Vous êtes ici :
par Marie-France Blanquet,
Université de Bordeaux
[2004]
Mots clés : politique documentaire

Conférence prononcée à Bourg-en-Bresse le 8 juin 2004 lors de la journée professionnelle des documentalistes de l'Ain (académie de Lyon)
Le concept de système d'information est un concept riche et donc profondément ambigu. Il est d'ailleurs composé de deux concepts eux-mêmes riches et polysémiques que nous examinons tour a tour brièvement.
Un rapide tour dans des outils linguistiques tels que le Robert ou le Trésor de la langue française montre que ce terme est utilisé dans de très nombreuses situations hétérogènes et par des spécialistes venus de tout horizon. Le terme, en effet, appartient autant au mathématicien qui crée des systèmes d'équation qu'au philosophe qui crée un système philosophique, à l'historien des sciences naturelles qui établit des taxinomies, système de classification des plantes.
Historiquement, ce terme fait d'abord référence à des constructions intellectuelles et théoriques. Au XVIIe siècle, il prend une signification plus pratique et plus proche de celle qui nous préoccupe ici. Le système devient un ensemble coordonné de pratiques tendant à obtenir un résultat. Plus tard, au XVIIIe, le système renvoie à un ensemble de pratiques, de méthodes et d'institutions formant à la fois une construction théorique et une méthode pratique.
Nous retenons des acceptions différentes que le temps a données au terme de système deux points fondamentaux :
Quand nous nous interrogeons sur le système d'information dans l'école, nous gardons l'idée que celui-ci doit répondre d'abord et avant tout à des questionnements d'ordre théorique et idéologique. Tout système repose sur un projet et nécessite un plan de construction. Quel objectif poursuit-on dans la construction ou la maintenance d'un système d'information ? Quel est le but du système à construire ? Quels sont les résultats escomptés de son fonctionnement ? Son organisation et sa cohérence dépendront de cette première inquiétude. Tout système d'information passe donc par une première phase relevant de la connaissance. Mais tout système passe également par la phase de l'action. Ainsi le deuxième sens nous entraîne sur la voie de la pratique. Il ne suffit pas de projeter un système, il faut aussi passer à l'action pour le réaliser. Cette phase entraîne sur les questionnements relevant de la méthode ou des moyens, nécessitant des réajustements constants car un système est une construction vivante, en interrelation avec son environnement. Il n'existe pas de système clos.
Le système d'information relève donc de la réflexion théorique et de l'action. C'est pourquoi la troisième définition réalisant la synthèse de ces deux facettes nous semble être complète. C'est celle que nous gardons pour la suite de notre réflexion. Les idées clés du système étant : ensemble structuré et dynamique de parties intégrées en un tout.
Toute réflexion sur l'information exige que le sens de ce terme soit très soigneusement défini. Nous reviendrons sur ce point ultérieurement, mais d'ores et déjà nous pouvons nous demander si l'expression de système d'information n'aggrave pas le malentendu né des travaux de Claude Shannon créant sa célèbre théorie de l'information en donnant à cette dernière le sens unique de «donnée». Résumons rapidement ce malentendu.
A la fin des années quarante, Norbert Wiener émet un projet social issu de la théorie cybernétique (La racine grecque cyber signifie gouverner). Mettre en place une machine à gouverner rationnelle va conduire le monde vers un gouvernement unique et meilleur. Il instaure ainsi la technocratie, base pour diriger les hommes qui ne savent pas le faire et où l'information qui permet de les gérer dépend de calculs effectués par l'ordinateur d'une ampleur qui les dépasse. Un de ses disciples, Shannon, donne à l'information une définition physique. Son but est de déterminer les conditions optimales de la transmission des messages. L'information y est mesurée à partir d'unités appelées Binarv digits. L'heure du numérique a sonné. Mais cette définition est celle des informaticiens : donnée binaire qui transite dans les circuits d'ordinateur. Elle n'a rien à voir avec le processus humain qui s'incarne dans ces deux actions complémentaires : informer et s'informer.
C'est pourquoi le terme de système d'information ne renvoie très souvent qu'à cette seule facette limitant sa complexité à l'unique préoccupation de l'équipement informatique et de son fonctionnement. C'est la raison pour laquelle dans l'entreprise, le système d'information est le fait des informaticiens. C'est ce que confirme l'édition plaçant sous cette catégorie, des études très savantes mais ne relevant que de cette discipline. (ex : Hermès, Eyrolles...). Un tour rapide sur Google donne des résultats similaires. Le sens le plus présent dans les premiers résultats est celui de système informatique et les producteurs de ces sites sont souvent des sociétés de service. L'interrogation de la banque de données scientifiques, Pascal de l'Institut national français de l'information scientifique et technique montre l'importance de l'informatique dans l'acception du concept de système d'information. D'ailleurs, un ingénieur-système n'est-il pas en informatique l'ingénieur capable de comprendre et de fabriquer, de modifier, d'améliorer ou de surveiller le système d'exploitation de l'ordinateur ?
L'enseignant documentaliste ne peut accepter que le système d'information dans un établissement scolaire n'émerge ou ne soit le fait que de la seule informatique et technologie de l'information. Il lui accorde un sens plus large dans lequel interviennent d'autre acteurs que l'informaticien mais aussi d'autre facettes que l'outil, permettant de lui donner tout son sens.
