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Suzanne BRIET - cliché BNF
Suzanne BRIET - cliché BNF

Après la génération d’Otlet, arrive la deuxième génération qui marque, par sa personnalité et par son travail, la documentation et son développement. Suzanne Briet en est une des plus brillantes représentantes. Pourtant de nombreux professionnels de l’information déplorent son oubli par les francophones. Car, cette théoricienne de la documentation mérite d’être connue, reconnue et lue par tous les documentalistes pour les idées fortes et réalistes qu’elle a défendues dans un grand nombre de ses écrits. Tous poursuivent le même objectif : montrer la spécificité de cette profession naissante, méconnue et pourtant si nécessaire, la documentation.

Une biographie qui témoigne d’une grande culture générale et de spécialisations pointues (la science de la documentation, la poésie avec Rimbaud, les voyages, les Ardennes…)

1894 : Naissance dans les Ardennes de Renée-Marie, Hélène, Suzanne Briet. Avec sa sœur, S. Briet est élevée à Paris dans un milieu bourgeois et catholique.

1914 : Elle a 20 ans quand éclate la première guerre mondiale. La maison de son grand-père dans les Ardennes est détruite ainsi que son village. Elle perd son oncle, déporté, ainsi que de nombreux camarades. On peut penser que sa souffrance est à l’origine de son intérêt pour la Société des Nations et, plus tard, de son engagement, en particulier à travers l’UNESCO, pour l’international et la défense des pays pauvres. Féministe et militante, participant au mouvement d’éducation populaire, elle croit à la maîtrise de l’information par tous et à la démocratisation de l’accès pour tous à l’information. Toute sa vie professionnelle est orientée vers cet idéal.

1917-1920 : Elle est enseignante d’anglais et d’histoire en Algérie à Annaba.

1919 : Elle participe à la création de l’organisation non gouvernementale internationale Zonta pour la reconnaissance des femmes dans le monde. Elle devient, plus tard, présidente de l’Union des femmes européennes. http://www.zonta.org

1924 : Nouvellement diplômée en bibliothéconomie, reçue première au Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB, aujourd’hui disparu), elle entre à la bibliothèque Nationale, dans un monde d’homme. Les femmes ne représentent alors que 10% du personnel et les bibliothécaires masculins se montrent fort hostiles à la nomination des femmes. Elle le vit avec courage et humour en désignant ces bibliothécaires avec lesquels elle est appelée à travailler et qu’elle voit souvent au café : les chevaliers du café crème !
Suzanne Briet connaît et côtoie d’autres femmes illustres en sciences de l’information : Louise Noelle Malclès (1899-1977) qui s’occupe de la salle de bibliographie de la Sorbonne, Yvonne Odon (1902-1082), responsable de la documentation géographique à la Bibliothèque nationale et enfin, Georgette de Grolier (1899-1988). Toutes ces femmes sont des noms importants à retenir pour leurs actions dans l’installation de la documentation en France et le développement des sciences de l’information.

Cette année là, la Bibliothèque se modernise : l’électricité est enfin installée dans des salles où, pendant la saison d’hiver et sous les ciels nuageux, tout travail est impossible. L’électricité ouvre sur une nouvelle ère… celle des (toujours) nouvelles technologies !

1925 : Elle épouse Ferdinand Dupuy, professeur à Toulouse. Ils n’auront pas d’enfants et divorcent huit ans après…

1931 : Elle participe activement, avec Jean Gérard à la création de l’Union française des organismes documentaires (UFOD), première association professionnelle française de documentation chargée, entre autre, d’établir un « inventaire de tous les organismes en France dont le but est la production et la diffusion de la documentation dans toutes les branches de la connaissance humaine ». L’UFOD est construite sur le modèle de l’Association of Special Libraries and Information Bureaux (ASLIB), association professionnelle anglaise, très active, créée en 1929.

1932 : Elle participe au Congrès international des bibliothèques et de bibliographie et communique sur le Centre français d’orientation qui, plus tard, la conduit à défendre ce type d’organisme : centre de référence aiguillant l’utilisateur final vers des sources d’informations validées par le documentaliste.

1934-1954 : Elle crée et dirige la salle X, salle des catalogues et bibliographies de la Bibliothèque nationale. Elle rend disponible ce qui, jusqu’alors, est inaccessible au lecteur et développe un service consultatif bibliographique. « Telle collection importante était au fond des magasins, comme la Belle au bois dormant ; on l’a tirée de son sommeil, une nouvelle vie commence pour elle ». Elle dépeint la bibliothèque comme un « centre national d’information » où les chercheurs peuvent découvrir les matériaux ou la documentation dont ils ont besoin. Elle décrit du reste « La nouvelle salle des catalogues à la Bibliothèque nationale » qui fonctionne comme un véritable centre de documentation, dans la Revue du Livre en février 1934 (no 7, p.170-178), puis, sous le même titre, dans le Bulletin du bibliophile et bibliothécaire, en octobre 1938. C’est dans cette fameuse salle, qui existe toujours, que lui est remis en 1950, la légion d’honneur.

