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Etienne-Gabriel Peignot (1767-1849)

par Marie-France Blanquet,
[juin 2009]

Mots clés : bibliologie, Peignot, Etienne-Gabriel : 1767-1849

Etienne-Gabriel Peignot (1767-1849)
Etienne-Gabriel Peignot (1767-1849)

Ecrivain et bibliothécaire, Peignot est le premier à nommer la science du livre, bibliologie et à la distinguer de la bibliographie occupée à répertorier des livres. Il est également le premier à bien distinguer bibliographie générale et bibliographie spécialisée.

 

Peignot s’intéresse à tout : aux livres, bien sûr mais aussi à des écrivains tel Voltaire, à des phénomènes météorologiques tels les « hivers les plus rigoureux depuis 396 avant J.C »… ou aux dépenses de Louis XIV en bâtiments et chateaux royaux… ; à la cuisine champenoise ; au tombeau de Virgile et aux festins de Cléopatre…. Curieux de tout, il aborde de très nombreux sujets qui constituent des thèmes de débats présents encore dans nos sociétés, telle la liberté de la presse !  comme le prouve son : Essai historique sur la liberté d’écrire chez les anciens et au Moyen-Age, sur la liberté de la presse dans le quinzième siècle.
« De nombreux témoignages reconnaissent son étonnante capacité de travail, louent sa grande modestie et les qualités de cœur qui l’unissent à sa famille et à ses amis » [1]. Pierre Larousse indique dans son édition du XIXe siècle que : « Peignot a été le bibliographe le plus savant de ce siècle. Son érudition était immense. A la science approfondie des livres, il joignait une critique éclairée… Son goût bibliographique était devenu une passion dont les vieux livres étaient principalement l’objet. Cet érudit spirituel et gai, laborieux et désintéressé, a composé une quantité innombrable de petits écrits, la plupart tirés à petit nombre, et fort recherchés  des curieux ; ils traitent de particularités piquantes ou peu connues ». [2] C’est ce savant du livre que nous découvrons ici. 

Une vie : mille publications !

Peignot a une particularité perçue à travers les titres et les sous-titres qu’il donne à ses œuvres. Ce sont de véritables résumés indicatifs (sauf pour les « etc » qui en clôturent certains !). C’est pourquoi nous les donnons ici, le plus souvent possible, dans leur intégralité, sélectionnés en fonction de leur rapport aux documents de tout genre.

