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par Brigitte François,
[septembre 2013]
Mots clés :
5 janvier 1932 : naissance dans le Piémont italien à Alessandria (prédestination ?)
1954 : diplôme de philosophie à l'Université de Turin avec une thèse sur l'esthétique chez Saint Thomas d'Aquin. A la même époque, après une période de doute religieux, il abandonne l'église catholique.
1956-1964 : travaille comme chroniqueur à la RAI (Radio télévision italienne) et enseigne à l'Université de Turin. Il y rencontre un groupe d'artistes d'avant-garde (Gruppo 63) dont les travaux seront déterminants dans sa carrière d'auteur et d'écrivain.
Fin des années 60 : il s'intéresse à la sémiotique, ce qui constituera le fondement de la plupart de ses travaux de réflexions postérieurs
1971 : titulaire de la chaire de sémiotique à la faculté de lettres et de philosophie de l'université de Bologne
1980 : publication du roman qui fera connaître son nom dans le monde entier : Le Nom de la Rose (Il nome della rosa ), dont la popularité augmentera encore grâce à l'adaptation cinématographique qu'en fera Jean Jacques Annaud en 1986.
1992 : membre du Forum international de l'Unesco, de l'Académie universelle des cultures de Paris
1992-1993 : assure un cours à la Chair européenne du Collège de France : « La quête d'une langue parfaite dans l'histoire de la culture européenne »
1998 : membre de l'Académie américaine des arts et des lettres
2003 : est nommé au conseil de la bibliothèque d'Alexandrie.
Détient nombre de doctorats Honoris Causa, est membre honoraire de plusieurs Académies et autres institutions.
Dans l'ouvrage paru en France en 2013 intitulé Confessions d'un jeune romancier ; le sémiologue-philosophe-linguiste se moque de lui même, se qualifiant à près de 80 ans, de jeune romancier, sous le prétexte qu'il avait près de 60 ans lorsqu'est paru son premier roman (Le nom de la Rose) et que, depuis lors – et à la date de ces conférences – il n'en a écrit que quatre autres. Dans ces « Confessions », recueil de conférences données à l'Université d'Atlanta en 2008, on ne cesse de redécouvrir l'humour et l'ironie de cet érudit linguiste, auteur de près de quarante essais couvrant un large champ de réflexion au cœur de l'esthétique, de la sémiotique, de la linguistique.
Il revendique le droit à la liste comme approche, au catalogue comme outil fondamental de la recherche de l'exhaustivité, ainsi que celui d'y renoncer et de se lancer dans une errance hasardeuse au fil de ce qu'il refuse de nommer 'l'inspiration'.
A l'occasion d'une Carte blanche que lui a accordée le musée du Louvre de novembre 2009 à février 2010 sur le thème « Vertige de la liste », il a avec jubilation joué les commissaires d'exposition pour un assemblage d'œuvres graphiques d'époques variées, désireux d'offrir au public cette ouverture sur un nombre d'artistes qui, comme lui, pratiquent la liste comme point de départ de leurs travaux, en réponse à un besoin d'énumérer, de compter, de classer et, surtout, de mémoriser des éléments aussi divers que lieux (cf Pérec), couleurs, évènements, et d'y ajouter le 'etc' à partir duquel peut intervenir l'imaginaire,
À la source de ses travaux romanesques, la recherche documentaire qui fonde tous ses travaux scientifiques, lui sert de tremplin pour une fiction dans laquelle le jeu entre le vrai et le vraisemblable mène subtilement le lecteur dans le labyrinthe de la pensée de l'auteur malicieux qu'il est. Ainsi, dans son dernier roman paru « Le cimetière de Prague » tout est vrai : l'histoire se situe au XIXè siècle, les personnages qu'on y rencontre de Paris, à Turin et Palerme, ont réellement été abbés, espions ou autres, Garibaldi fait même une apparition. Tout est vrai sauf… le personnage principal sur lequel tout s'articule et qui lui se contente, pour le plus grand plaisir du lecteur, d'être hautement vraisemblable !
Adepte de la pluridisciplinarité, il est persuadé qu'une culture repose non pas sur l'accumulation et la conservation des connaissances, mais sur le filtrage [2], c'est à dire l'acceptation de la disparition de certains pans des nouveaux apports en faveur d'éléments potentiellement moins extraordinaires qui perdureront. Pour lui, la culture actuelle est le « produit de ce qui a survécu à des filtres plus ou moins hasardeux, incendies volontaires ou non, censures, ratées, pertes…» [ibid] ce qui doit décider de la pérennité d'une information, d'une découverte, d'un fait nouveau, c'est la hiérarchisation que doit opérer le lecteur, le chercheur afin d'établir les définitions et les relations entre tous les éléments de la science sans crainte de l'éclectisme, de l'hétéroclite. Une fois prouvée l'erreur et éliminées les idées fausses, reste une culture fondamentale qui doit demeurer révisable à l'infini. Il déclare croire « au point d'interrogation, à la recherche » [1].
« Quand je cherche à me détendre, je lis un essai d'Engels, quand je veux que ce soit sérieux, je lis Corto Maltese »
Bibliophile actif, collectionneur passionné, il détient plus de 30 000 ouvrages dans la bibliothèque de sa résidence principale et 20 000 autres dans celle de sa résidence secondaire, avouant son amour de l'objet livre comme source d'une émotion pérenne. Impossible pour lui d'oublier l'exemplaire du Pinocchio de son enfance, sur lequel il a osé écrire à l'époque. Son éclectisme sans borne l'amène à se pencher sur tous les genres, de la littérature populaire aux philosophies et aux sciences, de l'antiquité à nos jours, d'Aristote à Borges ou… Dan Brown. Le genre policier lui semble amplement digne d'intérêt, comme source de plaisir pour tous ; il considère par exemple Ian Fleming, auteur des James Bond, comme un 'ingénieur en romans de grande consommation', ceci affirmé sans le moindre mépris.