1937 : Le Congrès mondial de la documentation universelle (CMDU) organisé par l’UFOD lui donne l’occasion de s’exprimer sur l’importance de la documentation en général et en France, en particulier. C’est dans le cadre de ce Congrès qu’est prise la décision de transformer l’Institut international de documentation créé par Otlet en Fédération : la FID. Ce CMDU est aujourd’hui complètement oublié malgré son succès en 37 où il réunit plus de 400 participants. Il symbolise une autre époque : celle de l’entre-deux-guerres dont les idéaux pacifistes ont été anéantis par la guerre.

1946 : Elle participe à la Conférence internationale de documentation (Fédération internationale de la documentation /FID) et communique sur un sujet qui lui tient à cœur : l’enseignement de la documentation en France.

1949 : Engagée très vite dans la vie internationale, S. Briet est active au sein de l’UNESCO. Elle publie, sous la responsabilité de cette organisation, des œuvres majeures. Cette année là, soucieuse de la conservation du patrimoine documentaire mondial, elle écrit Bibliothèques en détresse : la principale préoccupation étant de reconstruire et de réapprovisionner les bibliothèques. Cette inquiétude débouchera, de nombreuses années plus tard, sur la création du Bouclier Bleu [10].

1950 : Dans le cadre d’un groupe de réflexion réunissant des participants de l’Unesco, de la FID et de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires, elle publie le rapport final d’une Enquête sur la formation professionnelle des bibliothécaires et des documentalistes.

1951- 1954 : Toujours préoccupée par la formation professionnelle des documentalistes, elle crée avec d’autres professionnels l’Institut national des techniques de la documentation (INTD) dont elle est la première directrice. Il faut rappeler que voulant faire admettre la documentation comme discipline à la Sorbonne, elle essuie un refus « pour le moins étrangement argumenté : la documentation n’existe pas ! [1] ».

1951 : Elle publie un remarquable manifeste sur la documentation : Qu’est-ce que la documentation ? [2] qui fait d’elle une des fondatrices françaises de cette activité et une théoricienne de haut niveau dans les sciences de l’information et de la documentation naissantes.
Cette année-là, elle devient vice-présidente de la FID et est surnommée « Madame Documentation ».

1951-1952 : Un voyage aux Etats-Unis lui permet de découvrir les bibliothèques américaines et l’importante avance de ce pays dans les sciences de l’information où bibliothécaires et documentalistes se confondent. Cela l’entraîne à atténuer une distinction très marquée entre bibliothéconomie et documentation.
Beaucoup plus tard, un Américain, Michael Buckland, la découvre et s’étonne du peu de reconnaissance de son activité et surtout de ses textes : « Peut-être que les Français ne le comprenaient pas ou que c’était trop intellectuel… Peut-être aussi que les gens préféraient ne pas respecter les idées d’une femme »! [3]
(S. Fayet-Scribe, quant à elle, le rejoint en partie, sur le premier point quand elle explique ainsi l’oubli de Suzanne Briet en France : « Ici, on pense que la documentation est un savoir-faire, un métier, et jamais un terrain de pensée théorique… » [4].

1954 : Suzanne Briet a 60 ans. Elle prend sa retraite, découragée par la résistance de ses collègues aux idées nouvelles, et retrouve ses Ardennes natales. Pour elle commence une nouvelle vie en compagnie de Rimbaud, notre prochain (symbole permanent de l’esprit humain), du comte de Montdejeux (1598-1671)…

1976 : Elle publie ses mémoires (Entre Aisne et Meuse… et au delà) et dans sa Préface : « Ouvrir sur l’alphabet », en explicite l’organisation sous forme de mots clés [5].

1989 : Elle meurt à Paris, âgée de 95 ans.

Elle résume son engagement professionnel : « Pour servir ». Puis, à l’âge de la vieillesse, « pleurer peut-être, mais ne jamais détester ».