1767 : Naissance le 15 mai à Arc-en-Barrois (Haute-Marne) de ce fils de lieutenant au baillage de cette ville.
1786 : Après des études littéraires, il entre, pour plaire à ses parents, quand seul le littéraire l’attire, et après de courtes études en droit, comme avocat au parlement de Besançon et s’établit à Vesoul pour y exercer cette profession
1789 : La révolution l’arrache à cette paisible profession.
1791 : Il est admis dans la garde de Louis XVI commandée par le duc de Brissac.
1792 : Il devient commandant de la garde nationale et se fait remarquer par un discours dans lequel il développe la supériorité du gouvernement républicain sur tout autre gouvernement. Cependant, le licenciement de cette garde rend Peignot à la vie civile. Il revient à Vesoul où la municipalité le charge d’organiser la bibliothèque. Il faut noter que la suppression des couvents et la confiscation des biens religieux ont rempli les bibliothèques de l’époque de documents de toutes sortes mais où dominent toutefois les manuscrits.
1800 : Petite bibliothèque choisie est la première manifestation du bibliophile Peignot
1801 : Manuel Bibliographique ou essai sur les bibliothèques anciennes et modernes constitue la première manifestation du bibliothécaire Peignot [3]
1802 : Dictionnaire raisonné de bibliologie est la première manifestation du chercheur Peignot. Ce document devait dans un premier temps avoir le titre de Manuel du bibliothécaire. Mais l’auteur explique le glissement qui le conduit du choix didactique au choix lexicographique.  Le sous-titre de ce dictionnaire en explicite clairement le contenu lié à cette première idée. Il contient en effet : «  1° L’explication des principaux termes relatifs à la Bibliographie, à l’Art typographique, à la Diplomatique, aux Langues, aux Archives, aux Manuscrits, aux Médailles, aux Antiquités, etc… ;  2° des Notices détaillées sur les principales bibliothèques anciennes et modernes ; sur les différentes Sectes philosophiques ; sur les plus célèbres imprimeurs, avec une indication des meilleures éditions sorties de leurs presses et sur les bibliographes avec la liste de leurs ouvrages ;. 3° Enfin, l’exposition des différents systèmes bibliographiques, etc. Ouvrage utile aux  bibliothécaires, archivistes, imprimeurs, libraires, etc. ». [4]. Très moderne et pédagogue, l’auteur en donne un ordre de lecture signalant les articles essentiels et les articles secondaires.
1803 : Il devient principal du collège de Vesoul sans perdre son titre de bibliothécaire.
1804 : Paraît un complément du Dictionnaire raisonné de bibliologie dans lequel Peignot explique les raisons du retrait de certains articles (très peu) et l’ajout de certains autres (plus de six cents articles nouveaux).  Le tout est synthétisé dans un tableau synoptique en trois feuilles.
La même année, il publie : Essai de curiosités bibliographiques chez l’un de ses éditeurs, Antoine-Augustin Renouard.
1810 : Répertoire des Bibliographies spéciales, Curieuses et Instructives, contenant la Notice raisonnée, 1 Des ouvrages imprimés à petit nombre d’exemplaires ; 2. Des livres dont on a tire des exemplaires sur papier de couleur ; 3. Des livres dont le texte est gravé ; 4. des Livres qui ont paru sous le nom d’Ana. Le tout rédigé et publié avec des remarques historiques, littéraires et critiques. [Un ana est un recueil de bons mots, d’anecdotes. Peignot est friand de ce type de documents. Voir infra : Recueil]
1812 : Répertoire  bibliographique universel. Contenant la Notice raisonnée des Bibliographies spéciales publiées jusqu’à ce jour, et un grand nombre d’autres ouvrages relatifs à l’histoire littéraire et à toutes les parties de la bibliologie se veut être un guide d’acquisition pour les bibliothécaires. Le terme d’universel est à retenir ici car Peignot entre dans la cour de tous ceux qui ont voulu ou  veulent constituer une bibliothèque universelle.
La même année, il publie un Essai sur l’histoire du parchemin et du vélin qui traduit bien son intérêt sur toutes les facettes liées au document et en particulier au livre.
1813 : Il est nommé inspecteur de la librairie et de l’imprimerie à Dijon.
1815 : Il devient inspecteur des études de l’Académie de Saône-et-Loire.
1817 : Traité du choix des livres contenant 1. Des observations sur la nature des ouvrages les plus propres à former une collection peu considérable mais précieuse sous le rapport du goût ; 2. Des recherches littéraires sur la prédilection particulière que des hommes célèbres de tous les temps ont eue pour certains ouvrages, etc…
1818 : Il est élu comme vice-président de l’académie de Dijon, dans la classe des belles-lettres et publie Bibliothèque choisie des classiques latins, etc… Ce titre permet de rappeler que les textes savants ont été ou sont encore écrits en latin. Mais les temps changent et le français est en train de devenir langue universelle. Ceci explique l’intérêt que Peignot porte aux langues vivantes auxquelles il consacre de longs développements dans ses principaux travaux. (voir infra : Langue)
1819 : Essai historique sur la lithographie, renfermant 1. « L’histoire de cette découverte ; 2. une notice bibliographique des ouvrages qui ont paru sur la lithographie ; 3. une notice chronologique des différents genres de gravures qui ont plus ou moins de rapport avec la lithographie.
1821 : Parution du Dictionnaire historique et bibliographique abrégé des personnages illustres, célèbres ou fameux de tous les siècles et de tous les pays du monde : avec les dieux et les héros de la mythologie.
1823 : Réédition du Traité du Choix des livres, précédé d’un avant-titre : Manuel de bibliophilie.
1826 : Recherche sur la danse des morts. – Analyse de toutes les recherches publiées jusqu’à ce jour sur l’origine des cartes à jouer. Peignot donne aux cartes à jouer un statut de document au sens contemporain du mot pour leur rapport avec les livres d’images (voir infra).
1832 : Il devient président de l’académie de Dijon.
1834 : Essai sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens confirme son intérêt sur tout ce qui est relatif au livre et aux acteurs qui le font vivre.
1838 : Il prend sa retraite après quarante-cinq ans de fonctions universitaires avec le titre d’inspecteur honoraire de l’académie de Dijon.
1841 : Catalogue d’une partie des livres composant la bibliothèque des Ducs de Bourgogne, au XVe siècle. Seconde édition revue et augmentée du Catalogue de la bibliothèque des Dominicains historiques, philologiques et bibliographiques. (voir infra Catalogue).
1849 : Décès le 14 août, à Dijon. Il meurt entouré de sa famille et de ses amis. Mais les temps sont troubles et sa disparition passe inaperçue. Il faudra attendre plusieurs années pour que bibliothécaires, bibliophiles et surtout bibliologues le redécouvrent. On peut, en ce sens, saluer le travail de Robert Estivals.

