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Pratiques informationnelles informelles des adolescents

Par Savoirs CDI,
[octobre 2012]

Mots clés : compétence informationnelle, WEB

Karine Aillerie a soutenu en décembre 2011, une thèse en Sciences de l'information et de la Communication sous la direction de Roger Bautier (Labsic Paris 13) dont le titre est « Opens external link in new windowPratiques informationnelles informelles des adolescents (14 – 18 ans) sur le Web ».

Bonjour, tout d'abord, pourquoi avoir choisi ce sujet de thèse ?

J'ai eu le CAPES de documentation en 1997, j'ai donc débuté mon activité professionnelle, en tant qu'enseignante documentaliste, au moment où « débarquaient » les « autoroutes de l'information » dans les établissements scolaires en général et dans les CDI en particulier... Cela a posé et pose encore beaucoup de questions à la profession, d'un point de vue documentaire et professionnel, d'un point de vue éducatif au final. Au moment de commencer ce travail, j'étais très intriguée par l'inadéquation entre les demandes des enseignants en matière de recherches d'information et les pratiques apparentes des élèves, leur aisance manipulatoire auto proclamée surtout… Pourquoi ça ne marche pas vraiment quand on demande aux élèves de faire un exposé, par exemple… Pourquoi les enseignants, de leur côté, restaient la plupart du temps à l'arrivée insatisfaits du travail fourni par les élèves, et de leurs pratiques de recherche ? Pourquoi les élèves étaient-ils aussi perdus ou aussi peu enthousiastes pour faire ces recherches ?… C'était en 2007… En commençant à lire sur le sujet « jeunes et internet » m'est venue aussi la question de savoir si les pratiques d'information pouvaient être appréhendées elles aussi par cet écart très net entre l'école et la maison, comme ça peut être le cas pour les pratiques typiquement juvéniles de socialisation (communication, jeu…). Il me semble aujourd'hui, que le sujet n'a fait qu'être effleuré et qu'une synthèse serait à faire des travaux déjà effectués et ce dans plusieurs disciplines… Et que c'est le coeur des enjeux éducatifs et sociaux posés par « le numérique » : le déploiement des pratiques ordinaires, de l'immédiation, des terminaux personnels et ultra mobiles… Aujourd'hui, on le voit, la question des réseaux sociaux elle-même ne saurait être traitée seulement comme extérieure à l'école, et pas uniquement non plus dans la perspective, nécessaire, de l'éducation à la présence numérique. Elle pose des questions d'ordre documentaire et informationnel essentiels dès lors que la recherche, l'obtention de l'information, passe par ces canaux.

Comment avez vous géré le traitement d'un sujet de recherche aussi proche d'une pratique professionnelle quotidienne ?

Pour réaliser ce travail, il m'a fallu me décentrer… sortir de l'objet de recherche que je pratiquais au quotidien... ce qui n'a pas toujours été facile ! Et peu à peu, j'ai eu l'impression très nette de passer « de l'autre côté », de regarder par dessus l'épaule des élèves que j'avais l'habitude de côtoyer (même si, je le précise je n'ai pas mené d'entretien dans les collèges où j'étais en poste). Je pense qu'il est finalement assez difficile de percevoir la réalité de ce que vivent les élèves lorsqu'on les regarde du point de l'enseignant, beaucoup des pratiques, d'habitudes se trouvent d'ailleurs délibérément cachées, aux yeux de l'adulte, comme aux yeux des copains aussi...

Sur le fond de votre thèse : avez-vous noté si les adolescents étaient conscients des traces numériques qu'ils laissent derrière eux ?

Ce point me paraît très important mais j'ai choisi de ne pas l'aborder dans ma thèse… Il me semble que c'est un sujet trop vaste pour ne pas faire l'objet d'un travail qui y serait pleinement consacré et mes entretiens se devaient d'être très ciblés « pratiques d'information » car le sujet « internet » mobilise beaucoup la parole des jeunes.