Suzanne Briet en mots clés

  • Analyse documentaire ou « abstract » Présentée comme un point essentiel du travail du documentaliste, l’analyse documentaire apparaît comme l’un des moyens les plus rapides et les plus sûrs d’annonce et de communication de la pensée livrée à travers des articles sélectionnés. Elle représente une des spécificités de la profession qui a toujours vu dans l’information plus que des documents ; la science de l’information étant le travail d’organisation des savoirs. La documentation est caractérisée par des relations d’indexation. Cette dernière ne souligne pas seulement la pratique documentaire mais aussi la relation de la documentation à la science comme phénomène culturel et social. Suzanne Briet insiste sur le rôle de sélection par le documentaliste « des meilleurs travaux », de l’importance du travail sur la qualité contre la quantité permettant à l’utilisateur une exploitation de l’information plus pertinente et directe.Diversité des usages : La surinformation et l’explosion de l’information entraînent Suzanne Briet à se référer à la loi de Bradford pour souligner les redondances informationnelles dans les publications ou, au contraire, le silence sur certain sujet spécialisé. Mais ces redondances l’entraînent également à souligner la diversité des besoins des utilisateurs. « Le même ouvrage, déclare-t-elle, sera utilisé tout autrement dans un centre de mécanique et dans une entreprise d’hydraulique » [2]. C’est pourquoi il importe de distinguer l’analyse abrégée ou synopse destinée à alimenter les bulletins bibliographiques (aujourd’hui, bases de données bibliographiques) distribués par des producteurs de l’information (tel l’actuel Institut national de l’information scientifique et technique) et l’analyse fonctionnelle étroitement spécialisée, spécifiquement adaptée aux besoins particuliers. Loin d’être unique, l’analyse documentaire devient donc plurielle lorsqu’elle prend en compte les attentes des utilisateurs.
  • Association professionnelle Suzanne Briet est membre de droit de l’UFOD où elle représente la Bibliothèque nationale. L’UFOD apparaît comme une association extrêmement vivante à travers la présentation du périodique mensuel mis en place à partir de mai 1932 : La Documentation en France. Suzanne Briet y est responsable d’une rubrique bibliographique permettant de suivre l’actualité en bibliothéconomie et en documentologie.
    Elle est, entre autre, chargée de recenser les organismes de documentation (environ une centaine), ouvrant ainsi le débat sur la spécificité de la documentation. L’UFOD compte 32 organismes en 1932 et 45 en 1935.
  • Catalogue Il constitue sous toutes ses formes (catalogue rétrospectif, courant, collectif…) l’outillage documentaire obligatoire et l’intermédiaire entre les documents et leurs utilisateurs. Suzanne Briet publie ou participe à l’élaboration de certains d’entre eux prouvant ainsi ce qu’elle défend : le documentaliste est celui «qui documente autrui ». Ce sujet la conduit à souligner l’importance de la normalisation. Mais le catalogue, outil emprunté au bibliothécaire, ne suffit pas au documentaliste car il ne renseigne que sur la localisation des documents. Suzanne Briet insiste sur la nécessité de créer d’autres outils : répertoires, guides, index… qui renseignent sur les contenus et font des documentalistes de vrais professionnels de l’information, (voir Production documentaire).
  • Classification Les classifications encyclopédiques encore connues aujourd’hui (Dewey, CDU) ou, hélas, oubliées (Bliss, Brown, Colon …) conviennent aux bibliothèques. Les organismes de documentation doivent, en général, créer une classification particulière qui tienne compte des spécificités de leur environnement. C’est pourquoi, dans la formation des documentalistes, la classification est un chapitre important. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à utiliser un outil déjà conçu, mais à en créer un de toutes pièces. C’est la différence entre le classificationniste (celui qui conçoit une classification) et le classificateur (celui qui classifie).
    Par ailleurs, les classifications apparaissent comme un moyen pour lever en partie l’obstacle linguistique : ce sont des langages artificiels qui, grâce à la création d’indices numériques, peuvent devenir moyen de communication multilingue mondial.
  • Credo du documentaliste. Le documentaliste est :
    1. Un spécialiste du fonds, c’est-à-dire qu’il possède une spécialisation culturelle apparentée à celle de l’organisme qui l’emploie.
    2. Connaît les techniques de la forme des documents et de leur traitement : choix, conservation, sélection, reproduction.
    3. A le respect du document dans son intégrité physique et intellectuelle.
    4. Est capable de procéder à une interprétation et à une sélection de valeur des documents dont il a la charge, en vue d’une distribution ou d’une synthèse documentaire [2].
