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Le CDI inscrit dans la progression des ENAF au collège Léonard Lenoir de Bordeaux

par Christophe Dubois,
[octobre 2009]

Mots clés : ENAF ,

Le CDI s'inscrit dans la progression des ENAF au collège Léonard Lenoir de Bordeaux

Le collège Léonard Lenoir, situé sur la rive droite de Bordeaux, est en zone d’éducation prioritaire. Deux classes d’accueil y fonctionnent : la CLA-NSA (pour les élèves non scolarisés antérieurement) et la CLA  pour les élèves qui ont suivi une scolarité dans leur pays d’origine.
Aux difficultés linguistiques et discursives des élèves de CLA s’ajoute, pour les élèves de CLA-NSA, l’apprentissage des savoir-faire fondamentaux et du savoir-être à l’école.

Isabelle di Franco, professeur-documentaliste, organise en partenariat avec les enseignants des classes d’accueil des séances au CDI.

Une heure obligatoire au CDI pour les élèves de la CLA-NSA

Les élèves de cette classe ne sont jamais allés à l’école. Ils sont 4 jeunes en septembre 2009, mais des élèves s’ajoutent en cours d’année.  Ils sont donc analphabètes, ignorent pour beaucoup jusqu’au maniement du stylo, du cahier et du livre. Ils sont totalement démunis quant aux techniques documentaires. Ils ont par ailleurs besoin de comprendre le sens même de l’école et de ses pratiques afin d’être en capacité de s’y intégrer. Pour certains se juxtaposent les problématiques liées à la scolarisation des enfants du voyage.
La documentaliste reçoit les élèves en binôme avec l’enseignant. Les objectifs de ces séances sont liés  à l’acquisition des règles de vie à l’école, à l’instauration de rituels et au contact avec le livre.
Pour faire entrer le livre dans l’environnement de l’élève, un libre contact avec les documentaires illustrés est institué. Les thèmes abordés doivent parler aux élèves. Parmi ceux-ci on trouvera les animaux (Isabelle di Franco remarque non sans émotion cet adolescent caresser les photographies des chevaux), les voitures, les motos, le football et les pays d’origine. Les livres illustrés sur Bordeaux, leur nouvelle ville, donnent lieu à des échanges linguistiques : c’est Saint-Michel, c’est la place Stalingrad ! Peu à peu le livre prend son sens : les liens s’établissent avec le vécu des élèves.
Mais bien sûr le livre, c’est aussi l’imaginaire. Certains élèves sont issus d’une culture de l’oralité et sont très familiarisés avec le conte notamment et en sont friands. D’autres n’ont pas cette approche. Progressivement dans l’année la documentaliste instaure des séances de lecture : elle choisit des albums illustrés qui pourront être lus à haute voix dans l’heure. Cette pratique semble lointaine à certains : pourquoi nous lit-on une histoire, à quoi sert l’école ? Le choix du thème de l’histoire sera déterminant. Il est important notamment de rester en phase avec l’âge des élèves.
Cette question récurrente du sens des activités proposées, et plus largement de l’école, incite aussi à introduire le thème des métiers, et lier les pratiques du CDI à la réussite d’un projet d’orientation.
Quelques notions documentaires de base sont présentées graduellement. Ainsi des productions sont demandées par l’enseignant de CLA-NSA : « Faites le portrait d’un animal ». Aux objectifs lexicaux et syntaxiques s’adjoignent les objectifs du documentaliste : réflexion sur le rangement des documentaires en fonction de leur sujet, travail sur le mot-clé ainsi que manipulation des index. Le traitement de texte informatique  est introduit. La restitution du travail répond à des exigences de présentation transférables.

D’autres actions menées au collège : Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtreCLA-NSA - Un projet Radio et un projet Lecture. CASNAV de Bordeaux. 

La classe B

La classe B est également reçue une heure par semaine au CDI. Les élèves sont plus nombreux et leurs origines sont plus variées, mais tous connaissent l’univers de l’école.
Des séances s’organisent autour de la recherche documentaire (travail sur le mot clé), sur les compétences de restitution (informations à repérer pour établir une biographie d’un auteur). Des jeux de rôles permettent aux élèves de développer des compétences langagières et de rechercher des informations (« Vous êtes de tel pays [autre que le vôtre], vous organisez votre voyage en France »). Un rallye est organisé dans la ville, permettant aux élèves de découvrir les lieux et leurs fonctions.
Un travail sur l’orientation scolaire et professionnelle est rapidement mis en œuvre pour amener les élèves à envisager leur avenir, un avenir qui tienne compte au mieux de leurs désirs.

