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par Martine Hausberg,
[octobre 2011]
Mots clés : littérature de jeunesse, album, politique documentaire

1ère partie. L'album jeunesse : de quoi parle-t-on ?
2ème partie. Quelle production éditoriale aujourd'hui ?
3ème partie. Médiation et exploitations pédagogiques
Les particularités de l'album tant au niveau de sa conception globale qu'au niveau de sa lecture en font un type d'ouvrage doté d'un for potentiel. Celui-ci peut néanmoins être ignoré ou sous-estimé par manque de connaissances préalables. L'album est, d'après Sophie Van der Linden « un système global et cohérent dont il nous faut comprendre le fonctionnement et les évolutions » [1]. Il est donc nécessaire d'en connaître les codes pour en apprécier la complexité et la subtilité. Elle est rejointe par Christian Bruel qui pense qu' « on ne raconte bien un album que lorsqu'on le connaît parfaitement bien, quand on n'est plus victime des pièges qu'il déploie » [2]. De ce fait, il paraît indispensable que le professeur-documentaliste mette en place une médiation convaincue pour être convaincante et toucher un public plus large.
Les qualités de l'album :
devraient parler aux élèves de la 6ème à la 3ème, et parfois au-delà pour certains titres...
Le professeur-documentaliste est le mieux placé pour constituer un fonds d'albums adapté et l'enrichir de façon régulière pour fournir aux élèves des albums qui leur correspondent. Il est évidemment primordial que des titres puissent répondre à la demande des enseignants (titres liés au programme des différentes disciplines, à l'histoire des arts, etc.). Un choix d'albums correspondant à des axes du programme de l'enseignement du français au collège permet d'enrichir ou de prolonger le travail effectué en classe : par exemple le conte en 6ème, le fantastique en 4ème, la lecture de l'image, etc.
N'envisager l'album que comme un passage vers des lectures plus «sérieuses», à savoir sans illustration ou plus classiques ne permet pas de donner toute sa place à ce type d'ouvrage. S'il veut pleinement jouer son rôle d'espace de médiation culturelle et de lectures « plurielles » dans lequel les jeunes pourront exercer leur curiosité, le CDI doit aussi proposer des albums exigeants dont les thématiques ou les univers graphiques leur correspondent (voir sélection).
Il est possible aussi d'intégrer des albums à des sélections demandées par les enseignants ou à des réseaux de lecture qui vont valider ces ouvrages auprès des élèves ; pourquoi ne pas y consacrer par exemple des séances du club-lecture, au même titre que n'importe quel genre ou type de livres ?
Cependant, si l'objectif n'est pas seulement de rendre familier voire attractif ce type d'ouvrage mais également de développer des compétences spécifiques de lecture, il faudra consacrer du temps et mettre en place des activités pédagogiques appropriées. Des pistes très intéressantes sont fournies par Christian Poslaniec [3] ou encore Rémy Stockle [4]. Le professeur-documentaliste peut proposer à ses collègues une approche destinée à faire comprendre les codes de lecture de ce genre d'ouvrage ce qui peut parfois déboucher sur des projets inter-disciplinaires comme ceux relatés par Catherine Sevestre-Loquet [5].
Comprendre les albums, c'est aussi en saisir les différents niveaux de lecture. Dans ceux qui sont destinés aux plus petits, l'auteur s'adresse généralement à deux lectorats différents en même temps : les enfants d'un côté et les parents ou médiateurs de l'autre (c'est ce que l'on nomme en anglais la « dual addressee » ou « double destinataire ») ; il est intéressant de faire prendre conscience que les adolescents peuvent ainsi être les "passeurs avertis" auprès de publics plus jeunes : par exemple des projets consistant à ce que des élèves de collège « racontent » et présentent des livres à des enfants de maternelle ou de primaire.
L'album est un espace de citation, un lieu privilégié de l'intertextualité et de «l'inter-iconicité» avec lequel il est tout a fait pertinent de travailler à l'analyse de l'image, au repérage de références culturelles aussi bien littéraires qu'artistiques au travers par exemple d'une sélection d'albums de Mitsumasa Anno, Anthony Browne, Chris Van Allsburg, Nadja, Grégoire Solotareff ou encore Susan Janssen... [6]
Ce type d'activités peut se mettre en place dès la classe de 6ème avec l'objectif de sensibiliser les élèves à la notion de références et participer à l'enseignement de l'Histoire des arts au collège.
Pour que la connivence s'établisse avec le lecteur, il faut que ce dernier remarque les clins d'œils que lui adresse l'auteur. Comment voir qu'Anthony Browne dans Les tableaux de Marcel ou Le Tunnel rend un petit hommage à Max et les Maximonstres si l'on ne connaît pas l'album de référence ? Commencer un travail sur l'album, en s'appuyant sur ce titre précisément, et montrer comment au fur et à mesure de la colère de Max, l'image l'emporte sur le texte, mord sur la pliure pour prendre toute la place dans les doubles pages centrales, puis le texte se réinstalle peu à peu et le cadre revient... et Max est enfin apaisé.
Interrogé sur le travail à faire en milieu scolaire pour décrypter l'album, C. Bruel dit à propos de Max et les Maximonstres : « Plus on avance dans la lecture de l'histoire, plus on la réitère, plus on est capable de lui donner des sens différents. Les lecteurs n'entrent jamais dans le livre avec ce niveau de lecture et d'analyse. Mais il est important de montrer, à titre d'exercice, le fonctionnement de la technique interne du livre, sa mécanique, qui s'appuie sur certains procédés, à l'œuvre dans les meilleurs des livres. »
En conclusion, par sa richesse, sa complexité et le plaisir procuré, l'album a toute sa place au CDI. Il se prête à une lecture totale, sensible, il est porteur d'une esthétique forte et d'une grande puissance expressive, source d'émotion et d'interprétations. De façon plus pragmatique on peut dire aussi que sa lecture « intégrale » est adaptée au « temps » du CDI ! Il favorise un autre rapport à l'image que celle du "zapping" et propose une autre culture de l'image (un « bon » album ne se dévoilant pas à la première lecture).
Pour développer encore son utilisation et sa reconnaissance au collège, la venue d'illustrateurs (au même titre que les écrivains) dans les établissements scolaires, est précieuse afin qu'ils fassent connaître leur travail de créateurs, leur technique, leur univers.

[1] Van der Linden. La liberté de l'album en littérature jeunesse IN Au coin du Livre [en ligne]. Consulté le17/10/2011. Consultable à l'adresse :
http://aucoindulivre.fr/divers/la-liberte-de-lalbum-en-litterature-jeunesse-722
[2] Bruel, Christian. L'apport d'un auteur dans un projet d'écriture avec les élèves. [en ligne] CRDP de l'académie de Créteil. Consulté le 17/10/2011. Consultable à l'adresse :
http://www.crdp.ac-creteil.fr/telemaque/document/bruel-presentation.htm
[3] Poslaniec, Christian et Houyel, Christine. Des activités de lecture à partir de la littérature jeunesse. Hachette Pédagogie : Paris, 2000.
[4] Stoeckle, Rémy. L'album à l'école et au collège. L'école des loisirs : Paris, 1999.
[5] Sevestre-Loquet. Des albums pour le collège. InterCDI, N° 193, 02/ 2005, p. 38-41
[6] Castagnoli, Anna. Susanne Janssen : Hänsel et Gretel : éditions Être : 2007. en ligne]. Consulté le17/10/2011. Consultable à l'adresse :
http://lajoieparleslivres.bnf.fr/masc/integration/joie/statique/pages/13_documents/revues/supplements-revue/246-hansel-castagnoli.pdf