Historiquement, d'ailleurs, les professions de l'information doivent à un spécialiste de la classification, Ranganathan, non seulement la création du concept dans son acception en science de l'information, mais également sa définition ou délimitation. Ranganathan décrit le modèle du système d'information dans l'environnement de la science de l'information comme le cadre dans lequel sont placés de façon indissociable le livre, son utilisation, le lecteur, le ou les bibliothécaires et la bibliothèque. Plus tard, B. Vickery reprend les travaux de Ranganathan et montre que les systèmes d'information se caractérisent par la prise en considération simultanée de très nombreux paramètres et que la typologie des systèmes existants dépend non seulement de la nature de ces paramètres mais encore de leurs interrelations. Ainsi, B. Vickery introduit le critère de distribution des ressources : réunies dans un même lieu ou séparées par la distance. Un système d'information sera effectivement différent si les ressources sont centralisées en un seul point physique (par exemple, le CDI) ou délocalisées grâce à la possibilité du prêt, par exemple (notion de prêt et de hors prêt), ou délocalisées mais centralisées en un point virtuel, grâce à l'équipement informatique. A propos des utilisateurs, Vickery insiste sur la nécessité d'en connaître les besoins. Un système d'information ne sera pas construit de la même façon s'il s'adresse à des chercheurs ou à des élèves ou encore à un public très hétérogène. (Information systems, in Information Science in Theory and Practice, 3e édition. Munchen : K.G.Saur, 2004. Chapitre 8, p. 210-260)
La création d'un système d'information implique donc la prise en considération de tout un ensemble de facettes qui montrent que ce concept est complexe et que le réduire à la notion d'informatique est trop limité. Dans le document préparatoire de ces journées professionnelles, il est indiqué que : «l'intégration de ressources documentaires et de services dans un environnement informatique unifié définit le système d'information». L'interrogation essentielle et la curiosité première portent d'abord sur les ressources documentaires et les services. De quelles ressources, de quels services parle-t-on ? Trop souvent encore, il semble que l'on inverse les démarches en se préoccupant d'abord de l'équipement et pas assez des contenus. Retenons toutefois que l'information telle qu'elle est définie par l'informaticien, permet de dénoncer une confusion fréquente d'un certain nombre d'auteurs qui parle d'information immatérialisée ou de dématérialisation de l'information. Cette expression n'est pas correcte. Elle repose sur la confusion avec le non perceptible, mais surtout elle risque d'entretenir l'idée que, privée de l'obstacle né de la matière, l’accès à l'information devient facile et universel. Il n'y a rien de plus faux puisque cette information «immatérialisée» nécessite un équipement bien matériel et réel, nouveau support de l'information numérique et sans lequel, au même titre que le document imprimé, il n'y a pas d'accès possible au contenu informationnel.
Notre problématique est donc la suivante : le système d'information à construire dans l'établissement scolaire répond-t-il à la définition du système d'information-données ? Dans ce cas, il appartient à l'informaticien de s'activer. Répond-il, au contraire, à la définition du système d'information documentaire ? Dans ce cas, l'enseignant documentaliste doit se sentir complètement concerné et agir.
Pour essayer d'y voir plus clair, il est bon de réfléchir à tout cela en examinant tour à tour les 7 facettes à prendre en compte dans la création de tout système d'information, théorie popularisée sous le terme des 7 M (chaque facette étant introduite par un mot anglais en M). Ceci conduit à poser d'abord la question du «Message», c'est-à-dire l'objectif du système d'information. Un système : pourquoi ? Il importe ensuite de considérer le «Matérial» (ici l'information) qui en constitue la base. Un système d'information : avec quelle information ? Les «Machines» ou équipements sont la troisième facette de ce schéma. Un système d'information, avec quel(s) outil(s) ? Quelles «Methods» adopter pour finaliser l'objectif poursuivi ? Un système d'information : comment ? Avec quel «Money» ou moyen ? Quel «Measurement» ou évaluation faire du système ainsi construit ? Ces 6 mots clés en M étant bien sûr posés sur l'interrogation fondamentale, inscrite en filigrane sur chacun d'entre eux : «Men» ou les hommes qui construisent un système d'information et ceux pour lesquels ils le construisent. Ce sont eux qui alimentent notre première préoccupation.
Nous pouvons discerner deux grands groupes concernés par la création d'un système d'information dans l’établissement scolaire : les adultes, acteurs dans l'acte éducatif, d'une part et les élèves, futurs adultes, d'autre part, objectif principal de l'acte éducatif. Ainsi décrits, ces groupes symbolisent les deux rôles et statuts qui les caractérisent traditionnellement. L'adulte est là pour informer ; l’élève là pour s'informer.
Ces deux groupes répondent aux deux préoccupations exprimées dans la question posée ci-dessus : pour qui ? répond à une interrogation où tous les acteurs de l'établissement scolaire sont ou devraient être appelés à devenir des utilisateurs de ce système ; par qui ? où tous les acteurs, quel que soit leur statut et leur rang, peuvent ou devraient pouvoir intervenir dans la création d'un système d'information.
S'informer : l'utilisateur du système. Élément fondamental de tous les systèmes d'information, l'utilisateur constitue la justification de la profession de documentaliste. Mais dans l'établissement scolaire, quel est-il ou devrait-il être ?
L'élève. Il est évident que l'élève est au coeur des préoccupations des enseignants documentalistes. Le CDI existe en priorité pour lui. Toutes les déclarations de documentalistes d'établissement scolaire montrent que l’élève est primordial dans l'exercice de leur profession. Or, s'informer, pour ce type d'utilisateur, signifie s'approprier l'information. Mais cette appropriation est le souhait ou le résultat d'un besoin exprimé par un autre que lui : l'adulte. Ce que traduit, très clairement, la notion de devoir. Un des objectifs du système d'information va donc être de transformer cette contrainte en liberté, par l'éveil du besoin de savoir, la curiosité de connaître, cette passion, cette pulsion du connaître dont parle Freud.
L'adulte. Il est moins évident actuellement que le chef d'établissement, l'enseignant de discipline ou le personnel administratif... soient considérés par le documentaliste comme un utilisateur du CDI. Eux-mêmes, du reste, le considèrent rarement comme un outil mis à leur disposition. Il n'existe souvent, dans leur esprit, que pour les élèves. Un des objectifs du système d'information doit être d'entraîner les communautés adultes à considérer ce dernier comme un outil et service mis à leur disposition.
Informer : le créateur du système. Le système d'information concerne tous les utilisateurs ci-dessus nommés et pas seulement l'informaticien, pour les données ou le documentaliste, pour l'information. Un système doit être créé par une équipe comme nous le verrons en parlant des méthodes. Cependant dans cette équipe, il faut désigner des personnes clés. Ce sont tout d'abord et en amont les décideurs. Nous analyserons ultérieurement quelques actions européennes ou mondiales (
Sommet mondial de l'information ou
eEurope) où les décideurs semblent donner au système d'information le sens information-donnée.
Tout système d'information implique la présence d'un maître d'oeuvre ou coordonnateur. Ce peut-être le documentaliste appelé ainsi à s'impliquer très activement dans la réalisation du système d'information.
Ce sont enfin, comme nous l'avons déjà dit, tous les utilisateurs ci-dessus désignés. Leur volonté de travailler ensemble à la constitution, à l'évaluation d'un fonds documentaire dépend d'abord d'eux et ensuite seulement de l'outil. Il est à noter, par exemple, que les Anglo-Saxons ont depuis longtemps intériorisé l'idée d'être à la fois utilisateur et acteur dans la construction et la maintenance d'un système d'information, en participant activement à la politique d'acquisition. «Les utilisateurs contribuent, nous dit M. Wolff-Terroine, à la sélection de sites intéressant leur entreprise ou organisme et vont même jusqu’à en écrire la description que le documentaliste intégrera au système d'information et fera partager. C'est une synergie entre les connaissances de l'utilisateur et la technique du documentaliste. Mais les Britanniques ont une culture de l'information bien plus forte que la nôtre», reconnaît cet auteur (Avec Internet, un certain nombre de professionnels sont dans l'incertitude.
