La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
« DalÍ » au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 25 mars 2013.
En lien avec « La révolution surréaliste »,
TDC n° 830 du 15 février 2002.
Le département des Arts de l’Islam : ouverture des nouveaux espaces au musée du Louvre à Paris
En lien avec « les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013
« Walid Raad, Préface à la première édition », au musée du Louvre du 19 janvier au 8 avril 2013.
En lien avec « Les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013.Pratiques artistiques et histoire des arts / cycles 2 et 3
Pour compléter le dossier documentaire de la revue TDC n°1000 « Claude Monet », pp. 43-47.
Par Christophe Radenac, professeur de Lettres.
DOC B Albert Wolf, Le Figaro, 3 avril 1876, à propos de la deuxième exposition impressionniste organisée chez le marchand d’art Durand-Ruel.
DOC C Caricature. Pif, Le Charivari, 11 avril 1880.
DOC D Jules Laforgue, « L’œil académique et l’œil impressionniste, polyphonie des couleurs », 1883.
DOC E Émile Zola, L’Œuvre, chapitre V, 1886.
L’art de la critique : éloge de Monet
DOC F Octave Mirbeau, « Notes sur l’art », La France, 21 novembre 1884.
Modernité d’une scène de genre
DOC G Edgar Degas, Dans un café, dit L’Absinthe, 1876. Huile sur toile, 92 x 68 cm. Paris, musée d’Orsay.
DOC I Jules Laforgue, « À Saint-Cloud », in Le Sanglot de la terre, 1880.
DOC J Guy de Maupassant, Pierre et Jean, chapitre V, 1887
DOC A Bernard Dorival, Histoire de l’art, Gallimard, 1961, coll. « Encyclopédie de la Pléiade ».
DOC H Claude Monet, Essai de figure en plein air : femme à l’ombrelle tournée vers la gauche, 1886. Huile sur toile, 131 x 88 cm. Paris, musée d’Orsay.
Dans le cadre de l’étude du discours épidictique, mais aussi afin de révéler combien les peintres impressionnistes furent tournés en dérision et fustigés, on étudiera cette caricature (doc C) parue dans un journal satirique Le Charivari, célèbre notamment pour avoir publié nombre de caricatures de Daumier.
Ce dessin révèle l’opinion qui dominait dans la société de l’époque au sujet de cette nouvelle approche de la peinture, et plus particulièrement du portrait et de la représentation de la femme (docs G et H).
Journaliste, auteur dramatique et critique d’origine allemande, Albert Wolf a été pendant quelques mois le secrétaire d’Alexandre Dumas. Il fait ses débuts dans la critique d’art en 1868. C’est à partir de la tribune du Figaro, dont il devient le rédacteur en chef à la fin de l’Empire, qu’il se crée la réputation la plus en vue et la plus redoutée de la presse artistique.
Ses paragraphes incendiaires contre les expositions impressionnistes de 1876 et 1879 sont légendaires. Dans l’édition du Figaro du 3 avril 1876 (doc B), critiquant la deuxième exposition impressionniste organisée chez Durand-Ruel (marchand d’art qui soutient les impressionnistes et les expose dans ses galeries), Wolf fustige les peintres présents et s’en prend notamment à Pissaro.
La critique se fait ici violente, et le blâme cohabite avec la diffamation. La référence au docteur Blanche, célèbre psychiatre contemporain, cherche à ôter toute crédibilité aux peintres impressionnistes. La violence de ce texte, qui paraît dans l’un des journaux les plus lus de l’époque, est à l’image du sentiment dominant durant les années où se développe l’école impressionniste.
Écrit en 1883, paru pour la première fois dans les Mélanges posthumes en 1903, cet extrait d’un long article intitulé « L’impressionnisme » devait être publié dans une revue étrangère. Jules Laforgue, écrivain et critique, oppose deux conceptions : « l’œil académique » et « l’œil impressionniste ». Par ailleurs, il souligne la rupture que l’impressionnisme introduit dans l’histoire de la peinture. Le discours épidictique repose ici sur l’éloge de « l’impressionniste » et sur le blâme de « l’académique ».
L’impressionnisme s’oppose totalement aux conceptions qui ont tendu à faire de l’art une tentative de définition, d’organisation et de restructuration du monde par l’intellect. Pour l’impressionnisme, l’art n’est en rien cosa mentale, rien ne diverge plus que lui de toute aspiration à un classicisme. C’est un art éminemment matérialiste, conforme en cela à une époque de scientisme et d’évolutionnisme, et Laforgue pressent l’essentiel quand il intitule la première de ses notes d’esthétique : « Origine physiologique de l’impressionnisme ». « L’œil, une main », disait souvent Manet, selon Mallarmé. Cette formule d’une fulgurante concision, si elle convient à l’art de Manet, résumerait encore plus justement celui des impressionnistes : opération instantanée, exclusivement physique, contenue toute dans la matière. Mais l’important, c’est que les impressionnistes ont imposé une certaine analyse du phénomène pictural et admis que celui-ci aboutissait à produire dans la conscience du spectateur un effet de caractère affectif. Cependant, le point de départ de l’opération est strictement physiologique.