  • Document [2] Définition : La réflexion très profonde de Suzanne Briet, sur le document lui doit la célèbre description : « The lady and the Antelope » [6]. Elle définit, en effet, le document de façon très large incluant : « tout indice concret ou symbolique, conservé ou enregistré aux fins de représenter, de reconstituer ou de prouver un phénomène ou physique ou intellectuel ». Elle veut étendre la notion de document aux objets naturels à partir du moment où ils sont utilisés comme éléments de démonstration : « Un document est une preuve à l’appui d’un fait ». Le document étant une base de savoir peut donc être un objet matériel, autonome, stable et durable. Il est conservé et catalogué de façon à pouvoir être consulté.
    « Une étoile est-elle un document ? Un galet roulé par le torrent est-il un document ?», interroge-t-elle avec beaucoup de poésie. Prenant pour exemple la découverte d’une nouvelle espèce d’antilope, elle répond oui et explique : « L’antilope qui court dans les plaines d’Afrique ne peut être considérée comme un document… Mais si elle est capturée… et devient un objet d’études, on la considère alors comme un document. Elle devient une preuve physique ». Cet animal fait l’objet de communications scientifiques, les médias en parlent, les cinéastes le filment et enregistrent ses cris. L’antilope est ainsi à l’origine de tout un ensemble de documents diversifiés à l’origine d’un classement scientifique établi par le zoologiste. Les documents seront traités et classés dans les bibliothèques. L’antilope devient bien dans ce cas un document ! « Les articles scolaires écrits sur l’antilope sont des documents secondaires, car l’antilope elle-même est le document premier. La pierre dans la rivière n’est pas un document. La pierre dans un musée est un document. Une étoile dans le ciel n’est pas un document, une photographie d’étoile, l’est ».Diversité : Le livre garde une grande importance. Suzanne Briet rejoint Paul Otlet dans la nécessité de transformer la notion de livre en celle de document et d’information. Car d’autres supports apparaissent, à l’origine d’un accès matériel facilité à l’information (micro format), mais surtout intellectuel. La quête scientifique s’étend aux unités documentaires de toute espèce, documents iconographiques, métalliques, monumentaux, mégalithiques, photographiques, radiotélévisés. Suzanne Briet suggère d’utiliser le terme de documentographie pour dépasser celui de bibliographie, lié au seul support livresque. Elle insiste principalement sur le rôle du périodique (comme l’a fait avant elle Paul Otlet). Ils jouent un rôle important de découvreurs de nouveautés par leurs articles critiques, par leurs rubriques de bibliographie courante et par leurs index qui permettent de retrouver aisément les articles d’un auteur donné ou les études diverses sur un sujet particulier.
  • Documentaliste « Une nouvelle profession est née… "L’homo documentator" est né des conditions nouvelles de la recherche et de la technique » (voir Surinformation). Le documentaliste fait métier de documentation. Il doit en posséder les techniques, les méthodes, l’outillage et, pour cela, être solidement formé (voir Formation). On ne s’improvise pas, en effet, documentaliste. Suzanne Briet serait probablement atterrée de voir la faible formation en documentation d’un certain nombre d’actuels documentalistes.
    La qualité première du documentaliste réside dans son dynamisme car ses tâches sont multiples, orientées toutes vers le service rendu à l’utilisateur. Il faut y ajouter l’altruisme, l’esprit d’équipe, la psychologie de l’usager, sens social, affabilité, zèle dans la recherche… bref, toutes les qualités d’un documentaliste extraverti. Ces qualités, le documentaliste doit les avoir quel que soit son niveau. Car, comme pour toute profession, il existe une hiérarchie dans la distribution des tâches et des responsabilités. « Il faudrait souligner que les aptitudes et les tâches ne sont pas les mêmes dans les catégories des auxiliaires et des cadres. Cette distinction fort utile commande la formation professionnelle et le statut des aides-documentalistes et des documentalistes. A l’aide-documentaliste, il faut du soin, de la minutie, la main rangeuse, l’amour de l’ordre… On attend beaucoup plus du documentaliste, en particulier, une faculté organisatrice et directrice des choses et des gens qui se manifeste par les qualités suivantes : ordre, clarté de l’esprit, psychologie, prévision, invention, imagination, esprit de suite, sens social, autorité… » [2].
    Il lui faut, dans tous les cas, le sens des autres. Car le documentaliste est appelé à travailler en équipe. C’est une autre caractéristique de cette profession : technique culturelle nouvelle basée essentiellement sur l’échange, la collaboration et la coopération. Le documentaliste devient un auxiliaire de la recherche pratique, « un serviteur des serviteurs de la Science » (voir Credo du documentaliste). Suzanne Briet intégrerait probablement très vite blogs et wikis comme outils de partage privilégiés des documentalistes.
