Vous êtes ici :
par Marie-Aude Murail,
Journée de formation Adolescents, lecture, littérature
Bibliothèque Louis Aragon - Amiens
[février 2008]
Mots clés : littérature de jeunesse , auteur
Quand j'ai commencé à écrire pour les enfants, soit à douze ans pour ma petite soeur qui en avait huit, j'ai choisi d'imiter le Club des Cinq. Claude, l'héroïne aux allures garçonnes, était un excellent modèle pour la petite fille mécontente de son sexe que j'étais. Mais à la même époque, quand j'ai découvert Arsène Lupin dans la bibliothèque de mes frères, j'ai su que j'avais trouvé l'homme de ma vie. Je n'étais plus dans l'identification, mais dans la projection.
J'ai commencé ma carrière en publiant pour les plus jeunes lecteurs des romans où les héros étaient de leur âge (Mystère, le Chien des mers, le Hollandais sans peine, Bravo, Tristan) Les enfants que je rencontrais dans les écoles me demandaient parfois, sur un ton étonné, pourquoi mes personnages avaient huit ou dix ans comme eux. Je leur expliquais donc consciencieusement ce qu'est l'identification, supposée leur faciliter l'entrée dans la lecture. C'est un peu par goût de l'expérimentation que j'ai écrit un jour Un dimanche chez les dinosaures où le récit est bien écrit au « je », mais ce « je » est celui du papa. Identification impossible ? J'avais tout de même pris soin de placer en face du papa deux enfants représentant le lecteur. En somme, j'inaugurais ce dialogue adultes-enfants que je n'ai cessé de poursuivre, car c'est pour moi la vocation même de la littérature de jeunesse.
J'ai pu observer quelques années plus tard que l'identification à des petits héros de son âge ne satisfaisait que partiellement ma fille alors âgée de huit ans. Elle s'amusait de Titeuf ou de Cédric, en bande dessinée ou en dessin animé. Mais elle ne ratait pas un épisode des sagas collégiennes où les filles et les garçons s'initient aux affaires de coeur. C'est pour elle que j'ai écrit Noël à tous les étages, un petit roman où une jeune fille pauvre est amoureuse de son voisin, un jeune étudiant un peu dévergondé. Dans les contes de fées, quel âge ont donc Blanche-Neige et Cendrillon ? L'âge de la petite lectrice ? Eh non, le double. Pourtant, Bruno Bettelheim nous a bien expliqué à quel point le jeune lecteur s'identifiait au héros du conte de fées. Identification et projection auraient donc partie liée puisque celui que je suis rêve à celui que je serai. « Tu seras un homme, mon fils » et « Un jour, mon prince viendra ».
C'est le magazine Je Bouquine qui m'a proposé d'écrire pour les adolescents. J'ai hésité. Je n'avais pas eu besoin d'une littérature spécifique à l'adolescence. J'avais navigué entre Tintin et Madame Bovary, Arsène Lupin et Anatole France sans me poser beaucoup de questions. Autant je comprenais la nécessité de simplifier la langue et la narration pour un lecteur débutant, autant je n'en voyais pas l'intérêt pour un lecteur plus expérimenté. Mais j'ai accepté de réfléchir à la proposition qui m'était faite.
La rédaction de Je Bouquine m'a offert toute une pile de magazines et c'est l'un des titres, Coup de foudre de Nicole Schneegans (Rageot, 1990. 122 p. Cascade. ISBN 2-7002-1091-3) qui m'a lancée dans l'écriture de Babysitter blues. Coup de foudre était un roman-miroir écrit à la première personne par un adolescent. Identification facile, donc. Il me semblait que ce type de récit manquait effectivement à la littérature générale et pouvait apporter quelque chose au lecteur adolescent. Si vous avez bien suivi ce que je vous ai dit précédemment, vous comprendrez le plaisir que j'ai éprouvé à incarner un garçon de quatorze ans. L'identification a d'abord fonctionné pour moi.
Le roman-miroir écrit par un soi-disant je adolescent ne nécessite pas d'intrigue sophistiquée. Or, j'avais envie d'apprendre à construire une histoire. J'ai donc décidé d'aborder le roman policier. J'aurais pu revenir au Club des Cinq et au personnage toujours apprécié du détective enfant. Je crois que la route m'en a été barrée par Marc Soriano, spécialiste de la littérature enfantine, que j'avais lu pour ma thèse de troisième cycle. A propos de ce personnage de super-enfant qui résout des énigmes, voire sauve la planète, il émettait de sérieuses réserves. Celui-ci flatterait la mégalomanie enfantine et favoriserait la régression dans le fantasme de toute-puissance du nourrisson. Voilà de quoi reculer devant l'identification à Fantômette. Me restait... Arsène Lupin.
Au moment de commencer la rédaction de Dinky rouge sang, je me suis posée la question du narrateur adulte. Mon héros est un presque quadragénaire mais tout le récit est un va-et-vient entre le professeur de faculté qu'il est devenu et l'enfant qu'il a été. Mon angoisse, en concluant ce roman, était qu'il manque sa cible, à savoir le lecteur adolescent. Car l'identification au narrateur est impossible. Même s'il est immature, Nils est un adulte. De nombreuses jeunes lectrices m'ont avoué être amoureuses de lui, comme je l'étais d'Arsène. Nous sommes dans la projection. Par prudence, j'ai placé en face de Nils dans chacune de ses aventures des enfants ou des adolescents. De même, dans Ma vie a changé où la narratrice est une documentaliste à la dérive, plaquée par son mari, on peut, en tant que lecteur de treize ans, s'identifier à l'elfe de l'histoire. Ce sont mes personnages marginaux, le loup-garou dans Amour, vampire et loup-garou, l'idiot dans Simple, l'homosexuel dans Oh boy ! qui, par leur excentricité ou leur souffrance, expriment le mieux la crise adolescente et permettent l'identification.
Je crois que mes romans aident mon lecteur à grandir par ce mouvement de balancier entre identification et projection. Toutes les classes d'âge se retrouvent au coude à coude, au coeur à coeur dans Oh, boy !, Vive la République !, Maïté coiffure, Simple ou La fille du docteur Baudoin, ce qui a pour effet secondaire, que je n'avais pas prévu, que ces romans, qui sont pour moi authentiquement et prioritairement des romans pour adolescents, sont lus par toutes les classes d'âge. Je serais bien hypocrite de ne pas avouer que je m'en réjouis, puisque pour moi, la littérature pour la jeunesse, héritière des contes de fées et de la littérature populaire, compte au nombre de ses missions le dialogue entre les générations.