accueillir chez soi des membres de sa famille peut occasionner des difficultés à modérer l’utilisation que celle-ci fait du téléphone, comme l’explique Soraya : " J’avais une de mes belles-sœurs qui habitait chez moi. Elle avait appelé plusieurs fois en Algérie et c’était les fois où j’avais des factures importantes. Elle l’avait fait sans me l’avoir demandé. "

La famille étendue

Ce sont les femmes qui prennent l’initiative de téléphoner à la famille. Ce type d’appels prend un caractère collectif ; toute la famille y participe, dans le foyer chantelouvais, mais aussi dans la famille réceptrice. Lors de fêtes ou d’événements, le téléphone sert aussi de support de participation à la famille éloignée, séparée. Éminé se rappelle : " Une fois, il y avait le mariage de mes cousins. On l’a vécu un peu par téléphone, on entendait la musique avec mon père, ma mère et moi. Cela nous faisait vivre les ambiances des fêtes avec la famille. "

Si les conversations privées se déroulent dans l’intimité, les conversations avec la famille éloignée, particulièrement lorsqu’elle est au pays, donnent lieu à une réunion familiale dans la grande salle. On met le haut-parleur et chacun s’exprime, de part et d’autre. Ces appels suivent le rythme d’une à quatre fois par mois. Une parenthèse doit être faite à ce propos : à savoir, que les notions de durée et de fréquence représentent des notions relatives et qu’elles devraient être précisées pour chacun.

Ces appels sont impératifs, au moment des fêtes religieuses et des événements familiaux ; les événements politiques en Algérie et au Kurdistan sont des moments douloureux, nécessitant des nouvelles fréquentes. En même temps, les familles ressentent que leurs propos doivent être mesurés, par crainte de représailles : " Les conversations en Algérie, il faut faire attention à ce que l’on dit. Je sais que, avec ma belle-mère, on ne peut pas parler de certaines choses, elle a des enfants qui sont à l’armée. Sinon, on fait passer par des mots. On peut toujours parler, mais en abrégeant les mots. En Kabylie, c’est un peu chaud, il faut faire attention à ce que l’on dit. Il faut faire attention à tout. On ne parle pas du FIS, de la politique, tout le monde fait attention. Avant, on parlait de tout. " Lorsque la famille restée au pays ne possède pas de téléphone, on appelle chez des cousins, ou des amis.

Avec sa famille, les conversations ne peuvent pas être brèves : " Ça ne se fait pas ", remarque un jeune Sénégalais, " il faut faire tout un cérémonial et demander des nouvelles de tout le monde. " Ses parents, restés au pays, n’appellent jamais ; c’est toujours lui qui le fait, parce que le téléphone est considéré comme un luxe au Sénégal ; et aussi, ajoute-t-il, parce que, au pays, on se reçoit beaucoup. Et, lorsqu’on est en communication avec sa famille, il faut que chacun puisse faire entendre sa voix.

La solidarité se manifeste également au plan financier. La facture de téléphone est souvent prise en charge totalement ou en grande partie par celui ou celle qui l’utilise le plus : " On fait confiance. " Les enfants aident les parents en leur donnant de l’argent. En quittant le foyer parental, les enfants continueront d’aider les parents. Le système d’entraide est très fort entre les membres de la famille. Dès l’obtention d’une rémunération, fût-elle pour un job d’été, une compensation de stage, des petits boulots de lycéens, le jeune participe aux charges domestiques.

Des jeunes filles, lycéennes, font des ménages pour gagner quelque argent de poche mais aussi pour participer aux frais domestiques. Cette contribution financière, quelle qu’en soit son montant, est loin d’avoir une valeur symbolique, en raison du nombre important de personnes vivant dans le foyer. Elle concerne le loyer, les factures et toutes autres dépenses. Aucun commentaire n’accompagne cet état de fait, qui fait partie de la vie familiale et apparaît en conséquence comme une évidence des devoirs de l’enfant envers la famille.

Ceci n’est pas sans nous évoquer l’étude d’Agnès Pitrou (1978), concernant les solidarités familiales. À l’encontre des idées reçues et toujours largement répandues, sur la déliquescence des liens familiaux en raison de l’éclatement spatial de la famille étendue, l’auteur démontrait leur vivacité et leur caractère réciproque entre les générations, indépendamment des lieux d’habitation.

En conclusion

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, les usages que ces familles font du téléphone ne paraissent pas très éloignés de ceux des familles appartenant à d’autres milieux, en particulier pour ce qui concerne l’importance donnée à l’objet, l’utilisation quantitative qui en est faite (le montant de la facture est relativement important, compte tenu des revenus). Il apparaît que, par rapport à l’équipement technologique (plusieurs postes, répondeurs, sans-fil, portables, grande consommation de cartes téléphoniques), ces familles sont bien équipées et parfois suréquipées (d’ailleurs, tout comme pour les téléviseurs, y compris équipés pour le câble et/ou le satellite, les magnétoscopes, les chaînes hi-fi). L’introduction de ces équipements se fait, la plupart du temps, sous la pression des enfants, qui apportent, par ce biais, de nouvelles dimensions dans les pratiques familiales – la dimension ludique se greffant sur l’usage fonctionnel de l’objet.

Mais, d’ores et déjà, ces premiers résultats d’analyse révèlent la complexité de logiques plus ou moins compatibles entre les différents membres de la famille, nécessitant la mise en place de stratégies individuelles à l’intérieur de l’espace domestique. Une étude comparative apporterait des éléments de connaissance supplémentaires ; si spécificité il y a, les différences seraient à rechercher, probablement, davantage dans les modes d’organisation sociale et familiale.

Claire CALOGIROU

NOTES

(1) La commune de Chanteloup-les-Vignes est grande de plus de 10 000 habitants, dont près de 7 000 dans la cité, composée de logements à loyer modéré. " Îlot sensible " dès 1983, elle est aujourd’hui en " contrat de ville ". Elle cumule, comme les autres sites en développement social, un grand nombre de difficultés sociales et économiques. Grâce aux dispositifs de la politique de la Ville, certaines de ces difficultés ont été enrayées ; d’autres demeurent, comme le nombre élevé de jeunes (45 % de la population a moins de 25 ans), l’absence de mixité sociale, la paupérisation croissante. Cette commune est notre terrain d’enquête depuis plus de dix années (voir la bibliographie).

(2) Les thèmes étudiés portaient sur :

– les différences d’usages du téléphone entre les sexes, les générations ;

– les motifs des communications, leur durée, leur nombre dans la journée, leurs rythme, leurs destinataires ;

– la localisation du téléphone dans le logement, la gestion familiale de son accès, de son partage, la notion de familial/individuel ;

– le montant des factures, les éventuelles mesures prises, l’usage des cartes téléphoniques.

À ce jour, nous avons rencontré vingt-cinq personnes. Les entretiens se sont déroulés au sein de deux associations de quartiers ayant des activités de prévention et de loisirs auprès des familles et des jeunes. Notre échantillon se compose de 15 femmes (de 17 à 41 ans) et de 10 hommes (de 15 à 40 ans). Les personnes interrogées sont originaires des pays du Maghreb, du Sénégal, du Ghana ou encore des îles Comores, du Moyen-Orient, d’Europe.

BIBLIOGRAPHIE

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Ville École Intégration n° 112 - mars 1998
© MENRT, CNDP 1998