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Les bibliothèques scolaires au Mali

Par Isabelle Donnary,
[juin 2003]

Mots clés : bibliothèque , international , établissement du second degré , Mali

Modibo Bah [SavoirsCDI, 2003]
Modibo Bah [SavoirsCDI, 2003]

Interview de Modibo Bah : Responsable de la Cellule des Bibliothèques Scolaires au Mali

Pouvez-vous vous présenter et nous exposer l’objet de votre présence en France ?

Modibo Bah : Je m’appelle Modibo Bah et je suis responsable d’un nouveau service qu’on vient de créer au Mali, la Cellule des Bibliothèques Scolaires (CBS). Ce service a en charge la gestion des bibliothèques des écoles fondamentales au Mali (en France, cela correspond aux écoles primaires et aux collèges).

Pourquoi je suis en France ?
Lorsque j'ai été nommé pour diriger ce service, j’avais quelques inquiétudes parce qu’en fait,  je n’avais pas de formation de documentaliste. Pour tout dire, je n’avais pas apprécié cette nomination, parce que pour moi, on «m’envoyait au garage», mais ma réaction était liée à l’état des bibliothèques de mon pays ; je n’étais vraiment pas très content !
Cependant pour pouvoir mener à bien cette mission mise en place avec la coopération française (le projet d’appui à la filière du livre au Mali), j’ai souhaité que mon équipe et moi-même suivions des formations, parce qu’on ne s’improvise pas bibliothécaire ni documentaliste ; C’est dans ce cadre-là que nous avons élaboré un cahier des charges que nous avons envoyé à l’ensemble des CRDP de France. Tous ont répondu. Nous avons analysé les réponses et deux offres ont retenu notre attention, celles des CRDP de Poitou-Charentes et de Grenoble. Une analyse plus fine encore nous a permis de retenir le CRDP de Poitou-Charentes en tant que coopérateur de nos formations. Le fait que ce CRDP soit le concepteur du logiciel de gestion documentaire BCDI explique aussi ce choix.
Trois collègues ont déjà suivi une formation de 3 mois au CRDP et dans des établissements scolaires de l'Académie de Poitiers, leur permettant de s’initier au B. A. BA du métier. A leur retour, ils ont commencé à réinvestir leurs acquis et à les adapter aux besoins du Mali. Moi, je suis là pour 6 mois pour observer et analyser le fonctionnement des CDI, pour s’inspirer de l’expérience française en matière de documentation en milieu scolaire et au retour élaborer une politique qu’on adaptera au contexte malien en tenant compte de nos réalités et de nos moyens.
Voilà l’objet de ma présence en France...

Pouvez-vous dresser un état des lieux des CDI au Mali et préciser l'offre de lecture publique existante hormis celle de l’école ?

Modibo Bah : Ca, c’est une question très intéressante.
Dans la réponse à la première question, je vous disais que je n’étais pas très satisfait de ma nomination pour gérer ce tout nouveau service. Pourquoi n’étais-je pas content alors qu’il s’agissait d’une promotion ?
En tant qu'enseignant, je connaissais un peu l’état des bibliothèques en milieu scolaire que ce soit au niveau des écoles fondamentales ou au niveau des lycées. Il s’agit le plus souvent de magasins de livres dont le responsable est un enseignant fatigué, malade ou un enseignant protégé qui ne veut plus rester en classe. Ce sont ces personnes qui sont nommées pour gérer ces magasins de livres. Je ne dis pas bibliothèques, je dis bien magasins de livres. Ils sont le plus souvent fermés et de toute façon lorsqu’ils ouvrent, les livres proposés n’ont rien d’intéressant pour les élèves. Le fonds est surtout composé de manuels scolaires. Il y a des tonnes et des tonnes de manuels scolaires au contenu désuet, qui ne répondent en rien aux besoins et aux centres d’intérêts des enfants maliens. La plupart du temps, il s'agit de documents issus des dons de livres.

