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Par Carole Tilbian,
CRDP de l’Académie de Lyon [novembre 2005]
Mots clés : Canada , bibliothèque , international
Jocelyne Dion est présidente de l'APSDS,
Association pour la promotion des services documentaires scolaires.
Mme Dion tient à remercier Madame Paulette Bernhard pour avoir relu ses réponses.
Jocelyne Dion J’ai débuté ma carrière en milieu scolaire en 1968, un baccalauréat en bibliothéconomie de l’Université d’Ottawa en poche. J’ai tout de suite trouvé un poste dans ma ville natale, dans une école secondaire de 1er cycle, qui correspond au niveau collège dans le système français. J’y ai fait mes premières armes et appris à côtoyer les élèves, des plus motivés aux plus dissipés… Je n’étais pas très bien préparée à ce choc culturel, n’étant pas issue de la filière de la formation des maîtres. J’étais alors plus préoccupée par l’aspect bibliothéconomique que par l’aspect pédagogique dans mon travail auprès des élèves et des enseignants.
J’ai commencé ma carrière à une époque de grands bouleversements sociaux. Le Québec sortait d’une période appelée "grande noirceur" et nous étions un bataillon de jeunes à investir le milieu éducatif où une réforme scolaire majeure, tant au niveau structurel que pédagogique, sollicitait nos compétences nouvellement acquises sur les bancs d’université.
C’était aussi l’ère des constructions des écoles polyvalentes, calquées, entre autres, sur le modèle américain, qui accueillaient jusqu’à 2500 étudiants à qui on offrait une formation soit générale soit professionnelle. Dès le début des années 1970, un projet de construction d’une école polyvalente était en gestation dans ma petite ville d'origine. Le poste de responsable du centre de documentation m’était réservé et je me préparais à ce nouveau défi en suivant, à temps partiel, les cours de la maîtrise en bibliothéconomie de l’Université de Montréal.
J’ai créé et développé les services du centre de documentation de cette nouvelle école polyvalente de A à Z. J’ai procédé au choix des documents, supervisé l’aménagement des espaces, rédigé les politiques en collaboration avec le personnel technique et de soutien. C’était une période faste : je travaillais avec une équipe de six personnes, composée de deux techniciennes en documentation, un technicien en audiovisuel et trois agentes de bureau, dont deux préposées au prêt. Nous prêtions à la fois des documents imprimés et audiovisuels et des appareils audiovisuels : caméras, trépieds, magnétophones, fiches et fils de raccords etc... À la fin des années 1980, le réseau scolaire disposait d’un logiciel de gestion documentaire spécialement conçu pour répondre à nos besoins spécifiques, le logiciel REGARD. Toutes les écoles secondaires de la commission scolaire ont alors informatisé leurs centres de documentation avec ce logiciel, et ce, longtemps avant que les bibliothèques publiques ne se décident à emboîter le pas. J’ai développé une véritable expertise professionnelle durant cette époque.
J’ai opéré un autre tournant dans ma carrière au début des années 1990. J’ai alors choisi de retourner travailler dans une école secondaire de 1er cycle nouvellement construite. En plus de la responsabilité du centre de documentation, la directrice m’avait confié la responsabilité de la gestion des manuels scolaires et, à mon grand étonnement, du parc informatique et des logiciels. L’informatisation de nos centres de documentation m’avait en quelque sorte préparée à relever ce nouveau défi et, avec une poignée d’enseignants, j’ai assumé le leadership de l’accompagnement des enseignants dans l’appropriation de ces nouveaux outils. En retrouvant des élèves plus jeunes, tout juste sortis de l’école primaire, je me préparais mentalement et articulais ma réflexion sur les services à mettre en place pour répondre aux besoins spécifiques des élèves du primaire.
