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par Monique Alba,
CRDP de l'académie d'Aix-Marseille
[2009]
Mots clés : lecture , médiation ,

Même si aujourd’hui la formation aux nouvelles technologies en matière de recherche documentaire et de traitement de l’information occupe une grande place dans les apprentissages et les compétences que se doit de développer le professeur documentaliste chez les élèves, la lecture et plus précisément la lecture littéraire reste une priorité.
Définition succincte de la lecture littéraire : dont le sens ne s’épuise pas à la première reformulation – lecture qui offre des résistances au lecteur.
Le professeur documentaliste fait partie de ces professionnels qu’on appelle, dans le domaine de la lecture, « les professionnels du livre » mais avec une spécificité qui les distingue de l’éditeur, du libraire, et dans une certaine mesure du bibliothécaire.
Cette spécificité est inhérente au cadre dans lequel il exerce et à la fonction pour laquelle il a été choisi. En effet, dans le contexte de l’enseignement scolaire, son action culturelle se double d’une action pédagogique pour laquelle il a été formé. Son métier va au-delà d’une politique d’acquisition, de gestion et de communication des ressources documentaires. C’est ainsi qu’une de ses missions auprès des élèves est de favoriser l’accès à la lecture par des actions diversifiées. Pour ce qui concerne la lecture littéraire, il devient :
Il devient alors le spécialiste de ce patrimoine littéraire grâce à sa connaissance des œuvres inscrites dans les listes d’accompagnement aux programmes mais aussi grâce à une connaissance sans cesse actualisée de ce qui paraît dans l’édition Jeunesse.
Cette connaissance lui laisse une part de liberté relativement grande par rapport à son rôle de prescripteur.
Concernant la littérature de jeunesse, en faire la promotion, c’est offrir à l’élève un choix de textes relativement accessibles pour développer chez lui le goût et le plaisir de la lecture, c’est aussi lui transmettre toute une richesse littéraire pour qu’elle devienne ensuite richesse culturelle. Cela peut se faire très ponctuellement et de façon tout à fait informelle quand un élève vient demander à l’adulte de lui conseiller une lecture qui tienne compte de ses affinités avec un genre ou un thème particuliers.
Cela peut se faire aussi de façon plus prescriptive quand un enseignant désire proposer à ses élèves une bibliographie dans un objectif de lecture cursive.
Bien souvent et cela serait souhaitable dans tous les établissements, les enseignants s’associent à la politique d’acquisition du CDI. Cela permet une harmonisation entre les objectifs des disciplines et l’offre du centre de documentation pour mieux développer l’apprentissage des élèves à travers les projets scolaires. L’offre de lecture doit être légitimée à tous les formats, tous les supports (albums, livres d’artistes, BD…).
Il imagine et met en place des dispositifs pédagogiques visant à développer chez les élèves, appétence, compétences et autonomie dans les pratiques de lecture personnelle en problématisant les offres de lecture. Cela implique :
Ces modalités sont indispensables pour rendre ordinaire une pratique culturelle qui ne l’est pas pour de nombreux élèves.
L’enjeu est de permettre à l’élève de se construire un statut de lecteur avec des gestes, des « habitus » qui dépassent le cadre scolaire mais que l’école doit encourager : faire de la lecture une pratique intégrée.
Ces actions programmées ou réalisées au coup par coup durant l’année, s’inscrivent dans un projet « lecture » intégré au projet documentaire qui lui même fait partie du projet éducatif et pédagogique global de l’établissement.
Ce qui sous-tend en général les grandes orientations de l’établissement scolaire, c’est l’amélioration de la réussite de chacun grâce entre autres, à l’ouverture culturelle et à la maîtrise des langages. La politique documentaire se met naturellement au service de cette priorité. Elle doit être d’ailleurs envisagée comme un élément moteur de la vie de l’établissement.
Cette vaste priorité, nous la retrouvons aussi dans la politique académique que nous ne pouvons ignorer ainsi que dans le socle commun.