En résumé, on trouve dans ces bibliothèques des livres aux contenus inadaptés et les personnels qui les ont en charge n'ont aucune formation. Donc, c’est un magasin de livres à l’école.
Lorsque notre petite cellule a été créée - enfin je dis petite par modestie car il s'agit quand même d'une cellule nationale, nous avons mené une étude pour faire un état des lieux. Elle a fait ressortir des choses incroyables :

    Primo : cet état des lieux a confirmé que la plupart du temps le personnel qui gérait ces structures, étaient des personnes malades, âgées et non formées.
    Secundo : il a mis en évidence que dans beaucoup de ces structures existantes, les livres étaient inadaptés. Quelques exemples :
    dans certaines bibliothèques de nos régions, il y avait des livres au contenu douteux. On a trouvé des numéros du Play-Boy, en milieu scolaire, c’est extraordinaire !
    autre cas : dans une région du Mali, en Mopti, deux sœurs (de la famille, pas des religieuses !)  sont venues au Mali pour créer une bibliothèque dans une école d’un quartier de Taïkiri. Elles ont collecté des livres par-ci par-là, elles les ont stockés dans une salle de classe. Mais ce fonds n’était pas du tout adapté parce que l’on a trouvé parmi ces livres, des documents qu’on pouvait envoyer à la faculté de médecine !
Autre exemple : on a vu dans un village, une bibliothèque créée par des volontaires du Corps de la Paix dans une école fondamentale, je dis bien. Tous les livres étaient en anglais de niveau universitaire !

Voilà, on a trouvé tellement de situations bizarres qu’on s’est dit qu’il était temps de "faire du ménage". Et mon premier découragement… je l’ai abandonné devant l’ampleur de la tâche à accomplir. J’ai vu que, vraiment, il y avait beaucoup à faire et qu’il ne fallait pas que je rejette cette opportunité. Après avoir rencontré des spécialistes en documentation, j’ai commencé à aimer le métier, à me passionner, à voir ou à entrevoir toutes les transformations à initier dans ces structures pour pouvoir les mettre au service des élèveshaut.

Il n’y avait jamais eu de politique de coordination, de consignes pour monter et créer une bibliothèque ou un centre de documentation ?

Modibo Bah : Non, souvent ce sont des bibliothèques créées par des ONG, des paroisses catholiques...
Les personnes responsables de ces projets venaient dans les écoles, ouvraient une salle, déposaient les  livres et... c’est tout ! Avec des livres le plus souvent inadaptés et sans les techniques de la profession.
Je n’ai pas rencontré au cours de cette étude, une bibliothèque où il y avait des livres au contenu adapté au niveau des élèves et à leurs centres d'intérêt.
Nous avons un autre projet de coopération, canadien celui-ci, qui s’appelle ALEP qui a beaucoup fait pour le développement de la lecture au Mali. Cette ONG a créé, dans certaines régions, beaucoup de bibliothèques dans nos écoles mais là aussi il y avait un problème sur les livres donnés. C’est vrai, on ne refuse pas les livres des pays francophones, parce que le français est notre langue d’enseignement et la langue du pays. Refuser ces documents, c’est se fermer au monde et ce n'est pas ce que l'on veut. Après concertation,  cette ONG a revu sa politique et ils ont opté pour l’achat de livres sur place, en plus de nous donner des livres canadiens.
Donc, ce service a fait beaucoup en la matière, il faut quand même le reconnaître car le gouvernement malien n’avait rien mis en place pour répondre à ce besoin de lecture.

Existe-t-il une autre offre de lecture publique hormis celle présente dans les écoles ?