Une vie en mots clés,

parfois rares et oubliés des professionnels de l’information, mais aussi souvent très présents dans leur actuel environnement à travers les problématiques qu’ils soulèvent

Nb : sauf indication contraire les citations sont extraites du Dictionnaire raisonné de bibliologie

  • Abréviation Peignot déplore que ces abréviations, qui finissent par ne plus rien dire à son lecteur, se multiplient à l’infini. Il regrette qu’elles « farcissent » tous les textes au point que «  Philippe le Bel fut obligé de rendre une ordonnance pour bannir des minutes des notaires, et surtout des actes juridiques, toutes les abréviations qui exposaient les actes à être mal entendus, et à être falsifiés » Mais que dirait-il aujourd’hui où l’on vous invite à petit déj pour voir des pages perso !
  • Archives et archiviste Peignot se montre un précurseur en associant les trois essentiels chapitres qui fondent, aujourd’hui les sciences de l’information : archives, bibliothèques, et documentation (ce dernier terme est complètement absent de son vocabulaire, mais il en décrit souvent les missions de façon implicite).
    Sur les archives, il développe un historique  intéressant qui débouche sur le personnage de l’archiviste et des raisons pour lesquelles  il sent le vieux papier et doit suivre des médecines strictes pour rester en bonne santé. Cette odeur est peu propice à permettre de considérer cette profession comme dynamique quand sa fonction sociale est essentielle.
    Peignot a des lignes touchantes pour expliquer pourquoi l’archiviste est vécu comme un professionnel sans importance. Il regrette sa relégation dans les sous-sols des organismes propriétaires quand les services d’archives devraient être désignés parmi les plus importants et signifiants dans l’organigramme de l’entreprise. Les auteurs de nos modernes records management ne disent pas autre chose !
    Par contre, et pour plusieurs métiers liés aux documents ou aux livres, Peignot insiste sur leur aspect déontologique. Ainsi, il décrit l’archiviste comme « recommandable par une grande probité, un secret inviolable, une ardeur infatigable au travail, un esprit d’ordre, de précision et d’analise (sic).
  • Beaux livres Pour ce bibliophile, un livre se doit d’être beau. « La beauté d’une impression très soignée contribue à faciliter l’intelligence du texte et semble en insinuer le sens avec plus de charme et de développement dans l’esprit du lecteur ». Et dans cette beauté, tous les acteurs impliqués dans la réalisation de ce document sont impliqués et responsables. Peignot plaide pour la restauration des livres dès que ceux-ci sont détériorés. Un livre se doit d’être parfait.
  • Bibliographe ou bibliognoste Ces termes quasi- synonymes désignent les professionnels qui se spécialisent dans la connaissance des livres. Ils savent l’histoire des livres, leurs titres, la date de leurs différentes éditions, le lieu où elles ont été faites…. Le métier de bibliographe est difficile car la bibliographie est la plus vaste et la plus universelle de toutes les connaissances humaines. Le bibliographe : « passe sa vie à analiser (sic), classer et décrire » les livres qui lui tombent dans les mains. Pour cela, il doit faire preuve de qualités « ad hoc ».
    Mais il doit aussi reconnaître ses limites : « Il est certain qu’un seul homme, quelque soit sa carrière,  ne pourrait jamais parvenir à devenir un bibliographe parfait, parce qu’il faudrait qu’il embrassât toutes les sciences, tous les arts, .. » C’est pourquoi Peignot propose que certains bibliographes se spécialisent dans une discipline donnée de façon à s’assurer de la pertinence des choix et de l’exhaustivité du domaine couvert.
  • Bibliographie Branche de la bibliologie, la bibliographie consiste dans  la description technique des livres. Peignot introduit la dichotomie qui sépare bibliographie générale, impliquant une culture générale solide du bibliographe et bibliographie spécialisée qui implique de la part du bibliographe, une avancée dans une science donnée. Peignot donne l’exemple de la médecine, de l’astronomie, de l’histoire…
  • Bibliologie Dans le discours préliminaire du Dictionnaire raisonné de bibliologie, Peignot salue le fort développement scientifique et les progrès qui en résultent dans le siècle où il vit. Cependant il déplore l’absence d’intérêt pour une science donnée : la bibliologie. « Mais il est une science qui n’a pas marché de front avec les autres, quoiqu’elle tienne à toutes, et qui a été négligées, quoique très intéressante ; je veux parler de la bibliologie ».