Le professeur documentaliste peut contribuer à cette priorité en mettant ses compétences au service d’une politique éducative d’égalité des chances. Un des outils mis à sa disposition est la politique documentaire inscrite au projet d’établissement et qui privilégie tout ce qui est accès à :
La mission du professeur documentaliste est donc de se mettre au service des besoins identifiés des élèves et des ambitions éducatives académiques. Partant de cet état des lieux, le projet académique propose de remédier à une situation défavorable en « inventant une nouvelle culture scolaire [3]».
Nous avons tenu à citer cette formule car elle nous renvoie à la dimension de liberté qui nous permet de mettre en scène autrement la lecture dans l’espace du CDI, même si à certains moments il peut être dématérialisé.
Ce qui demeure inchangé dans une démarche innovante et qui est préconisé dans la circulaire de mission de 1986 concernant les personnels exerçant dans les CDI, c’est la « coopération pédagogique suivie » avec les enseignants des autres disciplines et qui sous-tend bon nombre de nos actions.
Il faut reconnaître au professeur documentaliste sa propension à dynamiser dans l’établissement une culture d’équipe avec, toujours comme objectif prioritaire, la formation des élèves.
Évidemment, les collaborations se font plus ou moins par affinité, et on retrouve souvent le professeur de français associé à des actions lecture-écriture, tous les deux ayant une prédilection pour la lecture et la littérature.
Ces affinités ouvrent à des opportunités pédagogiques dans lesquelles des projets vont naître, et parfois se pérenniser. Il faut avoir la chance d’avoir des relations de travail privilégiées avec un enseignant de français qui a une vision très progressiste de son enseignement et ouvert à tout ce qui est supports et outils pouvant favoriser les apprentissages des élèves et leur ouverture culturelle.
Il faut être d’accord sur la nécessité d’enseigner des habiletés, des compétences en concevant des activités didactiques et pédagogiques inscrites dans un projet commun mais décloisonné.
Cette collaboration et cette vision partagée de l’enseignement sont des conditions favorables à une médiation.
Pour autant, même si les objectifs généraux du professeur documentaliste et du professeur de français se rejoignent, le projet doit se mettre en place dans le respect des objectifs spécifiques, des connaissances et compétences de chacun.
Le CDI est un outil, non seulement au niveau de l’offre qu’il peut proposer dans le domaine de la lecture littéraire, mais aussi au niveau des animations qu’il met en place pour développer et améliorer les pratiques de lecture.
La médiation du professeur documentaliste est donc envisagée comme une complémentarité pédagogique à l’enseignement du professeur de lettres ou d’une autre discipline. Un dispositif d’aide à la lecture peut très bien s’intégrer à une séquence de français. On pourra y voir la mise en cohérence des enseignements.
Prendre connaissance des programmes, permet de cibler les domaines dans lesquels, le professeur documentaliste va pouvoir agir.
Synthèse intermédiaire : Quelles logiques d’intervention pour le professeur documentaliste au vu des missions et des programmes ?
Selon les théories de la réception, la lecture littéraire est un travail qui sollicite des compétences de compréhension et d’interprétation qui s’interpénètrent.
Ces concepts issus des théories de la réception ont donné de nouvelles perspectives aux textes des programmes scolaires.
Hans-Robert Jauss de l'école de Constance, démontre que l'oeuvre littéraire n'est pas un objet en soi qui présenterait en tout temps, à tout observateur, la même apparence. Elle est plutôt faite, « comme une partition, pour éveiller à chaque lecture une résonance nouvelle. »
En effet, par un effet de tressage entre les potentiels du texte et les apports du lecteur qui mobilise devant le texte un « horizon d'attente » fait, entre autres, de références qu'il aura construites lors des ses lectures antérieures, la lecture de chacun est une lecture singulière qui réactualise le texte. Eco parle de « coopération du lecteur ». De Certeau appelle « l'illusion référentielle » la projection subjective et le plaisir émotionnel du lecteur.