Archimag, juillet/août 2003, n° 166, p.1415).
Les utilisateurs peuvent également participer à l'évaluation du fonds documentaire en donnant leurs avis sur les documents utilisés. Ce filtrage collaboratif permet aux usagers de bénéficier des opinions de leurs pairs et fait vivre le document. Ce dernier n'est plus une sorte de «corps mort». Il appartient à la communauté des usagers qui le font vivre en l'évaluant. C'est ce que font, par exemple, S. Tremblay et Y. Marcoux en utilisant «Le catalogue de bibliothèque comme outil de filtrage collaboratif». (
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information. Université de Montréal).
Enfin, les utilisateurs peuvent également devenir auteurs des informations accessibles par le système. Dans l'encyclopédie
Wikipédia interviennent des personnes de tout âge, désireuses de partager un savoir. Ce sont des étudiants, des élèves, des enseignants, des jeunes, des moins jeunes...
Nous retenons de ce qui précède que la création d'un système d'information implique un changement de mentalités puisque le statut et le rôle d'enseignant ou d'enseigné ne sont plus le seul fait du maître, d'une part et de l’élève, d'autre part. Chacun, tour à tour, apprend et «s'apprend». A ce sujet, les technologies de l'information, comme tout outil, peuvent jouer un rôle facilitateur ou incitateur. Mais il ne faut pas attendre de l'outil la transformation des mentalités. Celle-ci est le fait des hommes et seulement d'eux.
L'homme reste une préoccupation constante dans toutes les questions que nous posons par la suite.
A cette interrogation nous répondrons à partir de trois points :
Un système d'information dans un établissement scolaire doit poursuivre les objectifs généraux de l'école et de l'éducation tels qu'ils ont été décrits par de nombreux auteurs tels que, par exemple, Condorcet. L'école est un moyen de lutte à la fois contre l'ésotérisme et l'obscurantisme. On trouve, par exemple sous la plume de Condorcet cette profession de foi qu'aucun humaniste ne peut renier : «Nous ferons voir que par un choix heureux et des connaissances elles-mêmes et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés ; pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir bien les remplir ; pour juger ses propres actions et celles des autres, d'après ses propres lumières et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine... pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de la raison ; pour échapper aux prestiges du charlatanisme qui tendrait des pièges à la liberté de ses opinions et de sa conscience sous prétexte de l'enrichir, de le guérir et de le sauver». (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Paris Boivin, 1795).
Cette idéologie, les professionnels de la documentation la reprennent entièrement à leur compte. Ils sont les héritiers d'un mondialiste convaincu : Paul Otlet qui veut construire autour du document et de son libre accès, la cité mondiale. Mais, «pour rendre accessible la quantité d'informations et d'articles donnés chaque jour dans la presse quotidienne, dans les revues, pour conserver les brochures, comptes rendus, prospectus, les documents officiels, pour retrouver les matières éparses dans les livres, pour faire un tout homogène de ces masses incohérentes, il faut des procédés nouveaux, très distincts de ceux de l'ancienne bibliothéconomie, tels qu'ils sont appliqués». (Traité de documentation : le livre sur le livre. Bruxelles : Éditions Mundanéum, 1934). Ainsi le documentaliste voit son rôle de médiateur entre la masse documentaire et l'utilisateur final ennobli par l'objectif humaniste du partage des savoirs, la mise à disposition de tous, grâce à son travail, du patrimoine informationnel mondial. Le documentaliste est animé par la lutte pour l'égalité, contre l'exclusion. Aujourd'hui le réseau Internet entraîne un certain nombre de penseurs vers des idées semblables de partage sans frontières. Celles-ci trouvent d'ailleurs leur concrétisation dans des programmes d'action tel le Programme général d'information Unisist, réseau mondial d'information qui connaît aujourd'hui une sorte de renouveau avec le
Sommet mondial de la société de l'information, ouvert à Genève en 2003.
L'institution scolaire doit rester une institution repérable dans nos environnements comme un lieu où l'on apprend des savoirs. Elle doit le rester aussi comme un lieu où l'on apprend à savoir être et surtout à savoir devenir un citoyen responsable dans une société de plus en plus qualifiée de société de l'information.
Dans cette société de l'information réside notre deuxième argumentation pour la création d'un système d'information dans l'institution scolaire. L'expression de société de l'information est devenue courante et un peu passe-partout. Construit sur le modèle de société agricole ou de société industrielle, ce concept tend communément à désigner une nouvelle ère qui transformerait les relations sociales du fait de la diffusion généralisée des technologies de l'information et de la communication. L'Unesco, dans son Rapport mondial sur l'information. Paris : Unesco, 1998) propose cette définition, reprise à l'occasion du premier Sommet mondial de l'information : «Société dans laquelle l'information est utilisée intensivement en tant qu'aspect de la vie économique, sociale, culturelle et politique». De son côté, Marc Uri Porat, dans un rapport célèbre estime que 80 % des travailleurs dans les pays développés s'occupent ou s'occuperont bientôt d'information et de services. Et Jacques Attali complète «Dans cette société mondiale, les développements essentiels porteront sur les secteurs de la communication et de création de l'information et sur les réseaux permettant de faire circuler cette dernière» (Hypermonde et géopolitique. Documentaliste-Sciences de l'information, mai juin 1998, vol 35, n° 3, p.139-143).
C'est dire l'importance de l'information dans nos sociétés contemporaines avec l'émergence de nouveaux besoins, l'émergence du secteur de l'information comme source future de productivité et des conséquences sur les professions, les entreprises et les citoyens encore mal mesurées. Il paraît évident dès lors que l'école apprenne à l'élève, à cet homme en devenir, à se conduire dans cette société de l'information, à acquérir cette culture de l'information qui lui permettra de se repérer et de se construire.
