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Par Anne Francou,
Savoirs CDI
[juillet 2009]
Mots clés : écrivain , International , littérature , animation pédagogique
Interview d'Isabelle Vio,
Villa Gillet, Lyon.
Les Assises Internationales du Roman sont conçues et réalisées par la Villa Gillet et Le Monde.
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Isabelle Vio : Je m’occupe plus particulièrement de la médiation culturelle. Cela concerne les projets que nous menons en direction du monde scolaire en partenariat avec l’Académie de Lyon, les universités, mais aussi les actions en direction des bibliothèques, des libraires et d'autres partenaires avec lesquels on imagine des événements autour des Assises.
Isabelle Vio : La première édition des Assises a eu lieu en 2007. Le projet de départ était clair : il s'agissait de créer une forme d’événement littéraire qui n’existait pas, à savoir organiser non pas quelque chose autour du livre d’un écrivain, mais plutôt une réflexion de la part des écrivains sur des questions touchant à leur œuvre et à la littérature en général. L’épine dorsale des Assises Internationales du Roman, ce sont les tables-rondes thématiques autour desquelles sont invités les écrivains. Les thèmes des tables-rondes sont choisis en concertation avec la rédaction du Monde des livres qui est notre partenaire «organique». Cette année, par exemple, un des thèmes des tables-rondes portait sur la mémoire en héritage : comment un écrivain se saisit-il d’une mémoire collective dans son œuvre pour rendre compte de ce qui s’est passé dans un pays ou dans une ville ? On va inviter des écrivains dont l'oeuvre est traversée par ce thème, par exemple
Aharon Appelfeld dont toute l' œuvre est traversée par la question de la mémoire. Par contre, pour une table-ronde consacrée aux livres dont le héros est un psychanalyste, on s'est plutôt s’attachés à regrouper plusieurs livres «isolés».
Isabelle Vio : Il s'agit tout d'abord de faire lire aux élèves un roman d’un écrivain invité aux Assises. Puis d’entretenir une correspondance avec celui-ci. Enfin, les élèves écrivent un article critique sur le livre choisi qui sera publié dans le journal Lyon Plus. Pendant tout le mois de mai, avant la tenue des Assises,
Lyon Plus [indisponible le 21/02/2102] publie les critiques des lycéens à raison d’une double page quotidienne. Les Assises proprement dites, elles, ont lieu la dernière semaine de mai.
Isabelle Vio : Parce que c’est un journal que lisent les jeunes, qui leur est familier. Ce journal gratuit est distribué à Lyon dans le métro ou dans le bus. Il était important pour nous que les critiques des jeunes s’inscrivent dans l’espace public, qu'elles puissent être lues par tous.
Isabelle Vio : Le travail de médiation culturelle consiste justement à aller à la rencontre des partenaires et du public pour monter avec eux des projets autour des éléments de la programmation. Au moment de la conception des Assises, on a eu envie de proposer aux jeunes lecteurs que sont les lycéens de se confronter à la littérature contemporaine, ce qu’ils font assez rarement finalement. Il y a peu de place pour la littérature "extrêmement» contemporaine dans les programmes scolaires. D'ailleurs, les enseignants ont répondu très largement présents à cette proposition. C’était, je pense, une façon pour eux d' ouvrir leurs élèves à autre chose. Pour nous, il s'agit de donner accès aux lycéens aux langages d’aujourd’hui, aux créations d’aujourd’hui. Nous avons conçu ces Assises pour tous. La littérature, c’est le territoire de chacun, où il n’y a pas besoin de pré-requis particuliers pour être lecteur. Il suffit d’ouvrir un roman, de le lire pour avoir un point de vue légitime à exprimer sur son expérience de lecture. C’est sur le territoire de la critique qu’on a eu envie de travailler avec les lycéens. Il nous a semblé aussi important de pouvoir considérer l’aspect générationnel de la critique. On n’est pas le même critique quand, d’abord c’est notre métier bien sûr, mais aussi quand on a 20, 40 ou 60 ans. Quand on a 20 ans, on n'a pas la même épaisseur de texte derrière soi, et on a d’autres clefs de lecture.
Isabelle Vio : 53 classes ont participé à l'opération, réparties sur 28 lycées pour un total de 1325 lycéens.
Isabelle Vio : Non, bien sûr. Toute l’académie de Lyon est concernée. Chaque année des lycéens de la Loire et de l’Ain participent aux Assises. Pour les lycées les plus éloignés, on organise le transport en partenariat avec la Région Rhône-Alpes.
