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Par Jean-Paul Thomas,
SavoirsCDI
[décembre 2009]
Mots clés : bande dessinée , écrivain
Christophe Lemoine : Scénariste, écrivain dans divers domaines (TV, animation, livres jeunesse), je suis arrivé à travailler dans la BD, par hasard. La rencontre d'un dessinateur qui cherchait un projet, et de fil en aiguille... Mais mon goût pour la BD, en tant que lecteur, remonte à mon enfance, comme pour beaucoup, et ne s'est jamais vraiment calmé.
Christophe Lemoine :- Je pense que ce sont les éditeurs qui ont commencé. Dans un marché saturé, où règne la surproduction, où la guerre pour la mise en place chez les libraires fait rage, la découverte d'un nouveau "filon" à exploiter provoque, rapidement (quand ça marche), une ruée générale des maisons d'édition vers la "terre promise" du nouveau genre. Dans les années 80, nous avons "vécu" (du nom d'une célèbre collection) l'engouement pour le genre historique puis ce fut la fantasy puis l'ésotérique puis... Delcourt a dû être un des premiers à tenter l'adaptation littéraire et, au vu du succès, les autres ont suivi. Au niveau des auteurs, si, pour beaucoup, il s'agit simplement de répondre à la demande d'un éditeur d'entrer dans son catalogue, il y a peut-être aussi une sorte de tentative de réponse à une crise d'inspiration actuelle autour du scénario. Avec l'arrivée de l'autobiographie, du roman graphique, avec l'explosion des styles et des formats, etc. La BD vit une vraie révolution, le champ du possible s'ouvre largement et certaines questions peuvent tourmenter les auteurs au moment de se lancer dans une création : qu'est-ce que je fais ? Un one shot ? Une épopée en 18 volumes ? Un blog ? Je raconte quoi ? Une guerre intergalactique ? La dépression de ma belle-soeur ? Le retour à des récits classiques, dont la solidité des fondations n'est plus à prouver, peut avoir un côté rassurant. Il faut aussi envisager la question du côté des lecteurs et affirmer clairement, quitte à passer pour réactionnaire, que la plupart des gens, aujourd'hui, ne veulent plus ouvrir un livre où il n'y a que des mots alignés sur beaucoup de pages, sans une seule image. La raison principale de toutes ces parutions, c'est quand même, à mon humble avis, que le lectorat a la flemme de s'attaquer aux romans et qu'il préfère retourner à des récits classiques par le biais de versions condensées et illustrées...
Christophe Lemoine : Je vois deux types d'adaptations possibles : la fidèle ou la libre. Dans l'absolu, l'une n'est pas meilleure que l'autre. Pour la fidèle, l'adaptateur ne s'envisage absolument pas dans une démarche d'auteur (ce fut mon cas pour les "
Romans de Toujours"). L'effort est porté sur la traduction la plus sincère possible de l'oeuvre dans un autre media. On n'invente rien, on ne rajoute rien. Et l'on s'efforce de retraduire l'esprit de l'époque, pour les oeuvres classiques, y compris dans ce qu'elles peuvent avoir de déstabilisant pour la mentalité d'aujourd'hui (par exemple, le racisme ou le prosélytisme protestant de "Robinson Crusoe" de Defoe). Tout ce qui a pu devenir "politiquement incorrect" ne doit pas être gommé mais peut, par exemple, être éclairé par une adjonction explicative. On est clairement dans une démarche pédagogique. Pour la libre, on s'empare de l'oeuvre et de ces personnages et on en fait absolument ce qu'on en veut. Après tout, les classiques sont, au-delà du domaine public, des éléments importants de notre inconscient collectif. On a tout à fait le droit de jouer avec.
Christophe Lemoine : Je l'ai dit, je ne pense pas qu'il y ait hiérarchie entre une adaptation libre ou une fidèle. Ce qui est important, à mon avis, c'est que le choix de l'une ou l'autre soit clairement assumé par l'adaptateur... Et clairement énoncé. Il serait dommageable que des lecteurs prennent pour argent comptant une adaptation très libre d'une oeuvre...
Christophe Lemoine : Je ne crois pas du tout qu'une adaptation BD d'une oeuvre écrite donne aux lecteurs l'envie d'aller vers le livre-source. Comme les adaptations au cinéma ne "relance" pas les livres. Une fois que le lecteur a "joui" du récit, il y a peu de chances qu'il ressente le désir de se plonger dans l'oeuvre écrite. Son désir va plutôt le porter vers un autre récit, encore vierge pour lui. L'intérêt se situe sûrement dans ce qu'on appelle communément "la culture générale". Prendre connaissance, sous une forme plus légère, de certains éléments importants du "patrimoine".
Deux fidèles :
Deux libres :