J’ai terminé ma carrière comme conseillère pédagogique responsable du dossier des bibliothèques des écoles primaires de la 4ème commission scolaire en importance du Québec. Les dernières années furent marquées par l’implantation d’une nouvelle réforme scolaire et d’un nouveau programme de formation, centré sur le développement des compétences des élèves tant disciplinaires que transversales. Au fil de ces 35 ans, graduellement, l’aspect pédagogique a pris le pas sur l’aspect bibliothéconomique. J’ai pris ma retraite en janvier 2004 ; une collègue passionnée assure la relève depuis ce temps.
Je me suis aussi impliquée au conseil d’administration de l'Association pour la promotion des services documentaires scolaires (APSDS), et ce, à deux reprises.
Cette association a été fondée en 1989, sous l’appellation de l’Association du personnel des services documentaires scolaires, dans la foulée du rapport Bouchard, intitulé Les bibliothèques scolaires québécoises : Plus que jamais… Lors de mon premier engagement, de 1991 à 1995, j’ai représenté l’association au projet de recherche-action L’école informatisée clés en main. J’ai alors participé à deux séminaires franco-québécois, l’un au Québec, l’autre à Poitiers. Le projet franco-québécois Formanet, soumis et supervisé par Paulette Bernhard, professeure à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, s’inscrit entre autres dans la continuité du séminaire de 1995.
En 2000, une crise majeure tenaillait l’APSDS. Les adhésions avaient chuté de façon drastique, reflétant les problèmes de nos bibliothèques scolaires, et il n’y avait aucune relève prête à assumer la direction au sein du conseil d’administration. J’ai repris les rênes de l’association à l’automne 2001, suite à une assemblée générale spéciale, avec une équipe renouvelée. Malgré les difficultés, nous avons organisé un colloque sur la médiation de la lecture auprès des jeunes, en collaboration avec d’autres associations. L’activité s’est révélée un succès et a contribué à redonner ses lettres de noblesse à l’association. Le colloque a entraîné dans son sillage la création de la Coalition en faveur des bibliothèques scolaires, en relation avec la coalition créée à cette période au Canada anglophone. Au Québec, la Coalition, présidée par l’APSDS, regroupe tous les acteurs du livre et de la lecture et du milieu documentaire qui, pressés par l’urgence de la situation, tentent de multiples façons de convaincre le grand public et les décideurs politiques, à travers les médias, d’investir dans les bibliothèques des écoles primaires et secondaires. J’ai donc eu l’occasion de participer à plusieurs émissions de radio et de télé, d’écrire des articles dans les journaux et les revues pour présenter les objectifs de la Coalition et pour faire connaître l’état lamentable de nos bibliothèques scolaires.
Ma situation particulière de retraitée me donne l’opportunité de m’engager plus à fond. Je suis aussi membre du conseil d’administration de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, du conseil d’administration des Services documentaires multimédia (SDM) et du comité organisateur du congrès IFLA 2008, qui se déroulera à Québec, année du 400ème anniversaire de la fondation de la ville. Aujourd’hui, je suis reconnue comme "la" spécialiste des bibliothèques scolaires québécoises. Cette reconnaissance s’étend même jusqu’à l’univers politique.
Jocelyne Dion C’est une question très complexe. Déjà en 1989, le rapport Bouchard recommandait au ministère de l’Éducation de mettre sur pied un programme d’exploitation de la bibliothèque pour toutes les classes, de la maternelle à la fin du secondaire, sur le modèle existant dans les provinces canadiennes, sous l’appellation « School Library Media Program ». Un tel programme avait été adopté en 1983 pour les élèves de l’Ontario. Le ministère n’a pas donné suite aux recommandations du rapport.
Les écoles de bibliothéconomie des universités de Montréal et McGill, détentrices de l’accréditation de American Library Association (ALA), offrent un programme de formation s’inspirant nettement des programmes des universités américaines. Au Québec, l‘enseignement et la recherche axés sur le milieu scolaire ont été initiés par Janina-Klara Szpakowska, professeure à l’Université de Montréal, et poursuivis par Paulette Bernhard, promotrice de la mise en place d’un profil «bibliothèques scolaires» de 1991-92 à 1998-99.