    La bibliologie est la théorie de la bibliographie, explique-t-il. Embrassant l’universalité des connaissances humaines, elle s’occupe particulièrement de leurs principes élémentaires, de leur origine, de leur histoire, de leur division, de leur classification et de tout ce qui a rapport à l’art de les peindre aux yeux et d’en conserver le souvenir par le moyen de signes… On voit par cette définition, que la Bibliologie peut être considérée comme une espèce d’encyclopédie littéraire-méthodique, qui, traitant sommairement et descriptivement de toutes les productions du génie, assigne à chacune d’elle la place qu’elle doit occuper dans une bibliothèque universelle ».  (Comment ici ne pas penser à Wells et à son projet d’encyclopédie vivante, à Otlet et à son projet d’encyclopédie réalisée par les travailleurs intellectuels ou enfin aux wikipédiens !) . La classification, et la signalétique qui en résulte, est un temps fort dans la vie d’une bibliothèque, étant la condition de l’accès aux connaissances recherchées par le lecteur.
  • Bibliomanie Peignot s’en prend à ceux qui achètent des livres pour les montrer mais pas pour les lire. Il décrit cette passion comme « ridicule ; car à quoi bon amasser un trésor auquel on ne touche pas ? ». De plus, entasser  des livres sans discernement n’est pas une preuve qu’on les aime. Ces bibliomanes sont des collectionneurs qui font du tort aux livres. Ce ne sont pas des lecteurs, au contraire du bibliophile.
  • Bibliophile C’est d’abord un lecteur, ensuite un amoureux des livres. Le bibliophile est dirigé par le désir de s’instruire, à travers les ouvrages qu’il croit les plus propres à composer une collection intéressante par le nombre et par la variété des articles. Tout naturellement, il se dirige vers les meilleures et les plus belles éditions que son amour du livre l’entraîne à sélectionner.
  • Bibliotaphe Ce terme est composé de deux mots grecs qui signifient enterrer les livres. Il désigne le comportement de ces lecteurs qui font tout pour empêcher les autres d’accéder aux informations qui leur seraient utiles. Alors, pour leur nuire, ils cachent les livres. Peignot les décrit comme des « Harpagons littéraires » qui font beaucoup de tort aux hommes studieux, privés de ressources qui leur seraient utiles. Le terme est aujourd’hui oublié mais les bibliothécaires peuvent témoigner que les bibliotaphes existent toujours !
  • Bibliothécaire Peignot rappelle que l’on doit à François Ier la création du statut de bibliothécaire. Il remplace le garde et prend le titre de Maître de la librairie du roi. Guillaume Budé fut pourvu le premier de cet emploi.
    « On appelle ainsi celui qui est chargé de la classification, du soin et de la conservation d’une bibliothèque. Les fonctions du bibliothécaire sont d’autant plus importantes, que ces connaissances devraient être, pour ainsi dire, universelles ». Peignot insiste sur la fonction de catalogage du bibliothécaire : « Il doit savoir donner une description exacte d’un ouvrage, en rendre fidèlement le titre, la date, le nom de la ville, de l’imprimeur, de l’auteur, qu’il faut parfois chercher à la tête ou la fin d’une dédicace... ». Mais la classification est tout aussi importante puisque le bibliothécaire doit savoir : « se faire une méthode facile et lumineuse pour classer les livres, et il faut que cette méthode découle de l’origine et de la filiation des connaissances humaines, des liaisons et des rapports qu’elles ont entre elles ». Peignot est parmi les premiers à dire qu’une classification bibliographique ne peut que découler des classifications scientifiques. C’est pourquoi, il donne dans ses œuvres des exemples de classification des êtres vivants, des plantes, des pierres… pour dire que le bibliothécaire doit ranger les livres dans l’ordre indiqué par la zoologie, la botanique, la géologie…
    Comme pour l’archiviste, Peignot s’attarde longuement  sur les devoirs professionnels du bibliothécaire. Ces devoirs passent par la neutralité mais surtout il se doit au public. « Il se doit à une jeunesse studieuse et avide d’instruction pour lequel il sera un guide sûr et affable, qui les conduira vers les sources les plus pures et les plus abordables… Il doit travailler au succès de l’instruction publique ». Peignot ne parle pas de médiateur, d’accompagnateur ou de passeur mais l’idée y est.