Modibo Bah : Ca, c’est toute une histoire. Au Mali, le tout premier service qui s’est intéressé au développement de la lecture, c’était un projet du Ministère de la Culture, l’Opération Lecture publique (OLP).
Pour la petite histoire, le responsable de ce projet devait aller faire une formation en Israël. On lui a refusé l’accès du territoire et n'a pas eu de visa sur son passeport car il avait eu la mauvaise idée ou la malchance de vouloir assister à une formation en Israël alors que le service créé s'appelait OLP !
Pendant vingt ans, ce service a bénéficié du financement de la coopération française. Et c’est ce service, qui, pour la première fois, a organisé et créé des bibliothèques à travers tout le Mali. Le Mali a 42 cercles (préfectures) et cette Opération de Lecture Publique a créé dans chacune des 42 préfectures une bibliothèque de lecture publique. Ensuite l’Opération de Lecture Publique a créé des bibliothèques dans les chefs lieux d’arrondissement, ce qu’on appelle en France des sous-préfectures.
Voilà le travail accompli en 20 ans. En 1986, la France a financé également un projet de lecture qui concernait les écoles. Le Ministère de l’Education a souhaité que dans ce projet, soit comprise la création des bibliothèques en milieu scolaire. Donc les toutes premières bibliothèques que l’on a commencé à avoir en milieu scolaire ont été créées par l’OLP.
Ensuite des problèmes de fonctionnement sont apparus parce que deux ministères différents, celui de la Culture et celui de l'Education nationale, étaient concernés. Il y avait des problèmes par rapport à la gestion du personnel enseignant, qu’on détachait et qu’on mettait dans ces bibliothèques. Que ce soit dans une préfecture ou à l’école, c’était toujours des enseignants. C’était le même vivier qui produisait les gestionnaires de ces bibliothèques. Donc, il est arrivé un moment où le Ministère de la Culture a souhaité que le Ministère de l'Education s’occupe de ses propres affaires puisqu’il y avait déjà dans le cadre de ces réformes une réflexion pour refonder le système éducatif malien.
C’est pourquoi, nous travaillons en étroite collaboration avec les services du Ministère de la Culture qui a changé de nom depuis. Ce n’est plus l’OLP mais  désormais le Centre National du Développement de la Lecture publique (CNLP). Ce service travaille avec nous, mais nous avons rencontré des difficultés pour mettre en place des formations adaptées et spécifiques aux besoins des personnels des bibliothèques scolaires. Les anciens en milieu scolaire avaient reçu une formation à but économique. Or en milieu scolaire, ce n’est pas ce dont nous avons besoin. Il y a un aspect pédagogique que cet organisme ne développait pas parce qu’eux-mêmes n’avait pas la formation. Nous, nous voulons nous spécialiser, dépasser cette notion de bibliothèque et transformer ces bibliothèques en milieu scolaire en centre de documentation et d’information. On met un accent particulier sur l’aspect pédagogique.

Vous repartez prochainement au Mali. Quel programme d’action allez-vous mettre en œuvre pour les bibliothèques scolaires ?

Modibo Bah : En fait, de l’indépendance à ce jour, on se rend compte que le Mali n’a rien fait en matière de centre de documentation en milieu scolaire.
Tout reste à faire et moi j’ai des ambitions pour mon pays.  Ayant bénéficié de cette formation de 6 mois financée par le projet de la filière du livre au Mali, qui s’intéresse au développement de la lecture, tant sur le plan lecture publique qu’à l’école, et moi en tant que responsable de ce projet, ayant pris conscience de l’importance d’un CDI dans notre système éducatif, j’ambitionne au retour de proposer dans un premier temps à mon gouvernement d'élaborer une véritable politique documentaire avec l’aide des collègues qui ont été formés il y a quelques mois au CRDP de Poitiers, les spécialistes du CNLP (on ne peut pas travailler sans eux, il faut même une véritable collaboration), et peut-être avec d’autres intervenants que ce soit de la France, du Québec ou d'autres pays francophones.
Une véritable politique documentaire prend en compte la formation du personnel et la formation des usagers. Ensuite, il s’agira pour moi de réussir à travailler en harmonie avec les collègues pour mener à bien les activités programmées dans le cadre de ce projet. Il s’agit d'être plus professionnel. Je suis un peu prétentieux quand je dis de façon plus professionnelle, il ne s’agit pas de moi, mais en fait de la documentation. On ne s’improvise pas documentaliste.
Ce n'est pas en 6 mois qu’on acquiert la compétence nous permettant de mener ce travail de façon professionnelle  mais on a la chance d’être en contact avec des spécialistes en France. Si nous rencontrons des problèmes, il y a des "pigeons voyageurs" qui sont internet et les nouvelles techniques de communication qui nous permettront de prendre contact avec vous pour qu’ensemble nous trouvions des solutions nous permettant d’asseoir une base documentaire solide pour les écoles du Mali. Voilà l’ambition que nous avons avec les collègues.