En complément

Travailler avec les simulations globales : exemple de projet sur le village - Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtreLe Ban sur Moselle - Collège Hauts-de-Blémont – Metz.
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Une journée à Léonard Lenoir : Contextualisation des séances au CDI

Collège Léonard Lenoir Bordeaux
Collège Léonard Lenoir Bordeaux

Il m’a paru intéressant de replacer l’activité menée au CDI dans le cadre de l’ensemble de l’action pédagogique dont bénéficient les ENAF des classes d’accueil. Et d’observer comment prennent corps les dispositifs et les actions décrites.
C’est ainsi que je me suis rendu le jeudi 15 octobre 2009 au Collège Léonard-Lenoir, situé sur la rive droite de Bordeaux.
J’ai été introduit en classe pour suivre la matinée de cours de la classe « B », réservée aux non francophones scolarisés antérieurement dans leurs pays d’origine. Il est 9 heures. Onze élèves sympathiques se présentent : c’est un premier rituel de classe qui s’exécute. Un élève me salue sans me regarder : l’enseignante, Cécile Prévost, lui rappelle la convenance de communication.
C’est un cours de conjugaison qui est à l’ordre du jour : le présent des verbes du troisième groupe. La leçon et ses exercices s’affichent sur le tableau numérique. Des gestes pédagogiques systématiques et patients se mettre en œuvre. On vérifie que chacun ait disposé sa feuille devant soi. A une élève,  on rappelle qu’il faut toujours garder une marge à gauche. A l’autre, l’importance de respecter le choix des couleurs. Le professeur passe derrière chaque élève pour s’assurer qu’il n’y n’ait pas d’erreurs de copie sur sa feuille. Le traitement pédagogique est différencié : l’enseignante apporte un dictionnaire bilingue aux Russes et donne un exercice complémentaire à une élève plus avancée («Il faut bien que je la nourrisse, sinon elle s’ennuie »). Chacun répète les formes et est appelé à produire par déduction de nouveaux verbes conjugués. Un exercice écrit est distribué : la feuille est pré-perforée, elle devra s’insérer dans le classeur. Le vocabulaire doit être explicité : que signifie Haïr ? – la notion de contraire est introduite - c’est le contraire d’aimer, que les élèves connaissent déjà.
Des liens sont faits pour systématiser la  prononciation : « vous réussissez », « -ez » se prononce comme dans le nez, vu la veille.
Il est 10 heures, la leçon se termine : la classe se déplace en salle informatique. C’est un cours en autonomie qui débute. Cécile Prévost, appuyé par Dimitri, l’assistant d’éducation,  supervise le travail sur le clavier et le traitement de texte que les élèves ont commencé en début d’année. Ils savent désormais organiser leur dossier, retrouver les fichiers qu’ils y ont enregistrés. Le vocabulaire spécialisé s’acquiert : entrer, enregistrer, supprimer ou bien  effacer, centrer, ou encore virgule et point. Des exercices sont distribués en fonction des compétences acquises de chacun : les deux « TGV » disposent même d’une valise d’exercices qui font appel à une connaissance lexicale plus avancée ! D’autres tapent un texte qui leur est fourni pour maîtriser le tréma ou l’accent circonflexe. Certains tapent un article de la Déclaration universelle des droits de l’homme. L’intérêt du correcteur orthographique est bien compris. Dimitri montre à une élève comment ranger ses feuilles volantes dans un classeur.
Onze heures, il est temps de se rendre au CDI. Dans le couloir Cécile Prévost m’explique qu’elle apprécie le travail avec Isabelle di Franco, la documentaliste : c’est une prise en charge différente, avec un enseignant différent, une autre façon de faire qui enrichit le parcours des élèves.
La séance, organisée par les deux enseignantes, s’articule autour d’objectifs de recherche, lexicaux et de production écrite (une fiche) et orale (chacun devra faire part de ses trouvailles). Aujourd’hui la documentaliste prend seule la classe, pendant que trois élèves sont conduits à part pour un soutien particulier avec l’enseignante CLA. Trois consignes de départ sont données : coller le poème « Les hiboux » de Robert Desnos, lire la poésie et faire une recherche sur l’auteur. Contrairement à la séance précédente sur un autre poème, Isabelle di Franco choisit le dictionnaire pour première source d’information et non internet : une réflexion sur l’ordre nom-prénom ainsi que sur l’ordre alphabétique est menée de table en table, selon les besoins de chacun. Les dictionnaires permettent de répondre aux premières consignes du document de recherche fourni. Non sans difficulté lexicale : que signifie « lieu de naissance » ?  «  Filipa où es-tu née ? Au Portugal. Dans quelle ville ? Porto. Porto est ton lieu de naissance. » 
Puis, les élèves peu à peu se rendent sur les ordinateurs. Sur le moteur de recherche le mot clé est tout trouvé : « Robert Desnos », mais le choix et l’exploitation des documents en fonction de la consigne est difficile.  Il faut d’abord élucider l’interrogation sur la date de mort de l’écrivain : les dictionnaires disent 1945, alors que certains élèves trouvent sur internet des textes de 2008 ! On comprend la différence entre un « texte de » et un « texte sur ».
Mais qu’est-ce qu’un hibou ? Certains savent, d’autres non. Les deux jeunes russes arrivées depuis si peu ne semblent pas pouvoir tirer profit de la suite de la séance. Isabelle di Franco leur montre la fonction de Google images et elles tapent sur le clavier, comme elles l’ont appris en informatique, les lettres appropriées. Le hibou se dévoile : « sava ! », s’exclament-elles en russe.