  • Bibliothèque « C’est un lieu où l’on trouve une collection de livres classés et rangés dans un ordre qui flatte l’esprit et les yeux ». Peignot détaille avec une grande précision comment doit être aménagée une bibliothèque, les espaces à respecter pour que l’usager soit à l’aise, les règles à suivre pour conserver aux livres leur entière intégrité.
    Peignot fait le tour du monde des bibliothèques les plus anciennes ou célèbres. Aucun pays n’est oublié. L’Europe, bien sûr, mais aussi l’Arabie et l’Afrique, la Birmanie, la Chine, Constantinople, le Japon et Mantoue… Chaque bibliothèque privée ou publique est présentée à travers son histoire et la spécificité de ses collections. Pour la France, par exemple, Peignot écrit : « Passons maintenant à la bibliothèque nationale que l’on regarde comme la plus riche et la plus magnifique qui ait existé. Son origine est assez obscure… Il n’est aisé de déterminer à quel roi de France elle doit sa fondation ».
  • Bibliuguiancie Ce terme complètement oublié désigne l’art de restaurer les livres rares et précieux qui ont été endommagés soit par vétusté soit par accident. Cette restauration se fait selon un procédé technique très précis que Peignot décrit avec minutie et qui laisse le lecteur un peu étonné puisque la restauration consiste à lessiver le livre : « On met le livre à  bouillir un quart d’heure dans la lessive préparée… (à base de cendres…)! ».
  • Cabinet d’histoire naturelle et cabinet de physique Peignot les considère comme des bibliothèques proposant des documents objets et qui servent à cette étude « qui doit être utile à la jeunesse ». Il profite de cette description pour montrer comment sont classées les vitrines ou armoires contenant les objets. Donnons, pour exemple, les dix classes qui caractérisent les « documents » présentés aux usagers :
    1 les racines ; 2 les écorces ; 3 les bois et tiges ;4 les feuilles ; 5 Les fleurs ; 6 les fruits et semences ; 7 les plantes parasites ; 8 les sucs des végétaux ; 9 les sucs extraits ; 10 les plantes marines. Dans le même esprit, Peignot donne la classification des animaux et des minéraux et des instruments que l’on peut trouver dans un cabinet de physique.
  • Cartes à jouer « Nous parlons des cartes à jouer parce qu’elles ont quelque rapport avec les livres d’images du 14 et du 15e siècle, que l’on regarde comme les premiers essais de l’imprimerie » Peignot en raconte l’histoire et les modes de fabrication ainsi que leur signification.
  • Catalogues de livres Ce sont des guides pour classer une bibliothèque, pour évaluer les collections, pour se tenir au courant des publications. Peignot plaide pour un catalogue raisonné avec des tables d’auteurs. Il insiste sur l’importance des contenus. Pour bien dresser un catalogue, il faut « connaître les livres autrement que par l’étiquette de dos ou par le titre ». Les titres sont, en effet, souvent trompeurs et « en leur donnant trop de confiance, on cours le risque de commettre des méprises ridicules ». Peignot multiplie les exemples d’erreur de classement due à l’unique lecture du titre. « Des erreurs si ridicules et si choquantes, sont propres à dissiper les préjugés de certaines personnes qui s’imaginent que pour dresser ou organiser une bibliothèque, on peut se servir du premier venu ». L’image de la profession est déjà discutée mais la nécessité d’une formation et de compétences spécifiques sont clairement défendues par ce bibliothécaire !
  • Classification L’organisation des académies en France offre à Peignot l’occasion de dire à quel point sont liées l’organisation des sciences par les savants et l’organisation des bibliothèques par les bibliothécaires. Peignot pressent ce que Dewey ou Otlet consolident plus tard dans leur classification
  • Diplomatique C’est la science et l’art de connaître les différentes écritures et la date des diplômes, et par conséquent de vérifier la vérité ou la fausseté de ceux qui pourraient avoir été altérés, contrefaits et imités. Peignot décrit la méthode qui permet à l’archiviste de  vérifier la fiabilité des documents qu’il a en main. Son lecteur se prend à penser à la nécessité de rajeunir ce chapitre pour créer une diplomatique moderne !
