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par Philippe Chavernac, professeur documentaliste au LP G. Ferrié (Paris),
[mai 2013]
Mots clés : sciences de l'information, TIC (technologies de l'information et de la communication), internet
Regards croisés sur l'Internet [1], sous la direction d'Eric Guichard [2], s'interroge sur la place du réseau des réseaux dans notre société. Cette analyse se veut diachronique et l'ensemble des auteurs sont tous rattachés et membres fondateurs de l'équipe de recherche Réseaux, Savoirs et Territoires de l'Ecole Normale Supérieure (ENS) de la rue d'Ulm à Paris.
Dans son introduction, Eric Guichard, prend le « parti pris de l'histoire longue » et propose d'articuler l'ouvrage autour de l'écriture. L'auteur s'interroge sur les transformations de l'écriture engendrées par la mise en réseau des informations et des savoirs. Parmi les questions qu'il se pose émerge notamment celle-ci : « Internet est-il un simple support matériel de la culture, éventuellement doté de tendances réflexives, ou le lien concret de son édification et de sa référence ? ».Ensuite, Clarisse Herrenschmidt [3], dans un chapitre intitulé : « L'Internet dans la longue durée », replace le réseau des réseaux dans une analyse diachronique, autrement dit une « longue histoire de signes qui démarre en Mésopotamie et en Iran de l'Ouest à la fin du IVème millénaire, et qui continue en Asie mineure au 1er millénaire avant notre ère ». Une différence majeure entre l'imprimerie et l'Internet est le moyen de la diffusion. Le livre imprimé ne peut se faire connaître qu'avec l'aide des éditeurs et des distributeurs, tandis que ce qui est produit sur Internet peut être immédiatement diffusable dans le réseau interconnecté. Des premières tablettes qui n'enregistraient que des comptages dès le VIIème millénaire avant notre ère jusqu'à l'écriture mésopotamienne devenant cunéiforme, l'auteure retrace la longue évolution de l'écriture et du langage. Plus tard, c'est la monnaie frappée qui a constitué un vecteur signifiant des relations des hommes entre eux. Clarisse Herrenschmidt trouve que le réseau des réseaux d'ordinateurs ou Internet reprend les deux formes d'écriture : générale et monétaire. Pour elle, Internet est « une énorme banque qui ne prête pas mais fait office de guichet orienté ».
Paul Mathias [4] invente le néologisme de « diktyologie ». Pour lui, Internet ou le réseau numérique, n'est pas uniquement un espace qui nous « libère de sa matérialité » mais une industrie qui exploite de nombreuses ressources. L'informatique et les réseaux numériques sont « désormais notre monde, comme ils sont l'élément dans lequel et à travers lequel nous nous réfléchissons nous-mêmes et renvoyons, des uns aux autres, les marques de nos activités intellectuelles et pratiques ». Il rejette l'idée d'une ère postindustrielle dans la mesure où Internet est une véritable industrie. Pour lui, les sciences humaines peuvent aider à la compréhension des problèmes soulevés par le numérique. Il se demande cependant si Internet peut « constituer un objet philosophique ». Ne serait-il qu'un « objet de l'expérience » ? Pour Paul Mathias, la question qui se pose est de son « sens d'être », pas uniquement matérialiste mais surtout sur « sa texture représentationnelle et symbolique et concerne notre manière de nous y penser et non pas tant nos façons de communiquer ». Cette philosophie des réseaux qui prend le nom de « diktyologie » est une réflexion sur le sens ou l'absence de sens des pratiques réticulaires ». Pour lui, Internet est une écriture permanente, de l'écrit proprement dit aux diverses activités que l'on peut avoir sur le réseau comme télécharger, visionner,… C'est toujours à chaque fois laisser des traces. En d'autres termes, « les paquets de données que nous égrenons constituent les repères scripturaux de pratiques réticulaires extrêmement variées ». L'auteur souligne que l'acte d'écrire fait de nous, non des écrivains mais des « scripteurs » et qu'il faudrait une « nouvelle philologie » pour analyser ces écrits en rapport aux transformations informatiques. Il faudrait aussi une « règle », non pas comme simple objet de régulation et de contrôle mais comme instrument de « fixation ». En effet, « L'instabilité et l'incertitude de processus même de la fixation étant ce qui caractérise son mode réticulaire de déploiement ». C'est pourquoi, l'auteur propose que la diktyologie joue ce rôle et établisse un « lien entre les phénomènes complexes de mutation numérique du monde contemporain et les univers textuels et symboliques dans lesquels se réfléchissent ces phénomènes ».