Le référentiel québécois, "La recherche d’information à l’école secondaire : l’enseignant et le bibliothécaire, partenaires de l’élève", paru en 1997 à l’initiative de Yves Léveillé, alors responsable du dossier à la Direction des ressources didactiques du ministère de l’Éducation, a été nourri par le passage à l’université d’une nouvelle génération de bibliothécaires scolaires dont quelques-unes ont participé au comité de rédaction. Par la suite, Hélène Guertin, à la fois étudiante de Paulette Bernhard et enseignante au niveau collégial, a entrepris de prendre ce référentiel comme base du site Chercher pour trouver à la fois dans le cadre d’un travail universitaire et en relation avec son propre enseignement. Alors représentante de l’APSDS au projet de recherche-action L’école informatisée, clés en main, j’ai contribué à la diffusion du référentiel, d’abord au Québec, puis lors du séminaire de Poitiers. Avec le projet franco-québécois Form@net, dont l’objectif était de "développer des compétences informationnelles dans l’enseignement secondaire", le milieu disposait de l’éventail des outils nécessaires pour la formation à l’information.
Quand le milieu a accouché du référentiel, nous étions au tout début de l’ère d’internet. Quand Internet s’est imposé définitivement dans nos écoles, ce sont les intervenants de la filière informatique qui ont envahi ce champ d’action. Un directeur des services informatiques a affirmé lors d’un important colloque que les écoles n’auraient plus besoin de bibliothèque puisqu’Internet donnait accès à un éventail de ressources tout à fait gratuites. Les ressources imprimées, le livre plus particulièrement, étaient particulièrement décriées dans ce contexte très axé sur la technologie. Manifestement, cette affirmation a fait des adeptes car plusieurs écoles ont cessé d’investir et de développer des services de bibliothèque. Le personnel professionnel a décliné progressivement.
Aujourd’hui, contrairement à la France, il y a un infime nombre d’écoles secondaires qui comptent un bibliothécaire parmi leur personnel. Cette croyance en la désuétude des bibliothèques en général – et, comme corollaire, la croyance en la disparition des bibliothécaires - démontrait tout simplement une absence de perspective historique : on avait oublié sa capacité d’évolution liée au développement et à l’arrivée des nouveaux supports de lecture et d’information au fil des siècles. Absence de vision aussi. On s’est détourné du contenu pour se concentrer sur le contenant. Encore aujourd’hui, l’expression "technologies de l’information et de la communication" entretient la confusion.
À la même époque, une grave crise économique a perturbé l’ensemble de la fonction publique du Québec. Le secteur scolaire n’y a pas échappé. Il y eut des mises à la retraite; plusieurs postes n’ont pas été comblés. Vacance aussi dans les instances du ministère dédiées aux bibliothèques scolaires, démontrant le peu d’importance de ce secteur et donnant en quelque sorte le signal du déclin au réseau.
Le regroupement et la création de nouvelles commissions scolaires et la décentralisation issus de la réforme enclenchée en 1998 ont aussi eu des effets pervers sur les effectifs. Cela explique aussi en partie les disparités observées d’une commission scolaire à l’autre, d’une école à l’autre. Les personnels de commissions scolaires aux cultures différentes se sont retrouvés, du jour au lendemain, dans une nouvelle structure, sans repères. Se retrouvant à la case départ, il leur faut encore aujourd’hui convaincre les nouveaux gestionnaires de l’importance de leur rôle dans la formation et la réussite des élèves… Or, ces gestionnaires, ainsi que les enseignants, sont issus d’une génération n’ayant pas ou peu côtoyé des bibliothécaires et donc, ne connaissant pas la véritable nature du travail du bibliothécaire en milieu scolaire. Ils se retrouvent donc très isolés, ne pouvant dorénavant compter que sur leur propres ressources, le réseau étant affaibli par les nombreux départs à la retraite, les mises en disponibilité et les démissions.