Selon Picard, le texte guide le lecteur mais dans un même temps, il institue un jeu (game) avec le texte et ses stratégies, ainsi qu'un jeu qui sollicite l'imaginaire du lecteur et favorise l'identification (playing).
Il est donc important et fondamental que l'école mette l'accent sur la construction d'une culture littéraire de l'élève pour favoriser cette connivence avec le texte.
La lecture littéraire demande au lecteur de comprendre l’implicite et de savoir interpréter la pluralité des sens qu’il propose.
Par conséquent, il faut faire travailler les compétences de compréhension et d’interprétation qui mettent en jeu :
En accompagnant les élèves dans les opérations que nous venons de citer, deux objectifs sont visés :
Le professeur documentaliste n’envisage pas son projet sous l’aspect fonctionnel du texte mais plutôt sur la connivence culturelle. Il est donc là pour aider l’élève à acquérir des références.
Il privilégiera d’ailleurs la lecture cursive plutôt qu’analytique, domaine du professeur de lettres.
Il est là aussi pour activer chez l’élève des hypothèses d’interprétation que l’élève apprendra à vérifier à l’appui du texte et dans un partage de points de vue, de réflexions avec les autres.
Les temps d’échanges sont à développer dans la classe pour que chacun puisse acquérir cette culture commune mise en avant dans les programmes. Ces temps donnent aussi la possibilité d’ouvrir un espace de réflexion, de distanciation avec le texte pour mieux se l’approprier. Espace temps que les élèves en lecture privée ne s’accordent pas systématiquement.
Devant les difficultés de compréhension, certains élèves préfèrent même abandonner leur lecture.
De même que l’école doit lutter contre l’absentéisme, elle ne doit pas laisser l’élève se débrouiller seul avec le livre et faire que la lecture ne soit l’affaire que des bons lecteurs.
Faire le choix d’une pédagogie socio-constructiviste – Un pari sur le partage des savoirs
Le professeur documentaliste fait de la classe un lieu de « lecture partagée » en comptant sur l’appui du groupe auquel on conserve son hétérogénéité pour que l’élève puisse trouver des solutions à une situation problème qui émerge d’un texte résistant.
Chaque élève a quelque chose à dire en lien avec son vécu, son milieu, sa personnalité et ses aptitudes cognitives. En partageant ses points de vue, il est amené à :
Pour atteindre ces objectifs, il apprend à y répondre à l’appui même du texte selon une technique de lecture réflexive et rétrospective.
Dans ce contexte de partage, chacun enrichit l’autre de ses propres stratégies autour d’un objet de lecture qui devient objet d’analyse et d’échanges.
Il est important que l’école renoue avec un mode de lecture qui était celui des bibliothèques de l’Antiquité, non pas une lecture silencieuse et autiste mais une lecture au contraire audible pour tous et partagée avec les autres.[4]
C’est lui qui anime la situation d’échanges. Il joue le rôle de médiateur à trois niveaux.
Au-delà de l’étayage que l’adulte va apporter aux élèves, les actions d’incitation et d’initiation à la lecture se mettent en place selon deux typologies qui se complètent et se combinent pour motiver et faire interagir les élèves entre eux.
Dans ce dispositif qui engage la classe, nous faisons le choix pédagogique de ne pas noter les élèves. Nous adhérons à la remarque d’Annie Rouxel qui met en avant le risque de favoriser « une posture d’extériorité qui tient le sujet hors jeu. [5]» sous la contrainte de la note.
Synthèse intermédiaire : Comment le professeur documentaliste enseigne-t-il une manière de lire ?
[1] MINISTÈRE ÉDUCATION NATIONALE ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR RECHERCHE. Académie Aix-Marseille. Projet 2007-2010. La route haute vers la réussite scolaire, p. 13.
[2] Ibid., p. 5.
[3] Ibid., p. 6.
[4] JOOLE, Patrick. Lire des récits longs. Editions Retz et CRDP de l’académie de Versailles, 2006, p. 17.
[5] OUXEL, Annie. « La question de la valeur », dans Cahiers pédagogiques, n°462 ? avril 2008, p. 15-17.