Alors qu’une élève présente en fin de séance une feuille remplie, bien des élèves ont besoin de plus de temps.
L’heure sonne, il est midi : la séance de recherche se poursuivra la semaine prochaine.
On m’invite à la cantine de ce petit établissement de 300 élèves. Les conversations fusent. Si la situation semble la plus propice possible à Léonard-Lenoir pour la scolarisation des ENAF, bien des établissements ne disposent pas d’un tel dispositif. Que faire des quelques heures qui peuvent être dégagées localement pour ces élèves isolés ? Cécile Prévost vante les mérites de la pédagogie de projet car elle permet une approche plus globale et plus productive de la langue, qu’une pédagogie FLE traditionnelle. La pédagogie par projet permet à l’élève d’investir l’ensemble de ses compétences (artistiques par exemple) et d’être valorisé par le produit fini qui en résultera.
C’est maintenant l’après-midi : c’est la classe « A » que je vais suivre, la classe d’accueil des élèves non scolarisés antérieurement (CLA-NSA). C’est au CDI que se déroule la première séance, il est 13h30. Frédéric Andrianirina, en responsabilité de cette classe, ouvre la porte en alu blanc du Cdi : les élèves sont en rang. On entre. C’est aussi par des rituels de classe que débute la séance : chacun s’installe à une place qui lui est désignée. L’appel est fait. Chaque se présente à moi et dit d’où il vient. Je dois aussi me présenter : les élèves s’interrogent. Non, je ne suis pas le « doctour » : je viens simplement regarder comment on les enseigne, en classe et au CDI. Ils sont 10, dont la moitié sont Bulgares de la communauté rom. Il s’agit ici d’une séance en co-animation. L’objectif de la séquence qui se déroule depuis la rentrée est de familiariser les élèves avec les livres du CDI et la logique de leur classement. Au cours des séances précédentes, ils ont manipulé des livres et observé qu’ils étaient regroupés en domaines. Ces domaines sont rappelés aujourd’hui par le groupe et notés au tableau en lettres capitales par la documentaliste : le corps humain, la religion, la géographie, l’animal, le sport, la technique (le ‘comment ça marche’ selon l’explication d’un élève), l’art. L’objectif de la séance d’aujourd’hui est de poursuivre la constitution d’un dossier numérique individuel qui contiendra une image pour illustrer chacun des domaines de connaissance déterminés par la classe. Les élèves, qui par ailleurs ont des cours d’informatique, retrouvent sur les ordinateurs du CDI leur propre dossier. Ouvrir, enregistrer sont des compétences désormais acquises. La recherche des images se fait par Google images : le mot clé est tapé. « Corps humain » : lettre par lettre. L’alphabet est une découverte récente qui se réinvestit dans la recherche. Parfois il faut aider : « géographie » ne suffit pas. Qu’est-ce que tu veux trouver en géographie ? demande la documentaliste. La Bulgarie. Tape Bulgarie. B… u … : c’est comment u ? Comme dans corps humain, écrit là au tableau. Apparaît enfin une photo de Plovdiv : l’élève s’anime et parle de cette  ville qu’il connaît et commente l’image, autant que son vocabulaire restreint le lui permet. L’image est choisie et il l’insère dans son dossier. La même démarche est effectuée par l’enseignant CLA pour d’autres élèves.
C’est la sonnerie, nous partons en cours de musique.
Madame Etudier, l’enseignante de musique, nous reçoit et réactive les rituels d’installation en classe. L’enseignant CLA intervient lorsqu’un exercice écrit est distribué. Il s’agit de recopier les noms de quatre instruments de musique qui ont été repérés d’oreille et visualisés par une photographie. La consigne relier est réactivée : il s’agit de relier le nom de l’instrument avec le son qu’il produit (violon-aigu). Cette tâche délicate nécessite l’intervention des deux enseignants. Relier, souligner et entourer sont des savoir-faire scolaires dont l’enseignant suit le réinvestissement dans les différentes situations d’apprentissage. Pendant le cours, on a chanté, marqué des rythmes, fait appel à Mozart et Mika. Les élèves ont été attentifs, ont participé et progressé : les notions d’aigu et grave, de nuance, rythme et tempo ont été découvertes. Le savoir-travailler ensemble a été renforcé.
Frédéric Andrianirina apprécie la collaboration avec les autres enseignants, car ces activités changent les élèves du cadre de la classe, prolongent le travail qui y est effectué, permet de mettre en œuvre d’autres outils que le stylo. Le travail au CDI permet aux élèves de s’ouvrir à la culture et à la recherche : désormais ils empruntent des livres, viennent au CDI spontanément pour y feuilleter.

Un cours de vocabulaire allait suivre. Mais l’heure était venue pour moi de prendre congé de ces élèves attachants.
Le travail au CDI est, je l’ai constaté, comme pour les autres élèves, une nécessité pour les ENAF. Les objectifs traditionnels des documentalistes sont poursuivis, même si les gestes professionnels de notre collègue documentaliste s’adaptent aux compétences et savoirs des élèves. C’est bien dans l’intégration au travail fait par l’ensemble de l’équipe pédagogique que les séances au CDI prennent tout leur sens.

 

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