Pourtant, lorsque l'on examine les actions comme les discours autour de cette société, on peut émettre la crainte de voir le déterminisme techniciste l'emporter en méconnaissant les processus d'appropriation des nouvelles technologies. Les textes fondateurs de la société de l'information font une place importante aux questions sociales qu'elle soulève. Ainsi Al Gore présente les autoroutes de l'information comme un moyen de rapprocher les hommes et d'éviter que n'apparaisse une barrière séparant info-riches et info-pauvres. Pourtant le
Sommet mondial de la société de l'information est placé sous la responsabilité de l'Union internationale des télécommunications (ITU), organisation animatrice des industries du «tuyau». Le plan d'action
eEurope montre que la rationalité techno-économique l'emporte sur la dimension sociale. «De nombreux projets de démocraties électroniques conçus par des équipes d'ingénieurs sans connaissances spécifiques en sciences politiques ni en sociologie, révèlent un haut degré d'incompréhension du fonctionnement des processus décisionnels», écrit Laurence Monnoyer-Smith qui ajoute «Les élèves, les citoyens et les administrés restent encore les grands absents de la société de l'information, malgré les «efforts» de la Commission». (Heurs et malheurs de la société de l'information dans l'Union européenne. Communication et médias. La documentation française, 2003). Nous exprimons cette même crainte que la rationalité technique l'emporte aussi dans l'école. L'un des textes proposés lors du Capes externe de documentation, session 2004, porte le titre : Intranet d'établissement : une volonté de travailler ensemble. Il semble que l'on place ici la charrue avant les boeufs. N'est-il pas plus correct d'écrire : une volonté de travailler ensemble : l'intranet d'établissement, un outil facilitateur ? Car ce n'est pas l'intranet qui va donner aux hommes cette volonté. Ce sont les hommes et d'abord eux qui vont s'exprimer, acquérir cette volonté et l'utiliser pour construire le système d'information qui offrira le «point d'accès unique aux ressources et services d'un établissement. Le système d'information doit en améliorer la visibilité, éviter aux enseignants et aux élèves de se perdre et permettre d'exploiter et de gérer au mieux les ressources proposées». (Document préparatoire de la journée).
L'institution scolaire a compris depuis longtemps l'importance de donner à ses élèves une culture informationnelle lui permettant d'aborder sa vie d'adulte en pleine conscience et force face aux très nombreuses problématiques soulevées par l'information (sur ou sous information, pollution de l'information, manipulation de l'information, infoguerre...) sur lesquelles nous reviendrons. L'ensemble des acteurs pédagogiques participe à la formation des élèves. Toutefois, les enseignants documentalistes ont reçu cette mission prioritaire en mettant à la disposition de tous, des ressources documentaires et en gérant des centres de documentation, les CDI. Ce qui anime en priorité les enseignants documentalistes, c'est de donner accès à l'information par l'intermédiaire du document et non plus par la seule voie de la parole magistrale. Le documentaliste est l'héritier de la documentation telle que l'a créée son fondateur qui découvre que le document donne l'autonomie à son utilisateur. Le document se présente donc comme une solution à l'accès au savoir et à la connaissance, une solution pour la diffusion à un plus grand nombre de personnes. En donnant à l'émetteur la possibilité d'émettre par l'intermédiaire du document, ce dernier donne au récepteur la liberté d'y accéder librement. Le document ouvre donc sur un schéma de communication indirecte où auteur et lecteur se rencontrent par la médiation du document avec pour le lecteur, une certaine liberté spatio-temporelle. Dans l'école traditionnelle, l'information est le fait du seul enseignant. C'est le cours magistral qui a tant fait couler d'encre. Le document n'intervient que pour illustrer cette parole, parfaire cette matière première, distribuée dans un lieu bien identifié, la classe, dont l'enseignant est le principal acteur. Avec la documentation, le document change de statut et, avec lui, le lieu dans lequel il est mis à disposition et la personne chargée de son traitement. Désormais, il n'est plus seulement illustration, second par rapport à un cours. Il prend la première place. De plus, en se diversifiant, il donne à son utilisateur la possibilité de trouver l'information dans une forme qui lui parle, lui convient le mieux. Le document constitue donc une double solution : solution à l'individualité des récepteurs et à leur rythme de travail ; solution aux limitations spatio-temporelles et quantitatives imposées dans le groupe classe. Le document est chargé, à l'égal du maître, d'enseigner. Comme lui, il «signale» l'information avec un plus : il apporte l'autonomie d'accès et l'autonomie dans son appropriation. Cela implique que l'ensemble des documents mis à la disposition de l'usager du système d'information soit rassemblé dans un même lieu réel ou virtuel et «documentairement» traité.
Nous retenons de ce qui précède que la création et la maintenance d'un système d'information dans un établissement scolaire doit participer à l'idéologie du partage des savoirs et de lutte contre l'exclusion. Cela signifie concrètement, la mise à disposition pour l'utilisateur d'information documentée et adaptée, ce qui définit la tâche documentaire.
Mais de quelle information parle-t-on ? Nous reposons la question abordée ci-dessus mais dans une autre optique. Il n'est plus question de confondre l'information, donnée binaire qui relève de l'industrie du secondaire (l'électronique) et l'information, notion qui relève du tertiaire. Ici, l'information renvoie à une activité humaine : celle de mettre une connaissance dans une forme, le plus souvent le langage mais aussi de plus en plus, sous la forme d'images et de son, sous une forme multimédia. L'information englobe donc toute production individuelle ou collective faisant intervenir l'intelligence humaine et prenant la forme d'un service (collecte, traitement...) pouvant donc être communiquée sous une forme lisible par l'homme. L'information est le résultat d'une activité caractéristique de l'homme et comme toute activité humaine, elle se révèle riche et polymorphe. Il importe donc de comprendre que dans un système d'information co-existent des informations de type très différent, nécessitant un traitement ainsi qu'une évaluation différenciée. Cette réflexion nous entraîne à observer l'information quand elle traduit un contenu mais aussi la forme dans laquelle s'incarne ce contenu.
En schématisant un peu, on peut décrire les informations autour d'un axe principal qui est celui de la validation. On peut, en effet, établir une distinction entre l'information-connaissance et l'information-opinion ou comme l'exprime Durkheim entre le jugement d'existence et le jugement de valeur.
L'information-connaissance est l'information scientifique et technique validée par des chercheurs, des spécialistes. On peut ranger dans cette catégorie, toutes les informations disciplinaires telles que la géographie, les mathématiques, la grammaire ou l'histoire. Ce type d'information nécessite une réflexion sur la valeur de la vérité et l'erreur. En effet, le rythme de renouvellement du savoir s'est fortement accéléré dans ces dernières années. En chimie, par exemple, des scientifiques estiment que la moitié de ce qui est considéré comme vrai aujourd'hui n'aura plus de valeur dans 10 ans. Il en va de même pour la médecine et pour d'autre disciplines scientifiques. La vérité aujourd'hui est l'erreur de demain. Cette relativité des connaissances humaines, acquise avec la culture scientifique, a un impact sur la documentation réfléchissant à l'obsolescence des savoirs par l'intermédiaire des dates d'émission de l'information concernée. Apprendre à l'usager à repérer ces dates et, du même coup, à dater ses propres documents est un point important dans l'acquisition d'une culture documentaire.