Isabelle Vio : Oui, certaines candidatures de classes passent par les documentalistes qui viennent aux réunions organisées à l'automne à la Villa Gillet. Quand l'information est médiatisée par l’intermédiaire du CDI, on peut toucher d’autres enseignants. Il n’y a pas forcément que des enseignants de lettres dans ce projet. Il peut y avoir des enseignants de langue, des professeurs d’histoire-géographie. Quand le thème d'une table-ronde porte sur l’histoire, par exemple la façon dont les écrivains convoquent l’histoire dans leur texte, il peut être intéressant pour un enseignant d’histoire-géographie d’aborder, à travers la littérature, une période historique. Depuis cette année, les sciences humaines et la philosophie ont fait leur entrée aux Assises. La littérature est un territoire d' échanges, elle nourrit toutes les autres disciplines ; de la même façon qu’elle se nourrit elle-même d’autres choses.
Isabelle Vio : Le travail avec les lycées est un bonheur parfait ! On a la chance dans l’Académie de Lyon de travailler avec des gens d’une immense qualité pour lesquels la littérature est un élément extrêmement important. Serge Ferreri [1], Claude Jeanneret [2] sont des alliés fidèles qui nous soutiennent et nous accompagnent dans tous nos projets, avec une volonté commune de qualité. Du coup, les enseignants comprennent bien les projets dans lesquels on veut les emmener parce qu' ils ont été aussi à la transmission de ces projets. On travaille avec des gens qui trouvent dans ce projet une source riche d’intérêts pour eux-mêmes et pour leurs élèves.
Isabelle Vio : A l'automne, on organise à la Villa Gillet une réunion d'information pour les enseignants, où les différents partenaires expliquent les différentes phases du projet.
La lecture de l'oeuvre est la première phase du projet. On s’engage à fournir dix exemplaires par classe de l’ouvrage qui sera lu. Les documentalistes peuvent commander quelques ouvrages pour compléter, certains élèves achetant aussi leur livre. Sinon, il faut faire tourner les textes dans la classe, ce qui, d'ailleurs, peut favoriser les échanges entre les élèves. Ensuite, les élèves doivent rédiger une critique en respectant les contraintes journalistiques du format, de la forme, de l'illustration, etc.
La deuxième phase consiste à engager une correspondance avec l'auteur, généralement par Internet. 99 % des écrivains acceptent cette correspondance. Certes, il y en a toujours qui, pour des raisons diverses et variées, ne peuvent pas s’engager dans cette correspondance, soit parce qu’ils sont en écriture et qu'ils fonctionnent dans un état d’isolement qui ne leur permet pas de s'engager, soit parce qu’ils refusent de le faire pour se préserver de toutes les sollicitations dont ils peuvent faire l’objet. Cette année, sur la quarantaine d’écrivains qui ont fait l’objet de lectures par les lycéens, seuls deux ou trois ont refusé de correspondre avec les élèves.
La troisième phase est le moment des échanges en direct, des vraies rencontres formelles et physiques. C'est un moment magique ! L’écrivain est une figure un peu fantômatique : c’est un nom sur un livre, souvent on ne connaît pas sa tête, on ne l’a jamais vu, surtout s'il s'agit d'un écrivain qui n'est pas particulièrement "grand public". Tout d’un coup, l'écrivain s’incarne... C’est important de pouvoir dialoguer avec cette personne qui a créé, imaginé et qui est maître de son univers. Les lycéens vont pouvoir poser des questions sur le rapport de l'écrivain à l’écriture, etc. Cette dimension physique est, selon moi, essentielle dans la mesure où la littérature et la création s’incarnent dans une personne vivante, de la même façon que les lecteurs sont des gens vivants.
On essaie au maximum que ces rencontres aient lieu dans le lycée. Parfois, les écrivains invités ne restent pas à Lyon toute la semaine, ou leur séjour est bien rempli, ce qui ne rend pas possible l’organisation d’une telle visite. Néanmoins, tous les lycéens sont invités à rencontrer les écrivains lors des tables-rondes des Assises.
Isabelle Vio : En général, c’est ce que les écrivains préfèrent. Quand ils arrivent sur le site des Assises après avoir rencontré des lycéens, ils sont tous enchantés. Les lycéens sont leurs lecteurs de demain, ce sont eux qui vont continuer à faire vivre leurs textes. Il y a aussi chez les lycéens une forme de sincérité qui paraît essentielle dans la rencontre. Par exemple, Rick Moody, qui était là pour la première édition des Assises, est revenu cette année. La première chose qu’il nous a dit quand on l’a réinvité, a été : "Est-ce que je vais rencontrer des lycéens ? Je veux absolument travailler avec eux, c’est formidable !". Même chose pour
Colum MacCann qui a correspondu avec une classe du lycée Robert Doisneau de Vaulx-en-Velin. Lors de la table-ronde, les lycéens se sont installés dans la salle. Avant de commencer la table-ronde, l'écrivain est allé les saluer dans les gradins, puis il a débuté la rencontre en signalant leur présence et leur travail.