  • Documentation C’est une technique du travail intellectuel originale, c’est-à-dire qu’elle se distingue des techniques anciennes ou voisines. Suzanne Briet propose l’appellation de professions pré-documentaires pour désigner les professions, comme celles de bibliothécaires ou d’archivistes, auxquelles le documentaliste emprunte des méthodes : collecte, conservation et catalogage. Cela lui permet de mettre en évidence les méthodes proprement documentaires qui décrivent cette profession, à demi intellectuelle, à demi manuelle basée sur la normalisation, la classification, l’organisation, la diffusion aux usagers. Le classement et la classification ont une importance de première grandeur, la connaissance des sources également. Mais la distribution de l’information occupe le premier rang. Cette dernière implique l’élaboration de produits documentaires, « véritable création professionnelle » (voir Production documentaire).
    Ainsi comprise, la documentation devient un puissant outil de progrès et de partage des savoirs. C’est une technique scientifique pour une période culturelle scientifique. La documentation se voit elle-même comme un symptôme de la science et comme une tentative de devancer ou de parfaire la science. « Elle doit être à la pointe de la recherche et même dans une certaine mesure "comme le chien du chasseur" tout à fait en avant, guidé, guidant » [9]. La documentation en tant que leader culturel se voit assigner la tâche de diffuser une idéologie : celle de la science en général.
    C’est une technique de notre temps, travail d’organisation du savoir. Mais c’est aussi une science « Suzanne Briet, a pensé science de l’information et employé les mots information et documentation dans les années 1930 à un moment où l’on ne parle encore que de bibliothèque et de bibliothéconomie » [4].
  • Formation C’est un sujet primordial. Suzanne Briet écrit de nombreux articles sur la formation professionnelle, absolument nécessaire, des documentalistes. Elle se bat pour faire entrer la documentation comme discipline universitaire à la Sorbonne («Où implanter les enseignements de documentation ? : au sein de la vieille Sorbonne libérale et en l’espèce absolument désintéressée. Cette solution équitable prévaudra-t-elle ? Attendons ») et regrette la rareté des écoles de documentalistes. C’est pourquoi elle participe à la création de l’INTD et propose de nombreux outils pédagogiques aujourd’hui complètement oubliés malgré leur (toujours !) pertinence. On peut donner pour exemple la recherche documentaire.
    La formation doit aussi apprendre au documentaliste à savoir devenir. Sans jamais la nommer, Suzanne Brie insiste sur la veille technologique. Elle a compris que l’environnement technique des services de documentation est appelé à se modifier rapidement. Il importe, dès lors, de ne pas être pris au dépourvu et de suivre avec une grande attention toutes les avancées technologiques susceptibles d’avoir un impact sur les activités documentaires (voir Technologie de l’information).
  • Infoguerre L’information est faite pour circuler. Toutefois une part importante de l’information reste secrète dans certains domaines. La science apparaît maintenant comme « la plus essentielle des activités guerrières du temps de paix ». Le grand Einstein a poussé un cri d’alarme : «le domaine de l’information rétrécit sans cesse sous la pression des nécessités militaires ». La documentation secrète est une injure faite à la documentation conclue Suzanne Briet sur cette question que les contemporains baptisent infoguerre. Or la documentation est généreuse par destination [2].
  • Normalisation Elle se révèle absolument nécessaire pour cette profession basée sur la communication et le partage. La normalisation internationale représente le premier pas indispensable pour l’organisation d’une coopération internationale de la documentation. Elle permet de coordonner ce qui existe et de faire apparaître ce qui manque. Suzanne Brie a étudié un certain nombre d’entre elles qu’elle donne en annexe de Qu’est-ce que la documentation ? Elles concernent le catalogage, en particulier en vue de dresser des catalogues collectifs, à l’image de ceux que créent, alors, les professionnels de l’information aux Etats-Unis.