L'information-connaissance ouvre sur la problématique de son acquisition et de son appropriation par l’élève, vérifiée par l'enseignant concerné.
L'information-opinion peut se résumer dans la connaissance vulgaire ou sensible. Le sens commun, l'information publicitaire, l'information journalistique ainsi que tout un ensemble de pseudosciences en sont des exemples. Ces connaissances, par-delà leurs différences, présentent les mêmes caractéristiques : elles sont particulières, contingentes et non coordonnées. Elles se présentent comme un ensemble fragmentaire non relié par l'esprit en un tout cohérent. Elles sont contaminées par une foule de préjugés et stéréotypes souvent indéracinables. Savoir fragile dans ses rapports à la vérité, sujet à l'erreur, l'information-opinion pose deux réelles problématiques dans l'enseignement : celle de faire acquérir par l’élève le recul critique qui lui permettra d'accorder ou pas crédit à l'information recherchée et trouvée ; celle de l'ordonner dans un tout organisé. L'information-opinion constitue l'essentiel de l'information en dehors de la classe et des matières inscrites au programme. Elle est donc quantitativement très importante mais surtout elle entre dans la vie de l'usager de façon irruptive, le laissant souvent passif, informé malgré lui. Elle est partout : sur les murs des rues, dans les émissions radiophoniques, télévisuelles, les magazines, les journaux. Elle présente le danger d'induire en erreur dans l'acquisition de connaissance mais surtout d'induire en erreur dans l'acquisition des valeurs humaines. Acquérir une information «fausse» sur le jardinage paraît bien anodin par rapport à la problématique née de ces informations argumentant le «bien-fondé» du racisme, de la haine, de l'esclavage... Car l'information-opinion est profondément polluée. C'est la rumeur, l'hoax, la désinformation, la propagande... où l'information est manipulée volontairement pour convaincre et faire adhérer à des idéologies contraires au respect de l'homme et de sa liberté.
C'est pour ce type d'information que certains ont émis l'idée de créer une AOC (Appellation d'Origine Contrôlée) pour les sites Internet. C'est pour ce type d'information qui sort du cadre de la classe mais entre par tous les moyens actuels d'information que le documentaliste doit se battre pour faire admettre l'impérative nécessité de l'acquisition d'un esprit critique, d'une culture de l'information, condition dans la formation de tous les citoyens du monde.
Par ailleurs, cette information, nous l'avons déjà dit, a la caractéristique d'être émise de façon «monocorde», pourrions-nous dire, car elle mêle côte à côte le futile et l'essentiel, l’accessoire et l'important sans aucune hiérarchie. Apprendre à classifier, à hiérarchiser l'information est un autre but important de la culture documentaire.
L'acquisition d'une méthode. Ces deux types d'information se rejoignent pour des problématiques communes bien connues des enseignants documentalistes : donner à l’élève une méthodologie de recherche d'information, lui apprendre à évaluer les sources, à acquérir un esprit d'analyse et de synthèse. C'est aussi lui apprendre à mémoriser l'information trouvée, c'est-à-dire acquérir une méthode d'organisation du travail intellectuel. C'est lui apprendre aussi à faire face à la surinformation dont tout utilisateur d'Internet est le témoin. Il faut pour cela se rappeler que l'homme n'est pas et n'a pas qu'une tête. Face à l'information, il réagit dans sa totalité, avec, entre autre, son émotivité. Cela peut se traduire par des découragements quand l'information à trier est quantitativement trop importante.
Le matériau de base constituant la base du système d'information dans l'établissement scolaire peut donner lieu à une autre réflexion concernant sa ou ses formes. Se rappeler de l'étymologie du terme (in forma) entraîne à réfléchir sur l'importance de la forme donnée à la connaissance. Ceci est à l'origine de deux interrogations : quelles sont les formes dans lesquelles la connaissance peut être coulée ? La forme choisie pour exprimer une connaissance a-t-elle une influence sur la connaissance exprimée ?
Il existe plusieurs systèmes de signes permettant d'associer un signifiant et un signifié. Ce sont tous les moyens d'expression écrite, audiovisuelle, visuelle... On peut cependant se demander, face à cette palette des formes dans lesquelles une connaissance peut être façonnée, si tous les savoirs sont égaux. On peut déterminer, en effet, des savoirs «monoformes» (comment exprimer autrement que dans des chiffres, l'arithmétique, dans des formules chimiques, la chimie ou dans des concepts, la philosophie ?) et des connaissances plus concrètes et multiformes. On peut émettre l'hypothèse que plus on s'approche d'une connaissance concrète et plus on peut l'exprimer sous des formes différentes. Ainsi, le schéma d'une scie sera le même pour tout le monde ; mais la photographie d'une scie pourra différer en fonction d'un tas de facteurs : le modèle, la lumière, la couleur... Or aujourd'hui, l'image prend une importance singulière et semble concerner en priorité l'information-opinion. La forme a un effet sur le sens. Toutes les études sur l'image le démontrent. Cette réflexion redouble la nécessité pour l’élève d'apprendre à «lire» pour apprendre à se reculer face à l'information exprimée ; les formes données au message donnant parfois ouverture sur des pollutions volontaires ou non de l'information.
L'information apparaît intimement liée aux concepts de connaissance dont elle n'est qu'un élément. Le savoir évoque l'idée de somme. Il englobe l'aspect quantitatif des connaissances explicitées, mises en ordre et organisées. Le système d'information dans un établissement scolaire ne doit pas se réduire à l'acquisition d'une plus grande quantité d'informations. C'est pourtant ce sur quoi aujourd'hui se focalise le réseau Internet. A ce sujet, Théodore Zeldin remarque : «L'Internet en est encore à l'âge de Bouvard et Pécuchet dont l'ambition était de copier toutes les connaissances. Nous disposons maintenant d'une immense masse d'informations de toutes sortes et c'est tout à fait valable ; c'est merveilleux de pouvoir y accéder, mais la question est : "Comment pouvons-nous transformer ces informations en savoir et en sagesse au service de nos propres desseins ? Comment pouvons-nous développer notre propre sagesse ?" L’Internet n'offre aucune sagesse». (Le futur de l'Internet. in Text-e : le texte à l'heure de l'Internet. Paris : Bibliothèque Centre Pompidou, 2003, chapitre V, p.126). Ce texte est accessible en ligne :
http://www.text-e.org). La création d'un système d'information devrait répondre à ces mêmes interrogations. Celles-ci devraient avoir un impact sur une politique d'acquisition fondée sur la qualité et non pas sur la quantité et sur la pédagogie documentaire préoccupée par la transformation de l'information en connaissance.