Les adolescents sont-ils « sensibles », « conscients », « intéressés »  par la sérendipité ?

Certains oui, même s'ils n'emploient pas le terme. Certains d'entre eux sont déstabilisés par le fonctionnement hypertextuel de la navigation sur internet tandis que d'autres arrivent à maîtriser cet effet que nous connaissons tous : trouver quelque chose d'intéressant « pour plus tard » ou qui parfois même prend le pas sur ce que nous sommes présentement en train de chercher, de lire... Cela ne vaut pas que pour internet, c'est sans doute une question de curiosité… En tout cas, les jeunes que j'ai interrogés n'expriment généralement pas leurs usages informationnels de l'internet en utilisant le registre de l'incertitude ou de la perdition, ce que les formateurs, à tous niveaux ont tendance à mettre en avant pour justifier de la nécessité d'une formation... Ils sont pour la plupart rassurés par le fonctionnement toujours réactif et bien souvent efficace des moteurs de recherche. C'est pourtant bien cette notion d'incertitude qu'il faut mettre en avant et sur laquelle repose la spécificité des enjeux éducatifs et sociaux, culturels, « du numérique ». Cependant, il faut l'envisager dans le sens du processus d'élaboration des connaissances et non pas pour dire « Attention sur internet, rien n'est sûr ! ». Chercher parce qu'on ne sait pas répondre à une question, reconnaître que l'on ne sait pas où l'on va, c'est déjà avoir une attitude réflexive et critique... « Former à l'incertitude », vaste programme !

Comment expliquer la fracture existant entre les pratiques scolaires et les pratiques domestiques

Comme j'ai essayé de le montrer dans la thèse, pour ce qui est des pratiques d'information des jeunes sur internet, on ne peut pas entrer seulement par une fracture école maison. Cette coupure semble très tranchée, et pour cause… Ecouter de musique, converser, aller sur Facebook, jouer etc… : l'entre soi adolescent ne veut pas avoir à faire avec l'école et on peut le comprendre ! C'est ainsi que l'on se construit, avec ou sans internet… Mais pour la recherche d'information, ça ne fonctionne pas de la même façon, ça peut être très entremêlé, les pratiques de recherche pour soi et pour l'école se confondant carrément les unes avec les autres pour certains. C'est vrai que pour d'autres personnes, il n'y a que pour l'école qu'elles déclarent rechercher de l'information sur internet. Dans tous les cas, les pratiques scolaires ont une incidence très nette sur les pratiques informationnelles. D'ailleurs, pour les besoins de la thèse, j'ai distingué les différentes pratiques d'internet (communiquer, jouer s'informer...), mais en fait tout est mêlé et il semble beaucoup plus intéressant de regarder le degré d'engagement personnel de chaque individu dans ses différentes pratiques. Je pense qu'il y aurait un travail à effectuer, s'il n'est pas déjà fait ou en cours, pour tenter de cerner les corrélations possibles entre une pratique apparemment très extérieure au travail scolaire comme Facebook, par exemple, encore et toujours (!), et l'engagement dans le travail pour l'école... Par exemple, tous les jeunes n'utilisent pas Facebook tout à fait de la même manière et les compétences de socialisation, d'écriture,... qu'ils y développent ont certainement à voir avec leur investissement scolaire.

Les jeunes ont-ils conscience que des compétences informationnelles sont nécessaires ?

Au niveau déclaratif, non pas vraiment.... Même s'ils ne se reconnaissent pas comme « experts » à proprement parler… La plupart se disent « compétents » car ils arrivent à « se débrouiller », à trouver ce dont ils ont besoin au moment où ils en ont besoin... De leur point de vue en tout cas, ils arrivent à trouver. Le problème serait plutôt de « chercher »... ce que Google n'encourage pas à penser, qui dit trouver tout à notre place, avant même que l'on en exprime le besoin, que l'on tape le « mot-clé »... même s'il propose aujourd'hui des tutoriels de « search literacy »… (http://www.google.com/insidesearch/searcheducation/index.html ). C'est de toute façon quelque chose de très compliqué d'avoir une représentation de ce que l'on arrive à faire ou pas en termes de « compétence »… La question n'a pas vraiment d'intérêt pour elle-même : ce qui est intéressant ce sont les réactions qu'elle déclenche, les déclarations qu'elle permet, le ressenti qu'elle fait émerger… Par exemple, certains m'ont regardé bizarrement lorsque je leur ai posé cette question de la compétence de recherche, question tellement saugrenue puisque les moteurs de recherche ne tombent pour ainsi dire jamais en panne !