  • Ecologie de l’information Dans une terminologie moins moderne, Peignot rappelle « les contes ridicules et les fables indécentes dont les anciens légendaires avaient rempli la vie des saints ». Il le dit pour des textes religieux mais aussi pour des textes scientifiques appelant le lecteur a développer son esprit critique en croisant et en comparant des textes venus de sources différenciées.
  • Ecriture « C’est l’art de donner une sorte d’existence aux pensées, en traçant avec une plume de petites figures qu’on appelle Lettres, sur une matière blanche et mince que l’on nomme papier ». Peignot emprunte cette jolie définition à une certaine madame de Graffigny. Cela lui permet de distinguer l’écriture de pensées et l’écriture des sons et de passer en revue tous les modes d’écriture qu’exploitent les différents pays, sans oublier le boustrophédon !
  • Edition et éditeur Peignot décrit dans des termes très modernes ces deux termes. L’édition est l’impression et la publication d’un manuscrit ; et la totalité des exemplaires que l’on tire avec les mêmes planches, se nomme première édition. Du même coup, l’éditeur est celui qui publie, imprime et dirige l’impression d’un ouvrage dont il n’est point l’auteur. Et comme pour tous les métiers qu’il évoque dans ses travaux, Peignot ne manque pas d’évoquer les devoirs et les qualités d’un bon éditeur : une grande culture, le sens du beau pour réaliser de beaux livres…
  • Ennemis des bibliothèques « Une bibliothèque a ordinairement trois sortes d’ennemis assez dangereux : les vers, l’humidité et les rats : quelques mauvais plaisants y ajoutent les emprunteurs »
  • Guttemberg  (sic) On lui doit certes l’invention de l’imprimerie en 1440, mais Peignot souligne toutefois qu’ « un nuage très obscur couvre le berceau de ce bel art ». Les auteurs ne situent pas la naissance de Guttemberg à la même date ni dans la même ville… Sur une découverte qui révolutionne la vie des hommes, l’obscurité plane.
  • Langue Peignot donne un article très long sur les langues, leurs origines, leurs familles.  Il en recense 3094 et s’efforce de traduire le mot Père en 170 langues. Il plaide, en tout cas, pour que le  bibliothécaire soit bilingue ou plurilingue, de façon à ne pas s’écarter des informations données dans des documents écrits dans des langues anciennes ou vivantes.
  • Libraire Profession infiniment honorable, « lorsque l’on réunit la délicatesse des sentiments aux connaissances bibliographiques », le libraire est un commerçant qui participe à la diffusion des connaissances via le livre.
  • Livre L’article synthétique est très long que Peignot écrit sur le livre. Il en donne l’historique, les dénominations, les formes et les matériaux. Peignot explicite la conduite à avoir pour mener correctement ce qu’aujourd’hui on appelle politique d’acquisition. Par ailleurs, il explique combien les titres des livres pouvant être trompeurs. Il est donc indispensable que le bibliothécaire prenne connaissance du contenu des livres qu’il a à proposer à ses lecteurs. « Pour bien classer une bibliothèque, il ne suffit pas d’avoir une vague idée de la matière que renferment les livres, il est nécessaire encore de bien connaître toutes les branches et même jusqu’aux plus petits rameaux de cette matière, si l’on veut suivre leur enchaînement, leur liaison et mettre chaque partie à la véritable place qui  lui convient (voir catalogue et classification).
    Mais il dépasse l’aspect scientifique pour dire l’importance du livre dans nos environnements. « Ces livres, dépositaires des langues, remplis de mœurs, de lois, de religion sont toujours avec nous, nous entretiennent et nous parlent ; ils nous instruisent, nous forment, nous consolent… S’il n’y avait pas de livres, nous serions tous ignorants et grossiers ; nous n’aurions ni la moindre trace des choses passées, ni aucun exemple, ni la moindre notion des choses divines et humaine. »
  • Musée ou museum ou museon Ces lieux destinés à l’étude des beaux-arts, des sciences et des lettres sont des lieux d’information, via les documents objets qui y sont présentés. Ils sont donc pour le bibliothécaire aussi important que les bibliothèques car ils offrent aux usagers des documents leur permettant de s’instruire