Isabelle Vio : Le bilan est d’année en année plus positif, toutes les choses se construisant à partir des expériences passées. Les enseignants reviennent d'année en année parce qu’ils savent comment ça se passe, qu' ils savent mieux comment aborder les œuvres dont les corpus critiques sont assez minces. Pour les lycéens, c’est une autre façon d’aborder la littérature, c'est à eux justement de produire ce corpus critique. Les critiques sont de meilleure qualité et les classes sont de plus en plus nombreuses à s'inscrire.
Isabelle Vio : Certains enseignants préfèrent travailler sur un écrivain dont ils pourront traverser d’autres textes que celui dont ils vont faire la critique avec leurs élèves. D'autres enseignants préfèrent s’attacher à un livre dont le thème est rattaché à la table-ronde pour mener leurs travaux. Ce qui motive souvent le choix des enseignants également, c'est le fait que l'écrivain soit connu. Ces auteurs-là font bien sûr consensus.
On rencontre les professeurs fin octobre début novembre, on leur présente le pré-programme. A la rentrée des vacances de la Toussaint, ils doivent envoyer leur candidature en indiquant trois écrivains dans un ordre de préférence motivé. Il faut que tous les écrivains soient lus pour jouer le jeu de la critique. C’est l’ Inspecteur pédagogique [2] qui reçoit ces demandes et qui opère le choix en fonction des motivations et des intérêts pédagogiques de chacun. Quand, par exemple, un professeur d’anglais choisit de participer à l’événement et que pour lui, lire le texte en langue originale est important, on va faire en sorte qu'il puisse avoir accès à ces textes-là. Certains professeurs se voient attribuer un écrivain qu’ils n’ont pas choisi, qu’ils n’ont jamais lu. Au départ, ils sont déçus ... mais en général, ils sortent du projet enchantés d’avoir découvert un nouvel écrivain. Les Assises sont aussi un espace de découverte. Certains enseignants nous laissent même "carte blanche" : ils étaient une dizaine cette année à ne pas avoir fait de choix.
Isabelle Vio : Je rencontre les lycéens sur le site des Assises. Tous ont le sentiment d'avoir vécu quelque chose d’important, et si certaines choses peut-être leur échappent, ils ont de toute façon acquis beaucoup. Cette année, j’ai croisé Isabelle Gory sur le site des Subsistances [3] qui était en train de parler avec des jeunes ; j’ai cru que c’était les lycéens avec lesquels elle avait travaillé cette année, mais pas du tout : c’étaient ceux de 2007 qui étaient revenus tout seuls ! C’est un joli retour des lycéens. Cette initiative prend tout son sens quand on voit revenir ces jeunes d'une année sur l'autre.
Isabelle Vio : On a lancé un projet pilote qui consiste à engager des échanges internationaux autour de la littérature avec des lycéens. Cette année, on a travaillé avec une classe du lycée Saint-Exupéry de Lyon. Les élèves ont lu Le soldat et le gramophone de l'écrivain allemand Sasa Stanisic [4]. On leur a fourni les livres en allemand. Parallèlement, en Allemagne, vingt lycéens répartis dans deux lycées allemands près de Berlin ont lu les mêmes textes. L'enseignante française avait construit un blog sur lequel tout le monde pouvait échanger ses points de vue critiques. Les jeunes allemands sont ensuite venus assister à la semaine des Assises à Lyon, où ils ont rencontré les lycéens français. Ils ont pu participer ensemble à la table-ronde de Sasa Stanisic et le rencontrer à la Villa Gillet.
On tient beaucoup à cette idée de rencontre, d’échange et de confrontation des points de vue et des sensibilités, car c’est en mettant en réseau des personnes qu'on peut aider à construire de vrais citoyens.
[1] M. Ferreri est Délégué Académique à l'Action Culturelle (DAAC).
[2] M. Jeanneret est Inspecteur d’Académie, Inspecteur Pédagogique Régional de Lettres (IA-IPR).
[3] Les
Subsistances sont un lieu de diffusion culturelle lyonnais. Cet établissement accueille une grande partie des manifestations des Assises Internationales du Roman.
[4] STANISIC, Sasa. Le soldat et le gramophone. Paris : Stock, 2008 (La Cosmopolite). 375 p.