Eric Guichard revient, après son introduction, sur le mythe de la fracture numérique. Le taux d'équipement des ménages français en ordinateurs et autres fournisseurs d'accès peut-il caractériser ce concept ? Les chiffres et statistiques publiés dans les médias révèlent-ils l'exactitude de la situation ? Ne doit-on pas prendre en compte les différences de culture entre pays ? C'est pourquoi, l'auteur propose d'adopter un « régime de narration… ou processus d'énonciation d'une histoire » pour tenter de détailler la fracture numérique et de réfuter une « idéologie pasteurisée » qui s'appuie sur des analyses en termes de territoires, de niveaux de revenus, d'études,… Il privilégie une approche basée sur la pratique et non sur le taux d'équipement. Selon lui, « Il ne suffit pas d'avoir. Encore faut-il savoir ». Et c'est sur une note plutôt pessimiste que l'auteur conclut le paragraphe, trouvant que l'expression « fracture numérique » est une « non notion » utilisée moins dans un souci de la résoudre que de promouvoir différentes idéologies ou programmes économiques, techniques, altermondialistes,… Il propose une analyse scientifique de la fracture numérique, réfutant les approches en termes d'infrastructure. Ainsi, « plutôt que de construire des silos à savoirs et d'attendre qu'ils aient des effets magiques, l'important est de comprendre comment s'organise la circulation entre matière et psyché ». Le concept de littératie permet d'articuler les analyses en termes de savoir, technique et écriture car pour l'auteur le concept de fracture numérique est « aussi opératoire que l'horoscope »…
Philippe Rygiel [5] dans son chapitre : « Ecriture de l'histoire et réseaux numériques » s'intéresse aux « pratiques informatiques des historiens et à leur pratique du réseau lorsqu'ils sont les plus proches du cœur de leur métier d'historien ». Les débuts de l'utilisation du réseau ont été consacrés, par des historiens, à l'envoi de messages électroniques, à la consultation de catalogues en ligne mais très peu à des productions pour le réseau lui-même. L'ordinateur sert de machine à écrire plus « qu'un dispositif ouvrant des possibilités nouvelles ». L'auteur relève que certains historiens ont des craintes par rapport au réseau : mise en ligne de documents, déclassement, réponse aux courriels permanents des étudiants,… A l'inverse une minorité utilise le réseau pour la production et la diffusion de contenus. Il s'agit notamment de ceux qui participent à la revue JAHC (Journal of Association for History and Computing). Ces historiens s'intéressent surtout aux « transformations des systèmes d'écriture dont ils se servent, à ceux qui structurent la bibliothèque et l'archive, aux conditions de la diffusion de leurs textes…».
L'auteur remarque que les historiens utilisent de plus en plus les agrégateurs de contenus dans un souci d'érudition, font des requêtes « sémantiques » pour interroger de grandes bases de données et qu'une des visées de la numérisation des documents est conservatoire. Il conclut son chapitre en soulignant que les avancées sont réelles mais que nous manquons de recul pour voir ce que la discipline historique a réellement produit à partir des réseaux numériques. Souvent, les avancées se font aux marges et donnent l'exemple d'un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier.
Henri Desbois [6] termine l'ouvrage par le chapitre intitulé : « La géographie du numérique : des systèmes d'information géographique à la géographie de l'information ». Il s'interroge sur la place d'Internet dans la géographie contemporaine en cherchant à comprendre « comment les techniques numériques en général, et les simulations, en particulier, ont transformé notre façon de faire de la géographie ». Dans le domaine de la cartographie, les géographes utilisent de plus en plus, les SIG ou Systèmes d'Information Géographique et un néologisme est apparu pour désigner cette combinaison entre informatique et géographie, le terme de géomatique. Le développement de ces outils comme les SIG a été rapide entraînant méfiance, engouement, et nécessité de former le personnel (donc de recruter des personnels compétents). L'auteur s'interroge sur les évolutions et remarque que la géographie numérique « change la nature même de la carte, et cela peut-être encore plus profondément que l'écriture par ordinateur transforme l'écriture ». Les cartes numériques peuvent être à la fois géologiques, démographiques, économiques, sociales,… et tendent parfois, chez certains, « à se substituer à toutes les autres approches du terrain ». Il conclut par ces termes : l'information géographique n'est pas « seulement un outil […] elle est à la fois une vision du monde… Et la matière même du monde où nous vivons ».

Références bibliographiques

[1] Regards croisés sur l'Internet [Texte imprimé] / sous la direction d'Eric Guichard. – Villeurbanne : Presse de l'enssib, cop. 2011. – 1 vol. (138 p.) ; 23 cm. – (Collection Papiers). Dewey : 302.231
[2] Eric Guichard, maître de conférences HDR en sciences de l'information et de la communication à l'enssib, directeur de programme au Collège international de philosophie et responsable de l'équipe Réseaux, Savoirs & Territoires
[3] Clarisse Herrenschmidt, chercheur CNRS, rattachée au laboratoire d'anthropologie sociale du Collège de France (Paris)
[4] Paul Mathias, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie (2004-2010), inspecteur général de l'Education nationale (groupe philosophie)
[5] Philippe Rygiel, maître de conférences HDR en histoire contemporaine à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne (Centre d'histoire sociale du XXe siècle, UMR 8058, CNRS)
[6] Henri Desbois, maître de conférences en géographie à l'université de Paris Ouest Nanterre La Défense (GECKO)