Nous retrouvons ici la dichotomie distinguant le créateur et l'utilisateur du système d'information. Car le choix des outils ou des équipements doit se préoccuper de ces deux catégories d'acteurs. Mais nous trouvons également une autre dichotomie concernant d'une part les outils informatiques et d'autre part, les outils documentaires, c'est-à-dire les documents.
On pense bien sûr en priorité à l'équipement informatique. Nous ne parlerons pas ici du «hardware». Connaître le champ des possibles au plan technique, notamment au plan des caractéristiques et des potentialités, s'avère précieux pour faire les choix les plus avisés. C'est pourquoi le documentaliste doit exercer une veille constante sur ces possibles. En ce sens, nous regardons plutôt les outils d'informatique documentaire susceptibles d'assister le documentaliste dans ses tâches ou l'utilisateur dans sa recherche d'information. Ces outils jouent effectivement un rôle vedette puisqu'ils ouvrent sur des possibilités documentaires déterminantes. Nous les présentons autour de deux axes portant sur l'accès à l'information et sur son traitement.
Ils concernent deux chapitres : la communication humaine et la communication de l'information par le système
Kartoo ou Nous ne voulons pas nous étendre sur les solutions ou les possibilités techniques réelles offertes. Nous voulons de nouveau exprimer la crainte de voir le système d'information dans l'établissement scolaire limité au seul «dispositif informatique global d'accès à la documentation et à l'information multimédia, depuis un poste de travail ou de consultation banalisé, grâce à une interface rendant transparente à l'usager les différents langages et normes des systèmes agrégés constitutifs». (Document préparatoire de la journée). Car «ce poste de travail ou de consultation banalisé» entraîne dans l'oubli un outil de base essentiel pour le documentaliste comme pour l'utilisateur : à savoir le document.
Certains seront peut être choqués de voir le document côté support, qualifié d'équipement ou d'outil. Et pourtant, le document est bien un objet permettant d'accéder au savoir. On peut donc le considérer comme un outil ou équipement. Des lors, la création comme l'utilisation d'un système d'information dans un établissement scolaire imposent de réfléchir sur trois principaux points.
Ces deux espaces nous entraînent à constater l'engouement des élèves mais aussi de nombreux adultes pour la recherche sur le seul réseau Internet au détriment de la recherche sur d'autre supports, imprimés essentiellement. Or, tous les documents n'ont pas encore fait l'objet d'une numérisation. C'est dire qu'ils ne sont pas consultables autrement que sous une forme papier. N'offrir d'accès qu'aux documents numériques représente ainsi une regrettable limitation. Car la documentation numérique caractérise en priorité des documents usuels, dictionnaires, encyclopédies ou des documents de la littérature secondaire (banques de données catalographiques ou bibliographiques) ou l'information évènementielle. Or des documents-papiers existent fort intéressants concernant souvent des petits éditeurs ou des documents émis dans des langues rares ou tout simplement encore non numérisés. Dédier le système d'information aux seuls documents numériques ou numérisés a pour résultat de priver les utilisateurs de sources d'information essentielles. Mais cela implique aussi sur le plan pédagogique la nécessité d'avoir deux apprentissages complémentaires mais indispensables pour deux types de lectures différenciées.
Des apprentissages différenciés. Lecture numérique et lecture imprimée différent énormément. Les repères dans l'espace changent. L'homme a besoin, comme l'exprime Virilio d'une nouvelle boussole. Toutes les études concordent pour reconnaître que le codex, livre composé de feuilles pliées, assemblées et reliées, en supplantant le rouleau qui jusque-là avait porté la culture écrite, a transformé profondément les usages des textes. «Avec la nouvelle matérialité du livre, des gestes impossibles devenaient communs : ainsi écrire en lisant, feuilleter un ouvrage, repérer un passage particulier».(CHARTIER, Roger. Lecteurs et lectures à l'âge de la textualité électronique, in Text-e : le texte à l'heure de l'Internet. Op.Cit, chapitre 1, p. 18). Le codex rendit possible un rapport inédit entre le lecteur et ses livres. Sommes-nous à la veille d'une semblable mutation ? Sûrement car le document numérique efface les différences entre les genres et les usages des textes. Mais pour l'instant la coexistence existe et invite a réfléchir sur les modalités de lecture spécifique que permet le livre électronique. Car il ne s'agit pas d'une substitution d'un support. Il s'agit d'une nouvelle forme d'organisation de l'information sur un support inédit. Un des points marquants est la rupture du document numérique avec la lecture linéaire. L'hypertexte et l'hyperlecture permettent à chacun de créer son hyperdocument. Que devient l'apprentissage des documents imprimés, les repérages grâce aux titres, sous titres, paragraphes, index, sommaire... face à l'apprentissage de documents numériques où les repérages se font de façon complètement différente avec des URL ou des métadonnées très souvent difficiles à lire et à comprendre ?
Littérature grise ou littérature commerciale ? Une autre problématique doit préoccuper les professionnels de l'information dans la construction d'un système d'information. Celui-ci n'offre-t-il pas l'opportunité de favoriser l’accès à la littérature secondaire, voire tertiaire ? Ce sont, par exemple, les devoirs d'élèves, des cours, des exercices proposés par des enseignants, des travaux divers résultants de collaborations d'acteurs différenciés venant de disciplines elles-mêmes différenciées. Ainsi, les technologies de l'information offrent une occasion pour donner accès à des informations grises que les systèmes traditionnels ne pouvaient prendre en charge pour des raisons matérielles. La capacité de traitement, de mémorisation des équipements permet de pratiquer ce qu'aujourd'hui, on appelle la gestion des connaissances ou Knowledge Management (KM)
Littérature primaire ou secondaire ? Dans le même esprit, une discussion doit être engagée portant sur les outils documentaires traditionnels. Il ne nous appartient pas ici d'engager la discussion de façon profonde. Il s'agit d'attirer l'attention sur les questionnements qu'entraîne dans un service de documentation, l'utilisation de technologies de l'information. Un outil documentaire tel que le thésaurus garde-t-il désormais son sens et son rôle? Que signifie le catalogue dans cette logique de flux dont nous parlions précédemment ? Ce sont autant de questions auxquelles nous ne répondons pas ici. Nous devons cependant, impérativement les poser à l'occasion de la remise en cause du système d'information dans l'établissement scolaire tel qu'il existait avant que n'arrivent, dans son environnement, les technologies de l'information.