À court et moyen termes, nous espérons que le Plan d’action sur la lecture aura une influence positive sur l’embauche de personnel qualifié dans les écoles. L’espoir réside aussi dans l’application du nouveau programme, lié à l’exigence du développement des compétences transversales chez les élèves ainsi qu’à l’importance accordée à la lecture et à la connaissance du patrimoine culturel… Un contexte propice, croyons-nous, pour la relance des bibliothèques scolaires, et surtout, pour la reconnaissance de l’expertise professionnelle et éducative des bibliothécaires. Toutefois, une autre crise des finances de l’état se profile à l’horizon, conjuguée à un déséquilibre intergénérationnel et à l’absence de relève…
Jocelyne Dion Au Québec comme au Canada, les bibliothèques sont confrontées à une absence de vision qui entraîne des disparités. Nos élèves n’ont pas tous accès à une bibliothèque actualisée qui réponde aux normes, en termes de documentation et de personnel qualifié. Certains n’ont pas accès à une bibliothèque tout simplement parce qu’ils vivent en régions éloignées, surtout au niveau primaire. La pénurie de personnel qualifié et plus particulièrement la diminution graduelle du nombre d’enseignants-bibliothécaires au Canada anglais et de bibliothécaires au Québec, est le principal handicap au développement d’un véritable réseau de bibliothèques scolaires. De plus, les universités québécoises et canadiennes ont délaissé le profil de formation pour le milieu scolaire pour se concentrer sur un profil plus général de formation, sauf en Alberta, en Colombie-Britannique et à l'Île du Prince-Édouard où les programmes sont donnés conjointement avec les facultés d’éducation.
Les associations doivent donc assumer le leadership de la promotion des bibliothèques scolaires. Confrontées à un grave problème d'adhésion, elles doivent se tourner vers les autres associations pour chercher appui à leur cause et faire connaître les outils qu’elles ont créés spécifiquement pour le réseau scolaire. Ainsi, deux associations, Association for Teacher-Librarianship in Canada (ATLC) et Canadian School Library Association (CSLA), ont élaboré de nouvelles normes parues en 2003, intitulées Achieving Information Literacy : Standards for School Libraries in Canada. La Canadian Association for School Libraries (CASL), qui résulte de la fusion de ces deux associations, continue à en faire la promotion. Au Québec, à la suite du Canada anglais, nous avons créé une coalition pour faire pression auprès du gouvernement sur l’urgence d’investir dans ce secteur. Nos revendications ont porté leurs fruits : le ministre de l’Éducation a annoncé en avril 2005 un Plan d’action sur la lecture comportant un volet sur les bibliothèques scolaires. La question du personnel qualifié cependant reste entière…
Jocelyne Dion Le regroupement des coalitions canadiennes et québécoise revendique unanimement du personnel professionnel pour la prise en charge des services de bibliothèques, soit des enseignants-bibliothécaires au Canada anglais, ou des bibliothécaires au Québec.
Mais avant tout, intra-muros, il faut une évolution vers des pratiques pédagogiques moins centrées sur un enseignement de type magistral et engageant les élèves dans des activités de résolution de problèmes d’information. Le nouveau Programme de formation de l’école québécoise met en avant une pédagogie par projet mais les enseignants manifestent encore beaucoup de résistance.
Finalement, je crois qu’il faut aussi revoir les programmes de formation pour les bibliothécaires et pas seulement pour ceux et celles qui désirent œuvrer en milieu scolaire. Nos écoles de bibliothéconomie devraient se rapprocher des facultés d’éducation pour mieux préparer les futurs bibliothécaires à remplir leur rôle de formateurs à la maîtrise de l’information. Et inversement...
