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Par Carole Détain,
CRDP de l'académie d'Amiens
[juin 2003]
Mots clés : écrivain, littérature de jeunesse , atelier d'écriture
J'ai découvert l'écriture très tard, aux abords de la cinquantaine. C'était à l'occasion d'un stage que j'organisais pour des enseignants du premier degré, avec l'écrivain Jean-Pierre Cannet. J'ai, depuis, publié trois romans (dont "Portraits d'automne", paru récemment en Folio) et d'assez nombreuses nouvelles. Professionnellement, ma carrière s'est partagée entre l'enseignement et l'action culturelle. Je dirige actuellement le CDDP de l'Oise.
Si les documentalistes ont souvent été mes interlocuteurs lorsque j'ai organisé des ateliers d'écriture dans les collèges de l'Oise, je n'ai mené, en qualité d'écrivain, qu'un seul atelier en collège, à Montataire, où le CDI et sa documentaliste m'ont accueilli. Je garde aussi le souvenir d'un atelier remarquable mené avec la documentaliste du collège de Froissy et l'écrivain Cécile Odartchenko, ou encore d'ateliers organisés au collège de Betz avec Yves Hughes. Dans tous les cas cependant un enseignant, généralement de français, était à l'origine de la demande. Lorsqu'une action est impulsée par le documentaliste, je constate qu'il s'agit souvent d'actions brèves (soit une rencontre avec un écrivain, soit 3 séances d'atelier). Une action de plus grande ampleur me semble toujours être lancée par un enseignant.
Le CDI est évidemment le lieu le plus propice pour accueillir une activité de cette nature. Je pense qu'il est essentiel que l'atelier ne se déroule pas dans une salle de classe. C'est là une position qui s'est consolidée durant la période 1994-2000, où j'ai mis sur pied, chaque année, une quinzaine d'ateliers selon une formule exigeante : un écrivain, une classe, une année. Ce qui signifie que l'écrivain avait une année complète pour mener un travail d'écriture avec une classe.
CDI donc pour bien signifier que l'atelier d'écriture, du moins dans son versus travail avec l'écrivain, ne se situe pas sur le terrain des apprentissages scolaires : pas besoin d'un écrivain pour apprendre la grammaire ! L'intervention de l'écrivain s'inscrit pleinement dans un usage littéraire de la langue, elle immerge la classe dans un travail de littérature. L'écrivain se pose, avec la classe, des problèmes d'écriture. Par exemple : comment cerner un personnage ? comment gérer le suspens ? comment faire progresser l'intrigue ? qui parle ? - ce qui renvoie à des problèmes de construction du texte - ou des problèmes plus précis de rythme de la phrase, d'usage des adjectifs, des phrases non verbales, de registres de langage... qui sont les questions que se pose tout écrivain quand il écrit.
Le temps de l'écriture n'est pas le temps scolaire. Lors du stage organisé pour les enseignants (trois fois une semaine, en 1995, 96 et 97), nous avions mis très vite en évidence l'extrême difficulté à répondre à une consigne d'écriture et, qui plus est, en un temps donné. Or, à l'école, c'est bien dans cette situation que nous plaçons les élèves. De même ce stage avait révélé aux maîtres la quasi impossibilité à écrire un texte à plusieurs. Or, dans leur classe, c'est très souvent vers l'écriture de textes collectifs qu'ils se tournaient.
C'est pour cela que, pour moi, l'atelier d'écriture mené avec un écrivain est une activité spécifique, résolument non-scolaire. Bien sûr elle a de nombreuses interactions avec le champ scolaire mais il ne faut pas vouloir lui appliquer les critères d'évaluation des apprentissages scolaires.
Un autre point essentiel qui préside à l'atelier d'écriture est le fait de s'adresser à un lecteur. L'enseignant, même lorsqu'il évoque cette règle d'écriture avec sa classe, reste toujours en connivence avec ses élèves. L'écrivain, lui, n'a aucune complaisance envers les élèves. Il est là pour " faire son boulot ". Le positionnement introduit une distance nécessaire.
Les séances de travail sont liées de très près à la nature du projet d'écriture et à la façon dont l'écrivain se sent à l'aise pour travailler. Ainsi Gérard Fournaison privilégie la rigueur, l'organisation : il détermine à l'avance les dates de ses interventions et le travail progresse régulièrement. En revanche Jean-Pierre Cannet est très soucieux d'embarquer la classe dans une véritable aventure : le récit prend corps, les personnages se densifient et les interventions de l'écrivain sont totalement irrégulières, liées à l'état du texte et aux questions que se pose la classe.