    Mais la question de la normalisation dépasse l’aspect technique et devient cruciale car elle conditionne les conditions de l’instauration de la mondialisation. Comprise dans la culture scientifique à l’échelle mondiale, la normalisation participe à la production de la culture mondiale. Ainsi la documentation toujours très concernée par la normalisation devient « un symbole exemplaire de la science et de l’ère scientifique moderne ». « Nous pourrions dire crûment, déclare R.Day, mais justement qu’alors que la notion de "mondial " au XIXe siècle signifiait ramener le monde à l’Europe sous la forme de divers médium, personnes ou objets représentatifs, "l’internationalisme" de l’après guerre consiste à ramener le soi-disant "premier monde" au soi-disant "tiers-monde" et à "élever" ce dernier au niveau de développement industriel du premier » [7]. C’est ce que pense et défend Suzanne Briet.
  • Production documentaire « Nous sommes là au cœur de la profession ». Le documentaliste est créateur de littérature secondaire. Ce sont des bulletins, des dossiers, des index, des synthèses, des bibliographies, des guides d’orientation… Dans ces documents seconds, la profession trouve une de ses spécificités ; ces outils étant destinés à faciliter l’accès à l’information adaptés aux besoins d’utilisateurs diversifiés. Mais l’évolution technique peut entraîner des changements dans leur mode de production ou l’apparition de nouvelles formes de production. L’avenir donne raison à Suzanne Briet avec les bases de données bibliographiques, la création de portails, de blogs…
  • Politique de l’Information Considérant la documentation comme une «nécessité de notre temps», Suzanne Briet défend l’idée d’une politique de l’information. Politique est à prendre ici au sens que lui donne Aristote : organisation de la vie de la Cité ; cité où l’information prend une grande place. On parle aujourd’hui de société de l’information et la tenue du Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) n’aurait pas surpris Suzanne Briet.
    « Le terme de "science" , dit Ron Day, ne connote plus un savoir universel qui devrait être accessible à tous (comme pour Otlet), mais un discours institutionnel tenu par de puissantes forces sociales » [7]). Dans les pays les plus avancées, on a pris conscience plus ou moins clairement des besoins actuels de la documentation organisée nationalement. Suzanne Brie apporte le témoignage de son voyage d’études aux Etats-Unis où existent de grandes institutions chargées de collecter, de traiter et de diffuser l’information. Elle cite l’exemple de la médecine, de l’agriculture.
    Mais cette organisation doit également être menée à l’échelle internationale. Ici des organisations internationales gouvernementales, telle que l’UNESCO, ou des associations internationales non gouvernementales, telle que la Fédération internationale de la documentation dans laquelle elle est très active, ont un rôle essentiel à jouer. « Car les relations internationales ont pris une place si essentielle dans la civilisation contemporaine… Elles sont en voie de réaliser l’aspiration millénaire des sociétés humaines : cette unité démesurée jusqu’ici inaccessible aux empires, aux religions, aux philosophies. » [2]. Suzanne. Briet a nettement dans ces lignes l’intuition des concepts de société de l’information et de mondialisation. Elle préfigure également sur le plan concret, les travaux de l’UNISIST et, pour la France, ceux du Bureau national de l’information scientifique et technique (BNIST).
    Pour elle, toutes ces organisations doivent également servir à sortir les pays défavorisés de leur condition. C’est à travers ces organisations que le savoir avance dans les pays démunis, par l’éducation et la communication de la science. Elle évoquerait aujourd’hui la fracture numérique !
  • Recherche documentaire Facette déterminante de la documentation, elle nécessite de la part du documentaliste une connaissance pointue des sources documentaires générales ou spécialisées. C’est pourquoi il lui appartient de mettre à la disposition des utilisateurs des guides diversifiés lui permettant de s’orienter dans l’univers informationnel.
  • Science de l’information voir Documentation
  • Sciences exactes, sciences appliquées, sciences de l’homme et documentation Avec beaucoup de pertinence, Suzanne Briet remarque que les relations des sciences exactes, appliquées avec la documentation reposent sur le renouvellement constant des informations, les informations scientifiques se périmant au gré des progrès. Au contraire, dans les domaines des sciences humaines, la documentation procède par accumulation. «L’érudition est conservatrice. La science est révolutionnaire» résume-t-elle de façon magnifique.
    « L’évolution des connaissances humaines est un compromis permanent entre deux attitudes de l’esprit. L’invention et l’explication, la réflexion et l’hypothèse se partagent le champ de la pensée. La documentation est leur servante… » [2]. Elle se voit elle-même comme un symptôme de la science et comme une tentative de devancer ou de parfaire la science. Mais il semble qu’un fil d’Ariane soit encore plus nécessaire à l’humaniste qu’au savant.