Jocelyne Dion Il est très difficile, voire impossible, de répondre avec justesse à cette question. Tant aux Etats-Unis qu’au Canada, l’éducation n’est pas de juridiction fédérale ; elle relève des états, aux Etats-Unis, et des provinces et territoires, au Canada. Cela entraîne de multiples disparités et il est impossible de dégager une vision d’ensemble.
Toutefois, il faut relever que l'American Association of School Librarians (AASL) a depuis longtemps été à l’avant-garde dans le domaine de la promotion des bibliothèques scolaires. A noter, en particulier, la séquence de normes et/ou lignes directrices parues à peu près tous les dix à quinze ans :
A relever également que, dès 1960, il s’agit de documents publiés conjointement par l’AASL et son équivalent dans le domaine de l’audiovisuel puis du multimédia, le Department of Audiovisual Instruction (DAVI), devenu, en 1971, Association for Educational Communications and Technology (AECT).
Ces associations se sont imposées comme leaders et ont inspiré par la suite les associations professionnelles canadiennes qui ont, elles aussi mené des campagnes de promotion et publié en 2003 de nouvelles normes, dans un document intitulé "Achieving Information Literacy : Standards for School Library Programs in Canada". De plus en plus, on constate qu’il y a une convergence, tant théorique que pratique, entre les bibliothécaires américains et canadiens.
Il convient de noter également l’importance des recherches menées dans les universités et, quelquefois, dans des organismes institutionnels (états et districts scolaires). C’est le cas, entre autres, de la série de recherches qui ont démontré que la réussite des élèves est reliée à l’utilisation régulière des ressources de la bibliothèque ainsi qu’à l’esprit de concertation et au travail de collaboration qui animent les bibliothécaires et les enseignants.
Jocelyne Dion Le système français m’apparaît nettement le plus viable. Même s’il est en cours de remaniement, un texte officiel, la circulaire de 1986, définit la mission des CDI et celle de l’enseignant-documentaliste. Il n’y a donc pas d’ambiguïté au niveau des statuts et des fonctions. Des postes sont disponibles à la grandeur du territoire français. Vous êtes donc nombreux à pouvoir échanger et collaborer. Vous formez un corps d’emploi reconnu et le poids du nombre fait en sorte que vous disposez d’un certain pouvoir d’influence…
Nous sommes dispersés et isolés, notre système étant très décentralisé.
Bien sûr, vous rencontrez des difficultés d’intégration aux équipes pédagogiques, de reconnaissance professionnelle et de progression dans votre carrière. Cette problématique est universelle.
La double formation en pédagogie et en documentation est un avantage certain, pour ne pas dire incontournable. Cette double formation n’est pas offerte au Québec et elle semble avoir perdu du terrain dans les universités canadiennes. Vous êtes aussi régulièrement invités à participer à des sessions de formation, qu’elles se présentent sous forme de colloque, congrès, séminaire ou université d’été. Cette formation peut relever de plusieurs instances (académies, CRDP, FADBEN, etc). Nous n’avons pas accès à un éventail aussi large de propositions spécifiquement dédiées à notre champ d’action.
De plus, vous avez la chance de vous appuyer sur un solide réseau de CRDP et de CDDP, chapeauté par le CNDP. Cela a permis le développement d’un site de référence professionnelle, Savoirs CDI, qui regroupe toutes les ressources d’information nécessaires à votre travail. Une telle structure n’existe pas chez nous, ni au Canada anglais, ni au Québec.
Jocelyne Dion J’ai une connaissance très superficielle du système français. J’ai eu l’occasion, lors de voyages d’échanges, de visiter certains collèges et lycées et de rencontrer quelques collègues. J’y ai puisé quelques idées d’aménagement, car certains de vos CDI se démarquent. Vous n’avez rien à nous envier au point de vue technologique. Vos collections font une moins large part aux ouvrages dits "populaires", contrairement aux nôtres : nous sommes soucieux de raccrocher les récalcitrants à la lecture et de leur offrir des ouvrages plus à leur portée. Nos collections ont tendance à être orientées à la fois vers la documentation et vers le développement du goût de lire.