  • Plagiat et couper/coller A plusieurs reprises, Peignot rappelle que ses propres connaissances sont liées à celles d’autres auteurs qui lui fournissent la matière première de son travail. Mais il attire l’attention sur la nécessité de citer scrupuleusement ses sources parce « qu’il n’est point dans notre intention de nous approprier ce qui ne nous appartient pas » . Il insiste sans cesse sur le devoir de reconnaissance que nous devons avoir, en les citant, à l’égard de ces auteurs, parfois anonymes, mais qui servent à avancer.
    Il rappelle le sens à donner au terme de contre-façon ou contrefaction, qui  permet de comprendre que ce qui aujourd’hui préoccupe les juristes sous le terme de téléchargement illégal ou de piratage existe sous d’autres formes depuis longtemps déjà. On appelle contre-façon « toute impression faite en fraude et sans le consentement de l’auteur, du libraire ou imprimeur, seuls autorisés à publier un ouvrage ». Peignot considère cette contre-façon comme du vol ou « du brigandage typographique » et ceux qui la pratique comme des  « corsaires de la littérature ». Quels qualificatifs aurait-il aujourd’hui ?
  • Pseudonyme
    Peignot est un homme à identité multiple. Il  fait partie des écrivains qui a le plus utilisé de pseudonymes pour signer ses travaux ou ses écrits. Donnons pour exemple : Ancien bibliothécaire, Un ;  X** ; G.P.B.D.L.H.S (pour Gabriel Peignot, bibliothécaire de la Haute-Saône) ; G.P. Philomneste…
  • Recueil, mélanges, variétés… G. Peignot défend ce type de document  contre ceux qui ne traitent que d’une seule matière. (On parlerait aujourd’hui de monographie). La variété « des pièces détachées » fait que chaque lecteur peut y trouver quelque chose à son gré. Ce pédagogue défendrait ce que l’on désigne sous le terme de « zapping ». «  L’esprit se récrée en passant d’un objet à un autre, l’attention est moins soutenue, la mémoire n’est point fatiguée ; elle s’enrichit plus facilement » Un ouvrage monologique exige, non seulement des connaissances particulières mais aussi « refroidit l’imagination ». Peignot, sans le savoir, défend les magazines en plaidant pour des livres « coupés par des articles de différents genres ». Ce sont ces documents que l’on prend, que l’on quitte à volonté et où les passages lus n’exigent « ni contention d’esprit, ni application suivie ; c’est un amusement plutôt qu’une étude » [5]. Le rôle de ce type de document et de satisfaire à la fois le savant et l’ignorant, chacun pouvant trouver un article susceptible de l’interpeller et lui donner le goût et la curiosité d’aller plus loin. Certes, reconnaît-il ces documents ne doivent pas être placés sur les rayons les plus apparents d’une bibliothèque. Ils figureront là « où l’on range les bluettes qui piquent la curiosité et qui amusent sans fatiguer l’esprit » [5]. Dans un débat sur le ludique, Peignot est clairement dans celui du ludique !
  • Religion Peignot consacre de longs articles aux textes fondateurs des principales religions. Il décrit ainsi la Bible et le Koran et s’attarde sur leurs  différentes éditions dans l’optique du bibliophile préoccupé de la rareté de l’édition mais aussi de son coût, plus que pour son contenu.
    On trouve d’ailleurs dans ses écrits une typologie précise des ouvrages religieux qui dit l’importance que la religion a encore dans son temps et que, seuls, les théologiens connaissent aujourd’hui..
  • Son Peignot écrit sur le chant des principaux oiseaux et se prend à regretter qu’aucune technique ne lui permettent de les restituer de façon sonore,  l’obligeant à passer par la description écrite inadaptée. « Il est certains sons et certains modes d’articulations dont l’image ne peut être rendue par les caractères qui peignent la parole [5]
  • Surinformation « Il serait sorti de toutes les presses du monde jusqu’à ce jour 3 313 764 000 volumes. Mais les deux tiers au moins de cette masse énorme ont été détruits, soit par un usage journalier, soit par des accidents, soit par l’impitoyable couteau de l’épicier ou de la beurrière, qui, semblable au glaive d’Hérode, fait chaque jour main-basse sur tant d’innocents » [5]. Peignot plaide pour que soit sauvegardé ce patrimoine intellectuel de l’humanité et surtout pour que les destructions de documents soient le fait d’actes raisonnés et conscients. Il plaide aussi pour qu’existe une profession chargée de discipliner cette surinformation et le documentaliste peut très bien se reconnaître alors dans ses lignes.

