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Manuels numériques : expérimentation et réflexions

par Christophe Poupet, enseignant documentaliste et Interlocuteur Tice Documentation,
[janvier 2012]

Mots clés : manuel scolaire , édition numérique

Le contexte

Le collège est un établissement rural d'un peu plus de 150 élèves réunis dans 7 classes dont deux de SEGPA, à 25 kilomètres de la sous-préfecture et près de 60 de la préfecture, dans une petite ville d'un bon millier d'habitants. Le corps enseignant ne compte pas plus d'une quinzaine de professeurs dont plus de la moitié exerce sur plusieurs établissements. Il n'y a guère plus de 1,5 enseignants par discipline. Les conséquences les plus directes sont doubles : les élèves ont le plus souvent le même enseignant tout au long de leur scolarité au collège et les collègues, souvent seuls ou en service partagé entre plusieurs établissements n'ont pas la dynamique du "groupe disciplinaire" habituel des plus gros collèges. Mais, en contrepartie, les projets interdisciplinaires sont plus faciles et rapides à monter et l'ambiance est généralement plus sereine.

La présence d'un nouveau chef d'établissement et les opportunités fournies par les appels à projet du département ont permis de mettre le pied à l'étrier du numérique des enseignants qui en avaient l'envie. Les enseignants sont des utilisateurs réguliers d'internet et du mail à titre privé ainsi que pour la préparation de leurs cours. L'arrivée du B2i puis du socle commun a conduit certains enseignants à s'interroger et à remettre en question les outils qu'ils utilisaient en conservant bien entendu leurs objectifs pédagogiques… En même temps la direction du collège s'est porté candidat pour tester sconet-note et le cahier de texte en ligne… L'objectif a vite été d'équiper chaque classe d'un ordinateur pour l'enseignant, puis d'un vidéo projecteur pour chaque salle, ce qui a mis trois ans, et ensuite d'un, puis deux, trois, quatre et bientôt cinq TNI pour les disciplines volontaires. La taille de l'établissement facilite cet équipement : un enseignant par discipline dans une seule salle, sans pour cela négliger les équipements informatiques classiques (une seconde salle réseau et les consoles de la salle de science ainsi que le matériel professionnel pour les SEGPA).

Les ressources

La dynamique, ainsi lancée, s'est traduite ensuite par l'acquisition de ressources numériques (pour l'instant l'ENT n'est qu'à l'état de projet et d'expérimentation pour les collèges de notre académie). Nous nous sommes tournés vers le site.tv et 7 manuels numériques vidéoprojetables « enseignant » généralement sous la forme de gros fichiers téléchargables ou en ligne. Biblionisep, produit séduisant sur le papier, s'est vite montré inutilisable et aucune aide ne nous a permis de le faire fonctionner convenablement ! Il a été abandonné ! Les stratégies en histoire- géographie, anglais, sciences ou math ont été différentes du fait même de la différence de nature des ressources nécessaires. Fichiers sons, photos ou vidéos, simulateur ou exerciseur.

Le site.tv, Jalons et les pages du manuel enrichi vidéoprojeté ont montré rapidement leur efficacité en histoire-geographie. En science, la relative pauvreté des animations et les habitudes de l'enseignant qui souhaitait maintenir les expérimentations plutôt que les simulations n'ont pas permis au manuel numérique de convaincre sous sa forme actuelle de manuel numérisé ! En revanche, l'approche par compétence du socle commun, le travail sur la recherche documentaire et l'élaboration d'un dossier fouillé par les élèves et les outils de vidéo et de montage ont montré tout l'intérêt du 'numérique' en symbiose avec les nouveaux programmes et leurs objectifs pédagogiques.

En math

Le documentaliste, par formation initiale ou par affinités est généralement assez proche des enseignants de lettres ou bien d'histoire-géographie, plus rarement des enseignements scientifiques. Une fragilité dans la structure du toit du bâtiment m'a contraint à évacuer plusieurs semaines le CDI. J'ai mis à profit ce temps pour accompagner les enseignants qui le désiraient dans la prise en main du matériel numérique. J'ai ainsi participé de l'intérieur à la conception des cours de mes collègues afin de les porter sur le logiciel du TNI. Je les ai longuement questionnés et j'ai compris que les bases sur lesquelles ils s'appuient pour concevoir leurs cours sont dans l'ordre : les programmes officiels, les documents d'accompagnement (que j'ai consulté en détails par la même occasion, ce que je l'avoue je n'avais jamais fait), les échanges avec d'autres collègues, puis les manuels... C'était flagrant en mathématiques ou les manuels n'étaient considérés que comme une source parmi d'autres... Ceci expliquant la piste suivie...
Il me semble très difficile d'ajouter un outil numérique au cœur de ses pratiques tout en conservant d'autres outils traditionnels, le 'numérique' est global et montre son efficacité lorsque l'ensemble des outils basculent... l'usage conjoint du Manuel numérique, du TNi et du cahier de texte en ligne a modifié en profondeur la forme du cours : la conception, la préparation, le déroulé, les traces et documents distribués aux élèves.