Les pratiques informationnelles des jeunes favorisent-elles des échanges inter-générationnels ?

C'est difficile à dire pour moi qui ai interviewé individuellement les gens... Ce qui est sûr c'est que finalement, pour la plupart, ces jeunes se disent très seuls face aux outils ; des échanges se font sûrement, dès qu'ils le peuvent ils se regroupent, font des exposés ensemble à la maison par exemple... mais j'ai senti une réserve sur ce point, la peur d'être jugé incompétent par les autres surtout... un point que d'autres travaux ont pu relever comme ceux d'Anne Cordier par exemple. Ces jeunes ont grandi avec le discours « digital natives », largement repris par la publicité« t'es jeune, t'es branché »... ce qui est une forme de dictature un peu comme l'obligation de minceur... C'est finalement une pression sociale forte et entre eux ils ont plutôt peur de passer pour inapte avec les technologies… Beaucoup m'ont parlé de gens de leur âge qu'ils connaissaient, à leurs yeux très doués, qu'ils admiraient… Certains essayent de s'impressionner les uns les autres…. Entre gens qui ne sont pas du même âge, je n'ai pas pu le constater car ça n'entrait pas directement dans la problématique de la thèse… Dans les propos des jeunes cependant, les gens de la famille plus ou moins proche, reviennent souvent… et là il n'y a pas de demie mesure : soit ils sont hors course soit ils savent faire des choses et c'est par eux que passent beaucoup d'apprentissages… Là encore, ce serait un travail à plein temps de repérer les éventuelles corrélations entre pratiques et représentations du cercle familial et pratiques et représentations des enfants de la famille…

Pour aller plus loin

  • 2012 : Entre l’école et la maison : hétérogénéité des pratiques informationnelles des adolescents sur internet. Lecture jeune, n° 143 (septembre 2012) Dossier : Les jeunes et les inégalités numériques
  • 2012 : Gestion de l’incertitude et compétence informationnelle : approche comparative des situations professionnelle et scolaire. In Information, incertitudes, intelligences : 4e Colloque spécialisé en sciences de l'information (COSSI), 19-20 juin 2012, Icomtec Poitiers [bientôt en ligne sur archivessic]
  • 2012 : Pratiques juvéniles d’information : de l’incertitude à la sérendipité. Documentaliste-sciences de l’information mars, n°1
  • 2011: Les pratiques d’information des adolescents avec l’internet : des pratiques informelles ? MUSSI 2011 Colloque international France Brésil, Médiations et hybridations : Construction sociale des savoirs et de  l’information 15, 16, 17 juin 2011 – Université Paul Sabatier Toulouse Opens external link in new windowwww.lerass.com/images/fics/4d46b32a1da42.doc
  • 2010 : Adolescents en recherche d’informations. In Inter CDI [revue professionnelle CEDIS], n°223, janvier/février
  • 2008 : Pratiques de recherche d’information informelles des jeunes sur internet. In L’Education à la culture informationnelle. Actes du Colloque international de l’ERTé, Lille, 16-17-18 octobre 2008. Lyon : Presses de l’ENSSIB, 2010 (Papiers) Disponible sur : Opens external link in new windowhttp://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/34/41/81/PDF/aillerie-05-CICI2.pdf
  • + thèse : Opens external link in new windowhttp://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/65/39/58/PDF/versionTEL.pdf
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