L'un des ateliers les plus probants que j'ai pu suivre était celui d'Yves Hughes qui écrivait une dramatique radio avec une classe primaire de Noyon [ce texte sera prochainement publié par le CRDP dans la collection "Tremplin pour les ateliers d'écritures"]. Il travaillait beaucoup par échanges de fax avec la classe - il habite Paris - pour tout ce qui concernait la progression du texte et réservait sa venue à Noyon lorsque des problèmes d'écriture particuliers se posaient. Là, seul l'écrivain était en mesure d'éclairer la question dans un dialogue très argumenté avec les élèves. La messagerie électronique offre évidemment des perspectives très intéressantes.
Dans tous les cas il faut bien avoir conscience que limiter un atelier à 4 ou 5 séances change la nature de l'intervention de l'écrivain : il ne peut travailler que sur une production réduite et ce qui prime alors est l'achèvement du texte. Dans la démarche que j'avais initiée, il n'y avait pas obligation de production finale d'un texte achevé, seule importait la qualité des échanges autour de la matière littéraire.
"La finalité de l'atelier d'écriture n'est pas de former des écrivains mais des lecteurs." La formule est encore plus vraie s'agissant d'ateliers en milieu scolaire. Cependant les choses ne vont pas de soi et nombre d'ateliers "se contentent" de produire des écrits. J'ai animé un atelier au collège de Montataire. La classe de 4ème avec laquelle je travaillais contribuait à la rédaction d'un ouvrage plus large auquel collaboraient également un groupe de personnes âgées et un groupe d'"emplois jeunes". Nous étions dans des écritures personnelles. J'ai donc géré, avec cette classe, 25 textes dont le dénominateur commun était de se projeter dix ans plus tard. Pour permettre à chacun d'avancer dans son texte, pour corriger des erreurs de construction mais aussi des erreurs stylistiques, j'ai systématiquement renvoyé à chacun des textes à lire : fragments courts (une page ou deux) dans lesquels la question exposée trouvait réponse. Cette démarche a créé un va-et-vient entre écriture et lecture très intéressant. Parallèlement la professeure a développé un programme de lectures suivies qu'elle étudiait en classe.
J'ai fait récemment le même constat d'"imprégnation" en discutant avec des élèves d'un lycée de Noisy-le-Grand qui, avec leur professeur Cécile Ladjali, avaient écrit une pièce de théâtre sur le thème de la gémellité. Ils situaient son intrigue dans le Prague du XXème siècle et ils avaient réellement lu et assimilé des auteurs comme Kafka. La même professeur avait, l'année précédente, fait écrire sa classe sur Dante et le thème de la chute. Ce travail a été publié par le CRDP ("Autour de Murmures", coll. Tremplin pour les ateliers d'écritures).
Généralement la première séance est destinée à faire connaissance avec l'écrivain et à parler du travail d'écriture qui va être mené. Les points d'accroche sont multiples. Assez souvent la classe a lu un des livres de l'écrivain et "préparé des questions". Je trouve l'exercice tout à fait indigeste et d'ailleurs Poslaniec et Nadine Brun-Cosme, habitués à la chose, ont établi une fois pour toutes la liste des cent questions qui sont posées à l'écrivain...
Je pense que le choix du premier texte est très lié au travail d'écriture. Pour ma part, quand ce travail n'a pas été préalablement défini, j'utilise volontiers pour démarrer le "jeu de la ville de Hanoï".
Première étape : Je présente aux élèves un plan de Hanoï, plan évidemment incompréhensible puisque écrit en vietnamien. Le jeu va constituer à renommer un certain nombre de rues de la ville. Je distribue à chacun 7 ou 8 petits papiers de couleur : on doit y écrire des noms d'indicateurs urbains (rue, avenue, square...). On regroupe ensuite tous les papiers. Je distribue des papiers d'une autre couleur sur lesquels il faudra cette fois écrire des substantifs (guerrier, noms d'arbres...). Enfin, sur une troisième série, ils écrivent des qualificatifs (superbes, qui font peur, à la limite de l'irréel...). A l'oral j'ouvre de nombreuses pistes pour ne pas rester sur les catégories grammaticales strictes.
Seconde étape : chacun prend au hasard 4 papiers de chaque couleur et constitue des noms qui pourraient figurer sur le plan, en ajoutant les mots de liaison nécessaire (rue des guerriers à la limite de l'irréel...). Chacun sélectionne l'assemblage qui lui semble le plus évocateur, le plus pertinent et le dit.
Troisième étape : il s'agit d'expliquer, par un petit texte, pourquoi un tel nom a été donné à la rue.
L'intérêt de ce jeu, mis au point par François Place, est de démarrer comme un jeu de hasard mais d'embrayer rapidement sur une tâche d'écriture. Il faut se défier de tous ces jeux, plus ou moins inspirés de l'Oulipo, qui en restent au niveau du jeu. Dès la première séance il faut écrire. Chaque écrivain a bien sûr ses trucs mais tous cherchent à rendre les élèves actifs le plus vite possible.