La préparation du cours

L'enseignante de mathématiques prépare directement ses cours sur le logiciel du TNI, à partir de captures d'écran d'éléments (exemple, démonstration, exercice...) issus du manuel numérique, d'exerciseurs, de cours mutualisés en ligne... avec le plus souvent des parties (les points essentiels) laissées vides afin de les remplir ensemble avec les élèves en classe. Le résultat est mis en ligne dès la fin du cours au format PDF sur le cahier de texte en ligne et imprimé sur l'imprimante réseau pour être distribué aux élèves : chacun repart donc avec la trace de ce qui a été fait en classe, avec parfois la propre écriture de l'élève qui a pu être appelé au tableau pour faire un exercice... c'est bien SON cours, celui auquel il a assisté, pas un polycopié standard distribué à toutes les classes. Ce détail n'en est pas un ! Il permet un lien beaucoup plus intime entre l'élève et son cours, co-construit sur l'heure de classe ! Et il le retrouvera au besoin chez lui sur le site du cahier de texte en ligne ou il pourra le relire chez lui ou le ré-imprimer au CDI.

Son cours a trouvé un équilibre tout à fait satisfaisant entre tous ces éléments. Le manuel a définitivement perdu sa centralité dans son enseignement … mais finalement ne l'avait-il jamais eu ? C'était le seul objet physique, quasi officiel, mis à disposition des élèves. En réalité, nombre de collègues structurent leurs « cours » et les activités de leur classe autour du manuel, en agglomérant de nombreuses ressources et très rarement en se satisfaisant du seul manuel. Et cela même avant l'arrivée d'Internet !

Les enseignants qui se sont investis dans le numérique (outil et ressource : TNI Et manuels/ ressources numériques) ont basculé probablement sans retour possible et semble avoir perdu leur dépendance aux seuls manuels papiers. Ils ont intégré des outils (numériques) divers et variés qui leur permettent désormais de proposer à leurs élèves de nombreux apprentissages avec les mêmes objectifs pédagogiques mais au travers de modalités profondément rénovées, d'une efficacité et d'une lisibilité accrues (par exemple les simulateurs du type 'logiciel geogebra' en géométrie permettent de modifier les paramètres d'une figure en un instant et de recommencer à l'infini... les évolutions sont probablement autour de la simulation, des serious games et de la création maintenant...).

L'articulation 'outil / ressource / trace' (ici TNI / manuel numérique / cahier de texte en ligne) me semble essentielle dans le 'passage au numérique' des cours.
 

Granularité et opérabilité

La première conclusion directe de cette articulation est assez rapide à tirer : il faut une forte granularité des ressources (avec par exemple un lien internet individuel pour chaque élément de la ressource. Plus précisément, auparavant, on renvoyait l'élève vers l'exercice 12 page 143 ; désormais, il faut pouvoir mettre sur le cahier de texte en ligne un lien direct vers l'exercice, la démonstration ou l'illustration qui s'ouvre ainsi directement dans l'ENT de l'élève. C'est la granularité, c'est-à-dire l'indépendance de chaque élément de la ressource. Il faut une interopérabilité optimale se rapprochant de l'usage immodéré que font les enseignants du photocopieur : assemblage de granules issues de ressources différentes afin de coller au mieux aux besoins et aux niveaux des élèves et aux objectifs pédagogiques de l'enseignant. Il faut regretter que les progrès des éditeurs en ce sens soient timides (c'est le moins que l'on puisse dire) laissant la voie dégagée aux constructeurs de matériels qui proposent de plus en plus des centaines de megaocteds de ressources (avec leurs TNI par exemple) parfaitement intégrées à leurs matériels, ainsi que les fonctions de capture d'image ou de texte issus de n'importe quelle application de l'ordinateur (navigateur internet, virtualiseur, exerciseur mais manuel aussi).
 
Plus globalement, le bilan des manuels numériques dans le collège est disparate :
sur sept manuels, à la fin de l'année, plusieurs avaient été abandonnés. Après de nombreux appels aux différentes hot-lines des éditeurs et des plateformes de commercialisation ou l'on nous avait souvent pris de haut et ou l'on nous faisait sentir que nous étions incompétents et « qu'ailleurs ça fonctionnait parfaitement », nous avons conçu un agacement certain à l'encontre de ces manuels !

Finalement, après avoir consulté les comptes-rendus de l'évaluation réalisée par la région dans l'académie qui précisaient que le marché n'était pas « mûr » ou que « cela ne marchait pas suffisamment bien ! », nous constations que les critiques se retrouvaient être à peu près les mêmes qu'au collège : surcharge en DRM rendant l'usage quasi impossible, nécessité de réinstaller constamment, procédures complexes, manque de fiabilité des serveurs des manuels « en ligne », hot Line aux abonnés absents… L'enseignante la plus motivée –en mathématiques– et la plus convaincue par le principe a finalement abandonné les deux manuels en ligne "d'éditeurs traditionnels" pour se tourner vers Sesamath. En cette dernière rentrée, elle a renoncé à l'achat du manuel 'élève' au profit du seul cahier d'exercice, un par élève, pour un quart du budget habituel (de toute façon, les crédits ne suffisaient pas à remplacer l'ensemble des manuels des disciplines dont les programmes changeaient). Le manuel, quant à lui, était disponible sans complication sur le site internet et était accompagné de très nombreux « services », exerciseurs, démonstrations animés etc