Vous avez effectué, au cours de votre formation, de nombreux stages dans des CDI de collège et lycée (d’enseignement général et professionnel) de l’académie de Poitiers.Quelles sont vos réactions par rapport l’utilisation faite du CDI par les élèves ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Modibo Bah : Quand j’ai commencé mes stages-ouvriers (sur le terrain), je dois avouer que j’ai été épaté. Ce qui m’a beaucoup plu, par rapport à l’utilisation du CDI faite par les élèves, c’est la mise en place de stratégies pédagogiques qui permettent aux élèves d’utiliser les CDI comme lieu d’information et pédagogique ; par exemple dans le cadre des IDD (itinéraires de découverte) mis en place par un enseignant de discipline et l'enseignant-documentaliste  et qui le plus souvent se déroulent au CDI.
Ce qui m'a impressionné également, c'est l'aisance des élèves à identifier les documents, à se repérer dans le centre de documentation et de formation. En comparaison, lorsque nos grands élèves, nos étudiants, sont dans un centre de documentation comme la médiathèque du Centre Culturel à Bamako, ils ne savent pas comment procéder. Ils n’ont reçu aucune formation pour rechercher des documents.
Donc ces élèves, même s’ils sont jeunes avec quelques difficultés, on sent qu’ils ont cette facilité à trouver l’information dont ils ont besoin même s’ils bénéficient de l’accompagnement de l’enseignant documentaliste qui est là pour ça. C’est cet aspect que j’ai beaucoup aimé.

Vos réactions par rapport aux missions des enseignants-documentalistes ?

Modibo Bah : Ce que j’ai constaté, c’est qu’ils sont trop souvent sollicités. J’ai décelé trois aspects au niveau de leurs tâches.
Ils doivent :
d’abord assurer l’accueil des élèves,
ensuite assurer l’organisation du CDI
et enfin assurer la pratique pédagogique, notamment dans les stratégies pédagogiques mises en place.

Alors quand on a un grand CDI avec un effectif important, comme au lycée du Bois d’Amour de Poitiers par exemple où il y a plus de 750 élèves, ça devient difficile et je me dis que ces missions sont toutes plus importantes les unes que les autres.
Mais ce qui est très important pour utiliser les ressources (qu'il faut organiser, acquérir...) c'est tout l'accompagnement pédagogique proposé par l'enseignant-documentaliste aux élèves et qui n'existe pas au Mali, ce qui fait toute la différence.
Mais tout ce travail pédagogique que l’enseignant-documentaliste peut réaliser en binôme avec le professeur de discipline pour rendre les élèves autonomes afin qu'ils soient en mesure de trouver les informations dont ils ont besoin au cours de leur formation, est quelquefois difficile à mettre en place. C'est pour cela qu'il faut organiser le CDI de manière qu’il y ait des ressources et des appuis. Un enseignant documentaliste, s’il est seul, ne peut pas assurer la gestion (bulletinage, prêts...) et les activités pédagogiques ou alors seulement une partie des élèves aura droit à ces activités documentaires.
C’est pourquoi j’envisage de proposer la création de deux postes de documentalistes pour un même établissement : un principal et un adjoint. Le principal aura certainement un rôle beaucoup plus pédagogique et l'adjoint sera chargé de l'accueil et de l'organisation. D’office, il faut faire des textes de manière officielle pour qu’il n’y ait pas de problèmes ensuite. Qu’on ne dise pas "non, non, non, un ça suffit !". On ne pourra pas aller au-delà de deux documentalistes où on aura des problèmes au niveau des paiements des salaires. Même en France je constate qu’il y a des problèmes gouvernementaux (emploi jeune, emploi solidarité...).
Voilà l’élaboration du cadre juridique que je proposerai à mon retour : pour les CDI, deux documentalistes !

Vos réactions par rapport aux collaborations enseignants de discipline / enseignants-documentalistes ?