Nous nous dirigeons pour répondre à cette cinquième interrogation sur deux voies. La première concerne celle que doit suivre le créateur d'un système d'information dans l'établissement scolaire. La seconde, essentielle, porte sur celle que doit suivre le professionnel soucieux de son utilisateur. Nous les abordons de façon très générique en n'ignorant pas que se greffent sur ces généralités, de multiples questions spécifiques concernant des choix à faire.
Workflow et groupware. Le principal impact des technologies de l'information porte sur les collectifs de travail. La préoccupation du travail en équipe n'est pas nouvelle. Elle trouve un regain d'intérêt grâce aux technologies de l'information. En effet, des outils technologiques, tels ceux facilitant le travail coopératif, permettent de mettre des ressources en commun, facilitent les problèmes de coordination et de travail en commun. Nous pouvons, en ce sens, distinguer deux principales familles d'application : le workflow et le groupware. Pour simplifier, on peut dire que le workflow consiste dans la normalisation du travail. C'est la rationalisation du travail. Celle-ci ne dépaysera pas le professionnel de l'information habitué à remplir des bordereaux normalisés de catalogage, d'analyse ou d'indexation structurée. Les groupware offrent, quant à eux, aux utilisateurs un espace commun de partage d'information avec, en général, des fonctionnalités de stockage, de notification et d'agenda partagés. Ce sont ces utilisateurs qui, par la suite, fixent les règles qui régissent leurs fonctionnements. Alors que le workflow est efficace dans les activités de routine, le groupware fonctionne davantage sur un mode incitatif. Il est à la base de travaux communautaires. Wikipédia en est le porte-parole.
Formation a la recherche documentaire. Il y a beaucoup à dire sur cette formation qui semble devenir apparemment inutile avec l'avènement du réseau. Internet. Cependant, il importe de se méfier des apparences car la formation à la recherche devient plus que jamais impérative dans notre société de l'information. Il faut, en effet, dénoncer vertement l'illusion d'efficacité et d'autonomie que donne le système générique d'information actuel : Internet. Ce dernier, quelle que soit la question, apporte toujours de multiples réponses. Cela fait croire, à tort, à l'usager qu'il sait non seulement utiliser le réseau mais encore qu'il sait mener une recherche documentaire. Or, ce réseau fait vivre de nouvelles problématiques comme l'indispensable formation à l'instrument ou formation «presse-bouton». Mais il ravive des problématiques liées de tout temps à la formation à la recherche en les rendant profondément plus complexes dans un habillage apparent de simplicité. Ainsi, une recherche d'information commence, en amont par la transformation d'une «culture sur demande» par une culture pour soi, c'est-à-dire inspirée par un utilisateur libre et curieux. Elle se continue par le choix des sources, souvent accessibles sur le web invisible, l'explicitation du besoin à travers une équation de recherche. Pendant la recherche, elle met en jeu un processus itératif permettant d'ajuster en temps réel, les résultats obtenus avec la question posée. Enfin, avec la recherche terminée, commence une nouvelle phase : celle de sa mémorisation et celle de son appropriation dans lesquelles interviennent obligatoirement ensembles, le documentaliste et le ou les spécialiste(s) de la discipline concernée. Au cours de cette phase, l'enseignant documentaliste passe obligatoirement le relais au spécialiste, à même de juger du bien fondé des informations trouvées, validées et assimilées par celui qui les a recherchées.
La formation à la recherche d'information reste, malgré les apparences, absolument indispensable car l'autonomie, la liberté de l'utilisateur final reposent sur des fonds mouvants. S. Broadbent et F. Cara, consultants chez Coji, (Les nouvelles architectures de l'information, in Text-e, Op.Cit, p.197/198) examinent ce que «font les gens sur le Web». Ils distinguent ainsi les utilisateurs «experts» (ce que sont ou devraient être les professionnels de l'information), les utilisateurs «naïfs » qui ne sont pas encore entrés dans le monde de l'Internet et, enfin, les utilisateurs «légers», quantitativement les plus présents sur ce réseau. «La plupart des utilisateurs «légers» ont des comportements très stéréotypés : après six mois d'utilisation de l'Internet, ils n'essaient même plus de faire des recherches avec un moteur de recherche et consultent systématiquement les mêmes six ou sept sites». L'observation d'étudiants, par exemple, montre qu'ils ne connaissent souvent et n'utilisent que quelques moteurs ou annuaires tels que Google ou Yahoo tout en affirmant sincèrement savoir se servir du Net. Mais interrogés, ils avouent leur ignorance sur ce qu'est un métamoteur, la différence existant entre un annuaire et un moteur de recherche. Ils ne savent pas ce qu'est une métadonnée et comment y accéder, la possibilité offerte par la plupart des outils de recherche de faire des recherches avancées...
De plus, révèlent les auteurs ci-dessus mentionnés, «La navigation à l'intérieur des sites est aussi très procédurale et suit des routines rigides» (Op.Cit, p.199). Nous nous trouvons ici dans une situation inédite que Platon résume très bien dans le mythe de la caverne où les ombres sont prises par l'homme pour la lumière. Plus la recherche semble facile et plus l'utilisateur s'enfonce dans l'ombre, persuadé qu'il est sur la bonne voie. C'est ce que dénonce avec force l'enseignant documentaliste. Il défend, encore plus aujourd'hui, une nécessaire formation à la recherche documentaire. Il devra se battre pour la faire admettre tant est grande l'illusion du «savoir chercher» et la confiance dans la puissance des agents intelligents qui font la recherche à la place de l'homme ! "Il est clair", écrivent B. Pochet et P. Thirion, "qu'il n'existe pas de capacité innée de repérage et d'exploitation de l'information. C'est un leurre. Un leurre politiquement porteur peut-être. L'utilisateur ne peut, sans apprentissage, naviguer efficacement à travers les écueils de l’accès et de l'exploitation d'une information de qualité. Ce sont des compétences qui s'acquièrent et pour lesquelles l'institution scolaire a un rôle essentiel à jouer. Pour nous, il s'agit là d'un enjeu fondamental du système éducatif, car ce sont des compétences démultiplicatrices. Elles ne sont pas une fin en soi, mais un moyen inévitable pour accéder à d'autre compétences". (POCHET Bernard, THIRION Paul. Formation documentaire et projets pédagogiques in BBF, janvier 1999, t.44, no 1, p.16-22)
Ceux qui décident de faire vivre un système d'information doivent se préoccuper des coûts engagés dans ce système, de ses performances et de sa rentabilité. Malheureusement, celles-ci répondent à des logiques qui se révèlent souvent incompatibles avec les impératifs pédagogiques. C'est le cas, par exemple, de la gratuité de l'information voulue par l'utilisateur mais non pas par le fournisseur.