La sanctuarisation

En second lieu, j'ajouterai qu'il faudrait envisager sérieusement une sanctuarisation du manuel dans l'ENT : il n'y a pas de solution viable pour un manuel bloqué et rempli de DRM dans une structure comme un établissement scolaire où les enseignants sont amenés à être remplacés par des collègues. Les ordinateurs sur lesquels les manuels sont installés sont amenés à être changés aussi, comme les salles occupées par les classes ; il faudrait également aménager des accès aux manuels pour les aides éducateurs qui assurent le soutien. Les modifications sont nombreuses dans l'organisation d'un établissement et le parti pris des éditeurs est donc incompatible avec nos fonctionnements. Il est indispensable que le manuel numérique qui a été acquis par l'établissement puisse 'circuler' dans l'ENT (sécurisé pour garantir les droits de l'éditeur) comme c'est le cas actuellement pour le manuel papier. Le plus triste dans ces quelques années d'expérimentation des manuels scolaires numériques, c'est que les enseignants les plus motivés, les plus convaincus, ont été durablement déçus. Il m'a été impossible de les convaincre de retenter l'expérience avec d'autres outils, même plus performants. Nous constatons aujourd'hui que des collectivités territoriales, qui après avoir testé les manuels numériques, expérimentent en grand nombre non plus les contenus mais les contenants : TBI (avec leurs banques de ressources) ou des tablettes. L'outil que vient de sortir, le leader actuel des tablettes numériques, vient exactement répondre aux besoins de l'école (malgré ses imperfections...) et devancer les éditeurs traditionnels qui n'ont pas su ou pas voulu tirer partie et apprendre de l'expérience de l'édition musicale une décennie plus tôt. Ils se sont engouffrés dans les même peurs, les mêmes mauvaises solutions et, au final, les mêmes déceptions que les usagers.

Et demain ?

Il reste une inconnue, c'est le rôle que voudront jouer les collectivités territoriales, à qui l'on demande de payer pour des outils et des ressources pour lesquels jusqu'à maintenant ils n'ont rien eu à dire. Nombre d'entre elles répondent aux offres des éditeurs qui leur proposent des abonnements collectifs pour toute une région ou un département. Le calcul est rapide, c'est souvent bien moins cher que de laisser chaque établissement faire librement son choix. De telles situations existent pour des méthodes de langues, des encyclopédies... Le numérique permet aisément des licences collectives, y compris pour des ressources, donc des manuels. On voit aussi l'intérêt que la localisation des manuels peut avoir. C'est le cas en histoire, en géographie ou en instruction civique (étudier LA cathédrale locale, LE cahier de doléance de la ville, LA carte géologique locale plutôt que la même pour tout le pays...). Tout cela conjugué à la possibilité technique donnée à l'enseignant d'adapter totalement le contenu à ses élèves, par ajout de rappels de l'an passé ou de compléments pour les plus faibles et de pistes de perfectionnement pour les meilleurs.

On voit bien que le passage du manuel numérique par une étape de reproduction fidèle du manuel papier pour soi-disant ne pas affoler les enseignants et les habituer doucement au numérique a fourvoyé la filière de l'édition scolaire et lui a fait perdre de précieuses années. A la forme (les DRM et les faiblesses technologiques), j'ajoute donc des problèmes de fond, un conservatisme et un manque d'ambition et d'audace. La demande est, comme pour le grand public, dans une offre Freemium autour de services (hébergement, actualisation, personnalisation...) alors que le contenu serait (sur le modèle de la Californie) librement accessible. Il est bien évident que dans le contexte des ENT, ces services 'payants' seraient absolument nécessaires pour les établissements et que le transfert de charge du papier aux services aurait préservé les éditeurs de trop brusques chutes de chiffre d'affaires. Ce retard et cette incompréhension risquent le détournement des enseignants des éditeurs traditionnels. Les éditeurs risquent de rencontrer des difficultés à combattre les produits alternatifs déjà présents sur le marché, les offres des fabricants d'outils, d'ENT ou de cloud, mais aussi les offres globales et mondiales des poids lourds de l'industrie informatique et internet.

L'avenir (proche) dira si les éditeurs sauront reconquérir les enseignants, mais aussi les classes, les élèves, les ENT, les collectivités car si le choix du manuel était une question intime entre un enseignant (l'équipe d'une discipline) et un éditeur, aujourd'hui ce choix concerne bien plus de personnes...

Une dernière chose, le basculement dans le numérique est -on le voit- plus qu'une évolution des manuels papiers, c'est un véritable changement de nature, il conviendrait probablement d'en changer aussi le nom...

Pour aller plus loin

Diaporamas

Vidéo en ligne

  • Collège numérique : les outils en Math (TBI / manuel numérique / cahier de texte en ligne). Disponible en ligne http://youtu.be/54iSyrxVV2c
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