Modibo Bah : Il y a des CDI où vraiment ce travail en binôme fonctionne.
Quand je vois ça, je trouve que c’est extraordinaire. Mais, j’ai constaté que ça ne marche pas de la même façon dans tous les CDI. Dans certains établissements les professeurs de discipline ne sollicitent pas beaucoup le professeur documentaliste. J’ai même vu un CDI où durant mes deux semaines de stage, il y a eu seulement deux ou trois professeurs de discipline qui sont entrés dans le CDI. Tous les autres je les ai vus à la cantine, c’est tout. On ne me l’a pas dit, mais en filigrane, je sens bien qu’on ne considère pas l’enseignant documentaliste comme un enseignant à part entière.

Donc il faut mettre en place une stratégie de formation pour les enseignants de discipline pour qu’ils comprennent que l’outil qui est là est un outil pédagogique avant tout.
Eux-mêmes, ils en ont besoin et ils ne savent pas. Donc il faut les en informer. Il faut mettre un accent particulier sur le I de CDI qui cible les enseignants de discipline. Et quand on parle de formation aux enseignants, ils n’aiment pas vraiment ça. Ils n’aiment pas qu’on leur dise qu’on va les former notamment sur la documentation. Donc on dira : il faut les informer, pour ne pas utiliser le mot formation qui peut offusquer certains professeurs de discipline. Ce n’est pas facile à dire dans le monde des enseignants. On croit qu’ils savent, mais il y en a beaucoup qui ne savent pas !

Vous avez eu l’occasion d’assister aux journées départementales de documentalistes de la Vienne. Quelles sont vos réactions par rapport aux différentes interventions de la journée ?

Modibo Bah : Cette journée a été une journée capitale pour moi au cours de laquelle j’ai rencontré près de 80 documentalistes du département. Ce que j’ai constaté et qui m’a fait plaisir était qu’il y avait beaucoup de fleurs (de femmes). C’est une profession où il y a une forte proportion de femmes, et je n'ai compté que 13 hommes sur 83 participants.

Ceci étant dit, c’était une journée très importante pour moi parce que j'allais pouvoir assister à des échanges d'expériences entre professionnels. Ce sont surtout les travaux en atelier qui ont retenu mon attention. La thématique de ces ateliers était d’ébaucher un projet documentaire pour l’année à venir. Je dois reconnaître que les participants ont beaucoup "râlé" sur leurs conditions de travail, leur reconnaissance par l'institution...

Je n'ai pas vraiment apprécié ces propos. C’est pourquoi, à un certain moment, je suis intervenu pour leur signaler que dans ma position d'apprenant, j'étais effrayé par ces paroles puisqu’en fait, je les considérais comme   privilégiés. Je vois tout ce que les élèves font avec cet outil (ils viennent, s’installent avec l’autorisation de la professeur documentaliste, font des recherches sur BCDI ou sur Internet, empruntent des documents ; et en fait toutes les disciplines sont représentées au niveau du CDI). Même avec tout ça, les collègues trouvent à râler.
C’est vrai aussi qu’ils ont mis l’accent sur certains vrais problèmes comme l’accès des professeurs documentalistes à l’agrégation. Mais pour nous – en tout cas dans un premier temps - ce n'est pas notre préoccupation. Notre préoccupation prioritaire  est d'acquérir des compétences en ingénierie documentaire.
L'idéal serait de s'inspirer des expérimentations françaises en évitant de commettre les mêmes erreurs !

Ce que j'ai retenu des travaux de cette journée est qu'un projet documentaire fédérateur est un projet porté par le chef d’établissement, qui est le chef de projet, dans lequel l’ensemble des collègues de discipline doivent être impliqués. 

Il existe une « charte du don de livres vers un partenariat Nord-Sud pour la culture et le développement » qui définit à travers 18 articles les conditions nécessaires et utiles pour mettre en place un projet entre deux partenaires.  Avez-vous participé à un tel projet ?

Modibo Bah : Je dois avouer que je n’ai pas été personnellement impliqué dans un projet de partenariat ou de dons de livres. Lorsqu’on m’a nommé responsable de la Cellule des Bibliothèques Scolaires, j’ai eu à rencontrer quelques associations, dont des ONG.