  • Surinformation Comme l’a expliqué Otlet dont elle est un disciple, Suzanne Briet, (qui rappelle que Spinoza n’avait que soixante livres !) confirme l’origine de la documentation dans ce qu’il est convenu d’appeler l’explosion de l’information. « La théorie de la documentation, déclare-t-elle, s’est édifiée peu à peu depuis la grande période de l’inflation typographique… Otlet en a été le mage, le conducteur international… ». « L’invention de Gutenberg a suscité une production typographique si volumineuse et si intense, surtout dans les cent dernières années, que le problème de l’utilisation des documents graphiques et de leur conservation s’est posé avec acuité ». L’abondance des documents écrits a rendu nécessaire une méthode scientifique : la bibliographie. Indubitablement, la documentation est née d’une surcharge d’information imprimée au début du siècle. La spécialisation des études, la multiplication des activités, la complexité croissante du monde entraînent vers le besoin de cette nouvelle science spécialisée. « La connaissance et l’étude, la science et la pratique, n’ont pu se passer d’une prospection efficace des documents et d’une organisation rigoureuse du travail documentaire » [2].
  • Technologie de l’information Il est frappant de constater que ceux qui font l’histoire de la documentation ont tous attendu et espéré que de « nouvelles technologies » facilitent les accès à l’information. Suzanne Briet s’enthousiasme pour la technologie de son temps : « On transfère un ouvrage entier, avec ses illustrations sur des microfilms, sur des microfiches, sur des "microcards". Un épais dossier se glisse, microfilmé, dans une poche de veston. Une bibliothèque entière est renfermée dans un sac à main ». Lors de la présentation de Cytale, premier e-book français présenté lors du salon du livre de Paris en 1999, nul doute que Suzanne Briet aurait applaudi avec enthousiasme ! Elle qui prédit : « le documentaliste sera de plus en plus tributaire d’un outillage, dont la technicité augmente à une vitesse grand V. " L’homo documentator" doit se préparer à commander, toutes facultés en éveil, aux robots de demain. La machine vaudra ce que vaut le servant » [2].
  • Terminologie Les problèmes de la langue ouvrent sur deux chapitres. Le premier est d’essence philosophie soulevant la problématique d’une langue universelle. Le second, beaucoup plus pratique, ouvre sur la normalisation linguistique, les responsabilités du documentaliste dans les situations de traduction et sur l’importance de la terminologie professionnelle.
    L’espéranto, langue artificielle a échoué comme solution au babélisme mondial, obstacle à la diffusion de l’information. La préoccupation devient, dès lors, l’adoption mondiale de langues privilégiées, « langues majoritaires, c’est-à-dire l’anglais, le français et l’espagnol (qui) tendent à se répandre et à devenir les truchements indispensables du civilisé ». En ce sens, le progrès de la science et de l’information a besoin de la normalisation de l’éducation et du langage pour enraciner, entre autre, la science dans les pays du tiers-monde.
    Dans une approche plus professionnelle, il appartient au documentaliste de mettre des documents en des langues diverses à la portée de ses utilisateurs. C’est pourquoi, la connaissance des langues étrangères est grande qui doit pouvoir permettre de proposer des traductions. La réflexion sur les langues entraîne Suzanne Brie à insister sur le rôle des outils linguistiques, la nécessité d’avoir des bases terminologiques communes. Elle participe, en ce sens, aux travaux de l’UNESCO sur l’élaboration d’un vocabulaire spécialisé. Elle-même publie des mises au point dans ce domaine : Terminologie des sciences de la documentation en 1932, La terminologie et les règles bibliographiques à la commission des analyses de l’UNESCO paru dans la Revue de la documentation en 1949…
  • Transdisciplinarité La documentation est appelée à coordonner des secteurs divers dans une même organisation. A ce titre, elle apparaît comme « le correctif de la spécialisation poussée toujours plus avant ». Elle incite, en ce sens, le chercheur à sortir de ses frontières pour explorer d’autres domaines, d’autres sources et découvrir d’autres spécialisations. L’orientation documentaire corrige ce que la spécialisation en profondeur a parfois de trop étroit. « Le documentaliste, bien plus que le chercheur, a besoin d’ouvrir les fenêtres de sa spécialisation sur l’horizon sans limites des spécialisations » [2].
  • Travail collaboratif Il caractérise la documentation. « Pour mieux sortir du "chaos" et de l’embouteillage documentaires, on a organisé les travaux collectifs de recherche et de documentation. Le documentaliste est devenu un " homme de l’équipe" … en plaçant à la disposition de tous la documentation intéressant un groupe de travailleurs. L’égoïsme intellectuel n’a pas sa place pour les documentalistes soucieux de créer des réseaux d’échanges »[2].