Conclusion

Cet homme aux yeux constamment ouverts est décrit par J. Simmonet comme un : « narrateur intéressant, habile compilateur, homme de sens et d’érudition, écrivain facile et pur, il intéresse constamment son lecteur, l’amuse en l’instruisant par des détails piquants, par des citations heureuses ou des singularités remarquables. Ses ouvrages vivront encore longtemps après lui, recherchés par tous ceux qui, dans des récréations instructives, prisent le bon sens, la naïveté spirituelle et l’aimable simplicité ».[6]
Peignot est aujourd’hui peu connu dans le monde des professionnels de l’information et, contrairement à ce qu’affirme son biographe, ses ouvrages ne vivent pas vraiment après lui. Puisse cette courte biographie donner la curiosité à beaucoup pour aller à la découverte de cet étrange « honnête homme » qui a beaucoup servi à populariser la bibliographie.

 

[1] FOISELLE, Marie. Gabriel Peignot, écrivain et bibliophile, 1767-1849. Paris : Ed. La Bruyère
[2] LAROUSSE, Pierre. Grand dictionnaire universel de la langue française. Paris : Larousse, 1870
[3] PEIGNOT, Etienne-Gabriel. Manuel Bibliographique ou essai sur les bibliothèques anciennes et modernes. Paris : Villier, 1801
[4] PEIGNOT, Etienne-Gabriel. Dictionnaire raisonné de bibliologie. Paris : Antoine Augustin Renoir, 1802
[5] PEIGNOT, Etienne-Gabriel (Philomneste). Amusemens (sic) philologiques, ou Variétés en tous genres, 2e éd.  Paris : Antoine Augustin Renoir, 1824
[6] SIMMONET, Jules. Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Peignot, accompagné de pièces de vers inédits. Paris : Auguste Aubry, 1863

Pour aller plus loin

La plupart des principaux textes de Peignot se trouve sur le site de la BNF Gallica en téléchargement gratuit. Google propose également un certain nombre d’ouvrages de cet auteur.

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