Par exemple, j'ai été récemment en contact avec une association, Afrique Tandem, composée de jeunes nés de Maliens résidant en France (donc des enfants maliens nés en France). Ils souhaitaient faire parvenir des livres aux élèves maliens. Ils avaient fait du porte à porte en France (les gens sont allés chercher dans leurs greniers et ont donné souvent de bon cœur, des livres, parce qu’on leur dit « les enfants du Mali n’ont pas de livres »).
Ils avaient ainsi collecté plusieurs milliers de livres et les ont envoyés au Mali. Ils ont pris contact avec moi lorsque ces livres étaient en transit à Bamako, parce qu'ils n’avaient plus d’argent pour financer les frais de douane (magasin, manutention). Je dois avouer que dans un premier temps j’avais décidé de ne pas m’impliquer  dans cette opération n'ayant pas été consulté à l'origine du projet. Après réflexion, j'ai changé ma position ne voulant pas  laisser ces jeunes dans la souffrance et de toute façon les livres étaient arrivés à Bamako !

Leur initiative partait vraiment d'un bon sentiment  même s’ils ont fait des erreurs en cours de route, notamment ils n’avaient pas pris la peine d'identifier les besoins de nos élèves. J'ai donc rencontré mon Ministre en vue d'obtenir une exonération. Il m'a donc donné les autorisations pour que le ministère prenne en charge les frais de transport. On a pu sortir ces livres, sans que l'association ait à débourser un centime.
La 2ème phase de leur projet était de faire parvenir ces livres dans des villages qu’ils avaient identifiés, avec donc des frais supplémentaires pour nous. Là aussi j’ai pris sur moi d’organiser ce transport. On a pu distribuer les livres dans ces villages mais en procédant à un désherbage considérable. Il y avait 4 000 livres et sur les 4000 nous en avons récupéré que 1 500. Mais si on devait faire un désherbage très poussé, peut-être qu’il nous en resterait que 500 !
Je n'ai pas voulu décourager ces jeunes et j'ai même eu une séance de travail avec leur responsable, à Paris.  Je l'ai fait par humanisme parce qu'en réalité, ce n’était pas une opération réussie !

Un autre exemple : je vous disais au début de cet entretien qu'on avait mené une étude pour faire un état des lieux dans les bibliothèques de nos écoles. Au cours d'une mission je suis allé dans la bibliothèque du lycée de Kayes – première région du Mali – où ils venaient de recevoir 4,5 tonnes de livres et d'ordinateurs, dans le cadre d’un jumelage. Nous avons procédé à l’analyse de ces livres. Il n’y avait que des manuels scolaires : 345 kg de livres de français, 500 kg de livres de maths, 60 kg de livres de physique-chimie, et 253 exemplaires de livres dans une langue que personne n’identifiait au lycée. Après recherche, nous avons découvert qu'il s'agissait du Catalan ! Et sur les 23 ordinateurs, 3 seulement fonctionnaient !
Pour éviter tout ce gaspillage, il nous faut vraiment mener une vaste campagne d’information ciblée auprès de ces associations.

Pourriez-vous nous faire connaître votre point de vue sur de telles mises en œuvre et nous conseiller pour ne pas réitérer certaines erreurs ou pour optimiser des projets à venir ?