Les coûts d'un système. Un système à un coût qui fait intervenir un certain nombre de postes budgétaires : le temps de travail du personnel ; l'équipement et sa maintenance ; le consommable ; les charges externes (frais de télécommunications...) ; les frais d'administration ; ceux de service (nettoyage, climatisation...). Il ne nous appartient pas ici d'aller plus avant dans cette comptabilité. Nous voulons, cependant, souligner que les technologies de l'information changent la «donne» pour certains types de documents. Les abonnements électroniques des éditeurs commerciaux, par exemple, se révèlent être plus chers et moins rentables que les abonnements papiers. Car l'abonnement électronique donne à l'abonné le statut de locataire et non plus de propriétaire ; de plus, la TVA est plus chère. Cet état de fait est à l'origine de la création de consortium d'achat, tel
Couperin, réunissant plusieurs bibliothèques pour une exploitation partagée des abonnements.
Gratuité des informations. L'aspect financier qui interpelle les acteurs éducatifs porte à la fois sur la gratuité des équipements et sur celle des informations. Ils défendent la gratuité au nom de la lutte contre l'exclusion et l'égalité d'accès pour tous au patrimoine informationnel. Mais, ils se heurtent à la logique financière des fournisseurs d'information : organes de presse et d'éditions, producteurs de bases et de banques de données, fournisseurs d'information qui entendent bien vendre leurs produits et tirer bénéfices de ces ventes. Pour y voir plus clair, il convient de distinguer les coûts, leur mode de financement et les conditions d'accès à des corpus d'information. Car la gratuité à un coût. Il faut donc se battre pour l'obtenir mais en ayant conscience que, quelque part, il y a un payeur. C'est une condition à connaître par tous ceux qui en bénéficient, pour devenir responsable. Or cet aspect est trop souvent occulté dans l'acte éducatif. C'est dire ainsi que tout système d'information nécessite un appel à la citoyenneté et donc une formation déontologique.
De très nombreuses études portent sur l'évaluation d'un système d'information posant la question de l'évaluation globale du système ou, au contraire, d'un point précis de son fonctionnement.
L'évaluation globale concerne deux principales données quantitatives ou qualitatives : la performance du système et le degré de satisfaction de l'utilisateur final.
Mesures quantitatives. «L'étude des phénomènes informationnels, explique Y.F Le Coadic, a révélé l'existence de régularités, de rapports mesurables, de distributions qui ne peuvent être mis à jour que par l'application de la mathématique et de la statistique. Cela a donné naissance à un nouveau champ de recherche en science de l'information appelé «infométrie». (Mathématique et statistique en sciences de l'information. Paris : CNAM-ICST, 2002 [disponible en ligne
http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/documents/archives0/00/00/03/63/sic_00000363
_03/sic_00000363.html]). L'infométrie mathématique permet de mesurer la performance de la «boîte noire» du système. C'est, par exemple, la mesure du silence ou du bruit lors d'une recherche documentaire, celle de l'obsolescence de l'information. L'infométrie statistique permet de mesurer la fréquentation d'un système d'information, le nombre de fois où un document est consulté ou un site visité, le taux de croissance d'un site (webométrie). Elle permet également de calculer la co-occurrence entre des mots clés.
Mesures qualitatives. Le système répond-t-il aux besoins, aux demandes et aux attentes des utilisateurs ? Pour le savoir, les responsables du système doivent mener des enquêtes régulières. Ils doivent savoir aussi en pondérer les résultats car les mesures de satisfaction de l'utilisateur se heurtent à la problématique du besoin et à la relativité de son opinion.
Les sciences humaines et sociales étudient depuis longtemps la notion de besoins liés à l'apparition de toutes activités humaines. L'analyse de ce concept renvoie à de nombreuses problématiques que l'on peut décrire autour de trois principaux axes :
Nous avons découvert au début de notre réflexion la complexité du concept de système. Le système d'information dans l'établissement scolaire devra prendre en compte l'ensemble des éléments analysés ici, les mettre en interaction dynamique, les organiser en fonction des objectifs examinés ci-dessus. Nous avons vu également le risque du malentendu consistant à réduire ce concept à la seule facette de l'informatique. Tout notre travail tend à prouver qu'un système d'information dans un établissement scolaire est, non seulement, difficile à créer et à maintenir, mais aussi que le professionnel de l'information y joue un rôle locomotif. Ce rôle le fait intervenir dans le fonctionnement de la «boite noire» du système mais surtout dans les communications avec tous les acteurs concernés.
Nous avions rencontré l'homme au début de cette conférence. C'est sur l'homme que nous allons conclure. L'homme dont la présence se révèle indispensable dans l'acte d'apprentissage, ce que M. Serres traduit par la notion de «présentiel». L'enseignant documentaliste est un médiateur entre les documents et les utilisateurs. Il doit marquer sa présence par sa disponibilité et son écoute à leur égard.
Par ailleurs, il importe de se méfier des discours technocrates glorifiant les technologies toujours plus performantes que l'homme, qui vont donc le remplacer. Or, constate Scardiggli dans le Sens de la technique (Paris : PUF, 2000) : «jamais il n'apparaît de passage à un autre mode de société, de bouleversement soudain des structures sociales et de l'organisation de la vie en société, de mutations de valeurs et de la culture quotidienne. Le décalage est considérable entre l'ampleur des transformations annoncées et ce que les technologies nouvelles deviennent bien prosaïquement. Elles n'ont pas réussi à être des technologies du social.» Le social relève de l'homme et seulement de lui. Dans un établissement scolaire, les acteurs éducatifs ne doivent jamais perdre de vue que l’élève n'est pas qu'une tête. Il est une personne et, à ce titre, doit pouvoir bénéficier d'une rencontre humaine, incluse impérativement dans le système d'information.
«Nous devenons parfois les esclaves de ces nouvelles technologies», remarque T. Zeldin en parlant du réseau Internet (Op.Cit, p. 124). Nous qui voulons transmettre à nos enfants les valeurs de l'humanisme fondées sur la reconnaissance de l'autre et de sa liberté, soyons conscients de ce risque et, à travers le partage des connaissances, sachons garder notre liberté.