On retrouve peut-être à une plus grande échelle un enseignement de type magistral, quoique l’instauration des TPE a dû provoquer des prises de conscience et des réalignements, de part et d’autre.
Cela a eu l’avantage, si c’en est un, de forcer la fréquentation du CDI et l’utilisation de ses ressources par les élèves et les enseignants. J’imagine aussi que cette hausse de fréquentation a provoqué une pression énorme tant au niveau de la disponibilité de documents adéquats et des équipements que de la conciliation des horaires et des besoins de chaque groupe d’utilisateurs…
Jocelyne Dion Au Canada, le terme "teacher-librarian" est employé pour désigner ces professionnels. Cette appellation est équivalente à celle de l’enseignant-documentaliste français. Ces deux appellations font référence à la fois à la double formation en enseignement et en documentation et à la double fonction de formation systématisée à l’information et de gestion et animation de la bibliothèque.
La question des statuts est plus complexe au Québec. Les professionnels sont désignés sous les termes de "Spécialiste en moyens et techniques d’enseignement" (SMTE) ou de "bibliothécaire". Sans être équivalent à l’appellation américaine "School Library Media Specialist", le terme SMTE s’en rapproche.
La formation aux médias est très importante dans le monde scolaire anglophone et cela se reflète donc dans l’appellation américaine. Dans les années 70, au moment de l’implantation de l’audiovisuel dans les écoles, la faculté d’éducation de l’Université de Montréal offrait la spécialisation en technologie éducative. Les postes de SMTE ont été créés par la suite pour prendre charge des départements d’audiovisuel. Cette formation spécialisée n’existe plus en tant que telle. L’École de bibliothéconomie, elle, permettait aux étudiants qui voulaient s’orienter vers les réseaux scolaire et universitaire de s’inscrire à des cours répondant à ce profil. Certains d’entre eux ont ensuite obtenu des postes dans les réseaux scolaire et collégial. Selon les milieux, écoles ou collèges, les bibliothèques et les départements d’audiovisuel étaient soit fusionnés dans une seule entité, soit complètement séparés. Des gens formés en bibliothéconomie ont alors détenu des postes de SMTE. Il en résulte donc une grande confusion, tant au niveau des statuts qu’au niveau philosophique selon l’importance accordée aux technologies ou aux documents. Aujourd’hui, il n’y a presque plus personne dans le réseau qui provienne de la filière technologie éducative. On peut même noter une dégradation quant à la reconnaissance globale de ces professionnels puisque certains d’entre eux sont engagés à titre de techniciens en documentation par mesure d’économie…
Selon moi, l’appellation américaine "
School Library Media Specialist" est celle qui convient le mieux. Elle reconnaît la spécificité du travail de bibliothécaire en milieu scolaire en le désignant comme un spécialiste, à plus d’un titre ; il est reconnu :
Le rôle crucial qui lui est dévolu est de travailler, en collaboration avec l’équipe élargie de l’école, à faciliter l’entrée des élèves dans la société de l’information et de la communication.
Jocelyne Dion Dans le document La bibliothèque de l’école : Tâches et compétences, L’Association pour la promotion des services documentaires scolaires (APSDS) articule les fonctions du bibliothécaire en milieu scolaire autour des trois axes majeurs suivants :
Cela demande de la part du bibliothécaire de faire preuve de leadership et de travailler en étroite collaboration avec l’équipe-école et la communauté dans son ensemble (parents, bibliothèque publique, etc.)