Modibo Bah : Je trouve qu’un projet de partenariat entre le Nord et le Sud est indispensable. Il nous permet de mieux se connaître et de partager.
Les élèves en France sont privilégiés quand on s'aperçoit de tous les documents dont ils disposent dans leurs sacs, chez eux (même si ce n’est pas la majorité !)  au CDI ou encore dans d'autres centres de documentation.
Je me dis qu’ils sont privilégiés, alors il faut partager. Partager rapproche les hommes. Je trouve qu’il faut préserver ces relations là et pour le faire, il s’agit tout simplement de mettre en place quelques accords participatifs. Quand il y a un projet qui cible un village, une école, ce serait bien que le promoteur de ce partenariat prenne attache avec le responsable. Si le projet est axé autour du don de livres il faut que les associations sachent qu’il existe maintenant au Mali un interlocuteur,  la Cellule des Bibliothèques Scolaires.
Cette structure peut être le médiateur entre ces associations et les villages ou les écoles. Si on prête attention à la charte qui stipule que les besoins des destinataires doivent être pris en compte, c’est aussi respecter nos enfants, c’est la certitude que l’argent qu’on a investi ne sera pas jeté par la fenêtre. Parce que pour envoyer 4 tonnes de documents au Mali, c’est de l’argent. Les communautés de jumelage peuvent entrer en contact avec le Ministère de l’Education et au ministère de l’Education, la Cellule des Bibliothèques Scolaires est là pour qu'on puisse travailler ensemble et être porteur d’un projet bénéfique pour les élèves ou le village.
Je dois signaler aussi des abus : le plus souvent dans le cas de jumelage, les personnes responsables, je dois l'avouer et c’est triste à dire, trouvent une "couverture" : « Don de livres… Don de ceci, Don de cela… » mais en fait c’est du tourisme qu’ils vont faire. Il y a des personnes qui dès que les livres sont sur place à Bamako, disparaissent. Ils partent visiter Tombouctou, Gao, le pays Dogon. Après, il n’y a plus de feedback, plus de synthèse, ni d’évaluation de leur opération et l’association disparaît, on en entend plus parler. On se dit que souvent ces dons de livres c’est un leurre. C’est triste à dire, mais c’est réel. C’est le terrain qui vous fait voir ça...
Donc les erreurs à éviter, c’est de mettre en place quelque chose sans consulter, sans demander le point de vue des personnes concernées. Quand on veut aider quelqu’un, on lui demande. La plupart du temps, on collecte, on met tout ce qu’on trouve, on envoie et on se dit « Ils sont démunis, ils ont besoin de tout ça ». Mais non, le plus souvent quand le conteneur arrive, on jette : c’est ce qu’on ne dit pas.

Mais peut-être que la charte du don du livre pourrait être plus explicite.

Modibo Bah : Exactement, il y a un besoin de formation et d’information des associations à ce niveau pour éviter certaines erreurs !
Je suis allé voir le contenu de certains dons, ce n’était plus des livres, mais des médicaments. Nombreux étaient les médicaments périmés. J’en avais les larmes aux yeux. Des médicament périmés depuis deux ans, qu’on envoyait pour nos enfants ; tout cela accompagné de discours, de reportages, de médiatisation : tel village, telle commune a envoyé tant de tonnes de médicaments, de produits pharmaceutiques à Bamako. Et nous, nous découvrons en lisant les notices, que sur les quatre tonnes, il y a un, deux kilos ou 10 kilos de médicaments non périmés !
Je crois qu'une opération de cette envergure nécessite plus de concertation !
Je voudrai également réaliser un dépliant pour que les associations sachent qu’il existe un interlocuteur. Par exemple l'association MALIRA (Mali Rhône-Alpes) est en train de monter un projet pour des créations de CDI dans les écoles, notamment dans la zone de Tombouctou. Ils ont créé une dizaine de bibliothèques en milieu scolaire mais avant de concrétiser leur projet, ils ont pris contact avec notre cellule. Ensemble nous organisons une foire du livre à Tombouctou en janvier prochain. On est en pourparler pour qu’il y ait d’autres coopérateurs économiques invités. On a travaillé aussi sur un pagne-livre : on a produit un pagne (un tissu imprimé) avec les noms de légumes en langue nationale et en français. La traduction en langue nationale, c’est moi qui l’ai assurée. Donc ils sont en train de travailler en intelligence avec nous. Voilà pour moi un exemple à suivre pour éviter de gaspiller son argent et de perdre son temps.

Avez-vous connaissance de projets culturels d’échange existants entre des établissements français et maliens ?

Modibo Bah : Je dois reconnaître qu’il y en a beaucoup.
J’entends à la radio, à la télé, je lis dans les journaux des échanges entre les écoles maliennes et les écoles françaises.  J'ai connaissance actuellement de projets de coopération autour du livre et je sais que même à Poitiers, le lycée Réaumur est en train de monter un projet avec un lycée du Mali ainsi que dans la commune de Saint-Julien l’Ars toujours dans la Vienne.
Il y a également beaucoup de projets dans la région parisienne car pendant les vacances on voit des groupes d’élèves de collèges français qui viennent au Mali lorsqu’ils sont en coopération avec des écoles maliennes.
Il y a également des projets avec la Suisse, en fait dans tous les pays francophones...

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