Pour ce qui est d'inciter les élèves à la lecture, je pense que l'élément déterminant est, encore une fois, le travail d'écriture qui s'engage avec l'écrivain. Je ne pense pas qu'il y ait, en soi, des textes plus propices que d'autres. Par exemple, une année où nous avions lancé un thème de travail sur le cinéma, certaines classes ont élaboré le dossier de presse du film (évidemment fictif). J'ai travaillé avec plusieurs d'entre elles et nous avons lu avec attention des interviews tirées des magazines Studio ou Première. L'année où le thème de travail portait sur les écrits scientifiques, nous avons collecté des modes d'emploi de machines diverses (cafetière électrique, machine à laver...). En fait tout est bon pour lire. A l'enseignant de créer le cadre de travail stimulant. Je dis "l'enseignant"mais je constate que les choses fonctionnent toujours mieux en binôme : enseignant-documentaliste, enseignant-écrivain... Le documentaliste a sans doute une plus grande ouverture d'esprit par rapport aux textes : là où l'enseignant cherchera du côté de la littérature, le documentaliste apporte souvent ce petit regard "décalé" vers le documentaire ou le magazine.
Je plaide donc résolument pour des incitations à la lecture en prise avec le projet d'écriture et médiatisées par l'adulte. L'adulte doit accompagner la classe dans ses lectures.
Ma position concernant les ateliers d'écriture a toujours été la même : nous ne sommes pas dans les apprentissages scolaires. Et ceci, avant même que je devienne moi-même écrivain. Je pense que cette façon de voir est liée à mon parcours personnel qui m'a fait, pendant une douzaine d'années, évoluer dans les milieux du théâtre et donc du côté des artistes. Pour faire formule, en lisant "Le diable au corps" avec ses élèves, un professeur de lettres très scrupuleux pourra apprendre l'accord du participe passé ou la concordance des temps. Mais le plus important des apprentissages que l'on peut y faire, c'est évidemment celui de la passion.
Ça me rappelle cette enquête de Libération, il y a une quinzaine d'années, qui avait demandé à des écrivains du monde entier : "Pourquoi écrivez-vous ?" La réponse la plus forte, la plus cinglante, était en même temps celle sur laquelle les apprentissages scolaires ne pouvaient avoir aucune prise : Beckett avait répondu "Bon qu'à ça."
L'atelier d'écriture ne s'inscrit pas "contre" les apprentissages scolaires : il révèle comment ces apprentissages sont mis en jeu dans un usage vrai de la langue. Ceci implique que l'enseignant ait déjà le souci de "sortir sa classe du Bled" pour lui faire découvrir des usages sociaux divers de cette langue. Il est évident que l'enseignant peut ancrer ses apprentissages dans le texte produit en atelier. C'est à lui de faire vivre l'activité entre deux séances avec l'écrivain. Si la pédagogie est plus active, les enfants auront une expression facilitée et sauront que le regard de l'enseignant sera plus incitateur, moins correcteur, facteurs qui facilitent l'écriture.
Il existe plusieurs ouvrages portant sur les ateliers d'écriture. Celui de Claire Boniface ("Les ateliers d'écriture", Retz) fait un large tour d'horizon des ateliers existants, j'allais dire "sur le marché social". Il présente les grandes familles d'ateliers : ateliers thérapeutiques, ateliers tournés vers l'expression de l'individu, ateliers tournés vers la production. Il n'aborde pas spécifiquement les ateliers en milieu scolaire mais ceux-ci, en fonction des écrivains qui les animent, se retrouvent parfaitement dans sa classification. Il existe deux petits guides chez Hatier, dans la collection "Questions d'école". J'incite plutôt à lire les récents ouvrages de François Bon (chez Verdier) et Hubert Haddad (chez Dumerchez) dans lesquels ces deux écrivains expliquent leur démarche d'ateliers auprès d'adultes. François Bon a également un site internet très prolixe sur le sujet.
Les difficultés rencontrées sont essentiellement d'ordre pratique. Les horaires de collège sont un obstacle réel à l'intervention de l'écrivain (il y faut des plages de deux heures). Un autre obstacle peut tenir à la rémunération des écrivains. Ils relèvent de différents statuts - ils ne sont pas tous adhérents de La maison des écrivains - et les structures administratives (inspection académique ou EPLE) ne connaissent pas les cadres financiers adéquats. Je pourrais facilement communiquer les points de repère nécessaires.
En revanche je n'ai jamais buté sur des problèmes pédagogiques ni sur des problèmes relationnels entre écrivain et enseignant/documentaliste.