Conclusion

Le renouveau de l’intérêt porté à Suzanne Briet résulte des travaux du chercheur américain : Michael Buckland qui découvre en cherchant à théoriser l’idée d’information que Suzanne Briet, quarante ans auparavant a énoncé les mêmes idées que lui, qu’il pensait profondément originales. « C’est inconcevable que l’une des meilleures théoriciennes française en sciences de l’information et de la société de l’information ait été totalement négligée en France. J’espère très sincèrement que son travail sera reconnu et étudié en France. Suzanne Briet mérite qu’on se souvienne d’elle. ». « La lecture du livre de Suzanne Briet m’a offert une vision théorique de mon métier » [1] écrit Laurent Martinet, son traducteur, formé à l’INTD et dans le dernier numéro de la revue Documentaliste-Sciences de l’information, Jean-Michel Rauzier salue « une des figures marquantes de notre profession qu’elle contribue fortement à imposer en France au milieu du siècle dernier » [8].
 

Espérons que cette brève biographie éveille le désir chez tous les enseignants documentalistes de faire enfin la connaissance de cette femme extraordinaire et cultivée. « La documentation-technique, la documentation-profession et la documentation-institution ne suffiront pas à tous les besoins de société en gestation. Elles en seront néanmoins des rouages essentiels avec lesquels il faudra désormais compter » [2]. Les enseignants documentalistes présents dans les CDI en sont convaincus.

[1] OCHANINE, Hélène. Suzanne Briet traduite : “What’s up doc ?”. Archimag, juillet-aôut 2006, numéro 196, éditorial
[2] BRIET, Suzanne. Qu’est-ce que la documentation ? Paris : Edit, 1951
[3] BUCKLAND, Michael. What is a’document’. The Journal of the American Society for Information Science, p.804-809.
[4] FAYET SCRIBE, Sylvie. L’apparition d’une maîtrise concertée de l’information en France. Documentaliste-Sciences de l’information, juillet-octobre 1998, volume 35, numéro 4-5, p.216-228
[5] BRIET, Suzanne. Entre Aisne et Meuse… et au-delà. Charleville-Mézières, société des Ecrivains Ardennais, Les cahiers Ardennais, 1976, numéro 22
[6] MAACK, Mary. The Lady and the Antelope : Suzanne Briet’s contribution to the French Documentation Mouvement (on line). Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.gseis.ucla.edu/faculty/maack/BrietPrePress.htm
[7] DAY, Ron. Tropes, histoire et éthique dans le discours professionnel et la science de l’information. The jounal of the American Society fo Information Science (jasis), mars 2000, no 3
[8] RAUZIER, Jean-Michel. Actualité de Suzanne Briet. Documentaliste-Sciences de l’information, septembre-octobre 2006, volume 43, numéro 3-4, éditorial
[9] BRIET, Suzanne, Bibliothécaires et documentalistes. Revue de la documentation, 1954, no XXI, p.43.
[10] Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.bouclier-bleu.fr/icbs/convention-de-la-haye.htm

Pour aller plus loin

Lire Suzanne Briet

Mickael Buckland a dressé une liste des publications de Suzanne Briet accessible à l’adresse suivante
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.ischool.berkeley.edu/~buckland/Brietwebbib.pdf

Suzanne Briet a écrit une centaine de textes que l’on peut répartir en trois principaux groupes :

  • Textes sur la bibliothéconomie et la documentation qui intéressent tous les documentalistes. Certains sont des témoignages sur des organismes : Bibliothèque nationale, centre d’orientation ou de documentation ; d’autres décrivent des outils : répertoires, catalogues, guides … A côté de ces textes essentiellement descriptifs, on trouve des textes théoriques au premier rang desquels se situe l’incontournable opuscule : qu’est-ce que la documentation ?
  • Ce sont aussi des textes relatifs à la formation, avec des manuels, tel le Manuel français de la recherche documentaire paru en 1939 ; textes sur la normalisation ; la terminologie documentaire… 
  • Un dernier groupe de textes porte sur des sujets extrêmement variés : voyages, histoire…
    Et, à partir de 1955 environ, la spécialiste de la documentation se consacre à son poète favori en publiant de nombreuses études sur Rimbaud.

Qu’est-ce que la documentation ? comporte trois chapitres, chacun d’entre eux étant dédiés à un professionnel de l’information
Le premier chapitre décrit la documentation comme Une technique du travail intellectuel
Le deuxième porte sur Une profession distincte
Et le troisième diagnostique Une nécessité de notre temps.

Ce document est traduit en espagnol (en 1960) puis en anglais (en 2006) mais il disparaît de l’environnement français, n’étant accessible qu’à la Bibliothèque nationale de Strasbourg. Heureusement, son traducteur a mis en ligne cet opuscule :
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://martinetl.free.fr/suzannebriet/questcequeladocumentation/

A lire

BUCKLAND, Michael. Le centenaire de “Madame Documentation”: Suzanne Briet, 1894-1989. Documentaliste-Sciences de l’information, mai-juin 1995, volume 32, numéro 03, p.179-181

DELMAS, Bruno. L’INTD et son rôle dans la formation des documentalistes en France : 1932-1993. Documentaliste-Sciences de l’information, mai-aôut 1993, volume 30, numéro 4-5, p. 218-226

LEMAITRE, René ; ROUX-FOUILLET, P. Suzanne Briet (1894-1989). Bulletin d’information, 1989, numéro 144, p.55-56

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