Dans « Lector in fabula », il s'interroge sur le rôle du lecteur dans la compréhension d'un texte. Sa réflexion repose sur les apports de l'esthétique de la réception ; il y affirme que l'interprétation se situe au delà des mots d'un dictionnaire, et qu'il vaut donc mieux parler d'une encyclopédie du sens ( contextualisation, relation entre idées et terminologie), mettant le lecteur en situation de 'coopération textuelle'. Le lecteur est acteur de sa lecture, et non consommateur d'un texte qui lui resterait extérieur.
Car, pour lui, « le livre a fait ses preuves, on ne peut rien inventer de mieux »
Il n'a rien contre, mais tout de même… « Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plus ou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit »[2]. Et vous ne pourrez plus le prêter à votre ami, comme vous l'auriez fait de ce livre apprécié la semaine dernière !
Pour ce qui d'Internet, il pense que, tant qu'on ne sait pas en hiérarchiser les réponses (voir plus haut), il ne reste qu'une toile d'araignée dans laquelle il est très facile de s'engluer, un labyrinthe dans lequel on ne manquera pas de s'égarer, « une structure qui est le contraire de l'arbre, organisé en banches, sous branches ».
Pour U. Eco, l'être humain évolue dans un « système de systèmes de signes » et ce, quel que soit le type de civilisation auquel il appartient [3]. Élaborée en 1973, révisée en 1988, sa théorie du signe, au delà des mots, de la lettre et des langues, s'élargit à toutes formes d'autres signes et symboles : il établit donc une classification entre signes naturels, qui proviennent d'une source naturelle (par exemple : déterminer l'heure par rapport à la position du soleil) et signes artificiels émis par l'homme (ou l'animal) pour être signifiants : ce sont les mots, mais aussi les objets à vocation claire tels que la chaise pour s'asseoir, le livre pour lire. Tous ces signes sont reliés par un système de code qui se doit d'être commun au locuteur et au récepteur (langue, gestuelle stéréotypée ) qui en rend l'usage possible.
C'est en lien avec ces théories qu'Umberto Eco, lui même traducteur et abondamment traduit, s'est penché assidûment sur le phénomène de la traduction, déclarant sans ambages que « La langue de l'Europe, c'est la traduction » (sous entendu : pas seulement l'anglais). Dans son ouvrage intitulé « Dire presque la même chose », il insiste sur le fait que l'esprit d'un texte doit primer sur la littéralité, que traduire revient non pas à restituer la lettre, mais bien l'âme même du texte, son chant intrinsèque qui est celui que lui a insufflé l'auteur : il y donne avec humour toute une série d'exemples, y compris quelques bribes de traductions générées par certains services automatisés de traduction en ligne. Pour lui, traduire serait donc la capacité à « passer d'une langue naturelle à une autre », de manière à « comprendre le système intérieur d'une langue ». Le 'presque' du titre ouvre donc sur la latitude du traducteur non pas à interpréter librement mais bien à mettre en place un lien entre texte d'origine dans tout son contexte culturel, historique, sociologique, humain et son pendant dans la langue d'arrivée.
La politique de son pays au cours des dernières décennies l'afflige et lui donne l'occasion de mettre son entregent au service de la défense des vertus de la culture qu'il estime bafouées, de leur survie. De tous temps vigilant, chroniqueur assidu des évènements, il se penche en 2011, au moment de la célébration des 150 ans de l'unité italienne [4], sur cette nation jeune dont la langue, elle, perdure quasi inchangée depuis plus de mille ans et a permis cette unification tardive, y compris dans la phase la plus récente de ce bain linguistique qu'a apporté la télévision.
Les tensions racistes, populistes actuelles, la dégradation des financements de la culture, l'ont incité à lancer au moment des élections de 2006, sur le site Liberta et Giustizia,un appel pour 'sauver la démocratie' et 'chasser du pouvoir ceux qui ont conduit le pays à la ruine', appel auquel se sont joint nombres d'intellectuels italiens et étrangers.
Dans un article du Monde intitulé Le livre au régime sec [5], Umberto Eco s'insurge contre la réduction des financements culturels en Italie, contraignant les libraires à faire montre d'inventivité (le mélange nourritures terrestres et nourritures spirituelles) ; malgré tout, rien ne peut cacher les nombreuses fermetures de librairies et d'autres lieux dédiés à l'éveil culturel.
Il demeure, quels que soient les sujets abordés – et ils sont innombrables –, un intellectuel, un érudit dont la joie de savoir est communicative, qui pratique avec bonheur la combinaison plaisir – travail.


[1] Entretien avec Eric Fottorino – Le Monde – 12-10-2010
[2] Entretien avec Catherine Portevin -Télérama 3117, Octobre 2009 à propos de son ouvrage en collaboration avec Jean-Claude Carrière : N'espérez pas vous débarrasser des livres – Grasset & Fasquelle, 2009
[3] http://www.signosemio.com/eco/processus-semiotique-et-classification-des-signes.asp
[4] Le Monde – 18.03.2011
[5] Le Monde – 13.6.2013