Jocelyne Dion La question de la technique, non pas qu’elle soit superflue, ne devrait pas occuper une place prépondérante dans nos préoccupations. Il faut toujours se rappeler que la technique n’a de valeur que lorsqu’elle est au service des usagers. De plus, en adoptant des formats d’échanges normalisés, le traitement documentaire des documents ne requiert plus autant de temps de travail qu’auparavant. Des organismes de service peuvent très bien suppléer à cette tâche en nous permettant de nous concentrer sur l’essentiel, soit la gestion et la formation.
Dans un environnement numérique fluctuant, il me semble que le travail en réseau s’impose. On ne peut plus rester isolés ; nous devons apprendre à partager. Travailler ensemble, entre pairs, mais aussi apprendre à travailler en équipes multidisciplinaires. Aujourd’hui, il est illusoire de s’imaginer avoir une emprise dans tous les domaines. Ce qui nous entraîne sur la piste de l’obligation à la formation continue.
En ce qui concerne la conciliation gestion/formation, il me semble que nous sommes dans une période charnière. Il y avait au Québec à une certaine époque, des périodes inscrites à l’horaire de "Méthodologie du travail intellectuel". Ces cours ont donné peu de résultats car ils avaient peu de liens avec les disciplines au programme. Pour les élèves, les cours n’étaient pas signifiants. Je pense qu’il faut éviter les horaires contraignants et opter pour une approche personnalisée d’offre de services. Proposer plutôt que d’imposer, convaincre de la nécessité en démontrant l’utilité, de telles approches m’apparaissent plus productives à long terme tant auprès des élèves que des enseignants. Les activités à proposer se doivent d’être contextualisées à une discipline, à un domaine d’apprentissage, à un projet pédagogique.
Ainsi, le bibliothécaire offre son soutien et, après discussion sur les objectifs poursuivis, participe à la planification de l’activité, vérifie la disponibilité des documents, prépare guides et signets nécessaires à la réalisation du projet. Il offre une formation ciblée en lien avec le projet et une aide particulière aux élèves qui éprouvent plus de difficultés. Le transfert des connaissances acquises par les élèves lors de ces activités s’effectue alors plus aisément, et se prolonge durant toute la scolarité et au-delà.
Le bibliothécaire exerce un rôle éducatif dans l’établissement.
Jocelyne Dion De tout temps, les associations professionnelles se sont préoccupées d’offrir à leurs membres des activités de formation, via des congrès annuels. Plusieurs se sont dotées aussi de véritables programmes de formation. Au Québec, chaque année, les deux associations, l’ASTED et la CBPQ, proposent chacune un programme de formation à l’ensemble des membres de la profession, tous milieux de travail confondus.
La reconnaissance de la profession fait aussi partie intégrante des préoccupations de ces associations. Cette préoccupation est reliée à d’autres problématiques qui interpellent les professionnels du milieu :
Les associations américaines ont depuis longtemps réagi à ces réalités et ont développé des outils de promotion des bibliothèques. En anglais, ils utilisent le terme "advocacy" - que l'on peut traduire par "défense", "plaidoyer", Note de la rédaction - pour décrire cette action. Des affiches, des lettres-types rédigées pour différents publics, l'organisation de journées ou semaines des bibliothèques etc... sont autant de moyens mis à notre disposition pour nous aider à sensibiliser le grand public de l’importance du rôle des bibliothèques – et des bibliothécaires – dans la société.
Le milieu éducatif n’évolue pas en vase clos. En ce sens, toutes les actions visant la promotion des bibliothèques en général ont ou auront, à long terme, des retombées sur les bibliothèques scolaires. Souvent soupçonnées d’avoir une approche corporatiste, les associations professionnelles doivent définir de nouvelles approches de communication qui projettent une image renouvelée de la profession. Cependant, à mon avis, pour bénéficier d’une véritable écoute et d’un pouvoir de persuasion, les associations professionnelles, aujourd’hui très dispersées, devraient se regrouper en une seule et prendre exemple sur ce qui existe ailleurs.
Jocelyne Dion Les discours officiels sont toujours pavés de bonnes intentions. Parfois, ils entretiennent la confusion. Au Québec, le ministère de la Culture, conjointement avec le ministère de l’Éducation, a mis au point en 1996 un Guide de la concertation scolaire et municipale dans le domaine des bibliothèques. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres…
Certaines réalisations méritent d’être soulignées, car elles me semblent porteuses pour l’avenir. Les citoyens de la province de l’Alberta bénéficient depuis quelques années d’une carte d’abonné universelle. Cette carte leur permet d’emprunter des documents de n’importe quelle bibliothèque, publique, scolaire, universitaire, etc. La mise en ligne de catalogues collectifs et l’avènement de formulaires électroniques de PEB devraient encourager de nouveaux modes d’intégration et de coopération.
Au Québec, il reste de nombreux obstacles à la concertation entre les bibliothèques scolaires et les bibliothèques publiques. Les deux réseaux relèvent de ministères différents : le ministère de la Culture et des Communications, pour les bibliothèques publiques, et le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, en ce qui concerne les bibliothèques scolaires. Il n’y a pas de coordination centrale des bibliothèques. Chacun évolue dans un univers qui est étranger à l’autre. Les bibliothèques publiques doivent d’abord créer leur propre réseau d’échange. Forcément, il y a un dynamisme en milieu municipal qu’on ne retrouve pas toujours en milieu scolaire, lequel manque grandement de ressources humaines qualifiées. Les personnels des bibliothèques scolaires, soucieux de préserver leurs acquis et inquiets quant à leur avenir, préfèrent souvent sauvegarder leur autonomie d’action plutôt que de privilégier la concertation. Cela les confine souvent à l’isolement, d’autant plus que les écoles respirent à l’ère de la décentralisation... Ce contexte ne facilite pas le regroupement de ceux qui travaillent en bibliothèque scolaire. Il me semble qu’il faudrait d’abord consolider chacun des réseaux.
Jocelyne Dion Tout en étant réaliste, je reste optimiste. La situation évolue positivement et tout laisse présager que le mouvement est bel et bien enclenché. Tout changement, cependant, demande du temps. Voilà pourquoi il faut être patient, tenace et persévérant, savoir user de ruse et de diplomatie, rester rationnel, ne pas se laisser gagner par l’émotivité, surtout quand le discours dérape.
Nous avons élaboré notre stratégie autour de l’importance de la lecture dans la réussite des élèves, pour susciter l’intérêt et provoquer des réactions quant au délabrement des lieux de lecture, les bibliothèques des écoles. Et ça marche! Plusieurs facteurs nous incitent à un optimisme modéré.
De plus, les services de bibliothèque font officiellement partie des services éducatifs complémentaires et les commissions scolaires sont tenues de se conformer aux directives inscrites dans le Régime pédagogique. Ces directives sont décrites dans Le cadre de référence sur les services éducatifs complémentaires et les commissions scolaires doivent établir un "programme de soutien à l’utilisation des ressources documentaires de la bibliothèque scolaire" en vertu de ce cadre de référence, lequel résume et concrétise le cadre légal et réglementaire.
Sans mesure structurante cependant, les bibliothèques scolaires vivront au rythme d’un développement anarchique. Si les bibliothèques publiques peuvent s’appuyer sur la Bibliothèque nationale du Québec pour mettre en place et développer leur réseau, les bibliothèques scolaires, malheureusement, ne disposent d’aucun organisme de concertation pour favoriser l’essor de leur propre réseau. Selon moi, le milieu documentaire scolaire devrait bénéficier d’une mesure d’encadrement général à portée structurante, plutôt que de laisser l’initiative à chaque école et commission scolaire, pour créer un véritable réseau de bibliothèques dans les écoles québécoises. Le programme apparaît donc tout tracé pour l’APSDS et à travers elle, son conseil d’administration, pour les prochains mois, en continuité avec ses actions, passées et récentes.