Au Salon des refusés, Claude, le héros du roman de Zola, peintre de « l’école nouvelle », expose une grande toile, intitulée Plein air, qui suscite les moqueries du public. Ces dernières rendent compte de la manière dont les œuvres impressionnistes pouvaient être reçues à l’époque. En effet, difficile de ne pas faire le lien entre l’impressionnisme et le titre du tableau exposé par le personnage de Claude dans cet extrait.
Il sera aisé aux élèves de repérer les reproches faits à la toile de Claude, essentiellement au style direct, mais aussi la violence, l’agitation et l’atmosphère qui règnent dans cette exposition. On percevra alors que les reproches sont formulés tant sur le sujet du tableau que sur la manière dont il est peint. Ces reproches sont faits de manière schématique, vulgaire, véhémente et même infantile (voir le « tra la laire »). Mais c’est un jugement sans appel qui stigmatise « l’imbécillité bourgeoise » incapable d’apprécier « la vue d’une œuvre originale ». Le narrateur se fait sans aucun doute ici le relais de l’auteur lui-même, soutien indéfectible des peintres impressionnistes.
Romancier, dramaturge, critique d’art, ami de Zola, de Huysmans, de Verlaine, de Mallarmé, Mirbeau fait la connaissance de Monet en 1884. À partir de cette date, il sera le défenseur passionné des impressionnistes.
Avec cet extrait d’un article paru dans un journal à grand tirage, c’est un vibrant éloge à l’art de Monet auquel nous assistons. Intercesseur incontournable auprès du grand public pour les peintres impressionnistes, Mirbeau est celui qui réussit à les faire passer de la marginalité à la célébrité et à les imposer à une opinion rétive, en faisant partager à ses lecteurs dans la presse, par la magie des mots, les « continuels émerveillements » qu’il éprouve devant leurs toiles.
Il sera assez aisé, à travers le repérage du lexique mélioratif et des superlatifs notamment, de faire percevoir aux élèves que l’on assiste à un éloge de Claude Monet. Aux yeux de son thuriféraire, le peintre réalise la synthèse, quasiment « miraculeuse », de contraires considérés comme incompatibles : le réalisme, respectueux de l’apparence des choses, et le « rêve », qui permet d’atteindre leur essence ; l’immuabilité de l’œuvre d’art et « le frisson de la vie » ; l’objectivité de l’homme de science, qui ausculte la nature, et la subjectivité de l’artiste, qui la filtre à travers son « tempérament ».
Le style devient un outil de l’argumentation. Le texte critique est, ici tout au moins, texte et œuvre littéraire.
Difficile en observant cette toile de Degas de ne pas penser à Émile Zola et plus largement au naturalisme. C’est ici un autre aspect de l’impressionnisme qui est illustré. L’Absinthe, primitivement intitulé Au café, est peint moins d’un an avant la publication de L’Assommoir et présenté lors de la deuxième exposition impressionniste. Zola a d’ailleurs avoué sa dette envers Degas : « J’ai tout bonnement décrit, en plus d’un endroit, dans mes pages de L’Assommoir, quelques-uns de vos tableaux. » L’un des intérêts de ce tableau est de souligner la variété des sujets abordés par les impressionnistes, souvent assimilés à des paysagistes.
Degas renouvelle ici la tradition picturale de la scène de genre en peignant non un intérieur mais un lieu public qui se développe à la fin du siècle : le café. Un café populaire qui montre des personnages consommant de l’alcool : la trivialité du sujet, accentuée par le choix d’une femme attablée devant un verre d’absinthe choqua fortement par son audace. Degas se fait ici peintre de la modernité. Le cadrage décentré, inspiré des estampes japonaises, en ménageant des vides et sectionnant la pipe et la main de l’homme, produit un certain déséquilibre, qui n’est pas sans évoquer l’état d’ivresse du personnage féminin. Le cadrage en plan rapproché produit une impression d’exiguïté et de clôture que souligne l’attitude des deux personnages. Ceux-ci se tiennent côte à côte sans se regarder, repliés sur leurs songes, indifférents l’un à l’autre. L’homme fume une pipe, la jeune femme, les bras ballants, l’air hébété, porte les stigmates de l’alcool. C’est bien l’impression d’une scène saisie sur le vif qui domine, à la manière des descriptions naturalistes des frères Goncourt ou de Zola notamment.
Ce poème, publié à titre posthume dans Le Sanglot de la terre en 1901, fut sans doute rédigé en 1883. On fera découvrir à travers ce poème de Jules Laforgue l’influence que put avoir le mouvement impressionniste sur la production littéraire de certains poètes (on pourra aussi se reporter aux « Paysages belges » de Verlaine). Il est intéressant ici d’aborder le double statut de Jules Laforgue, à la fois critique éclairé, fervent défenseur des impressionnistes (doc D), mais aussi poète, à la recherche d’une esthétique conforme à la leur dans ses techniques et dans ses ambitions.
Ce poème aurait pu être le sujet d’un tableau impressionniste intitulé « Impressions à Saint-Cloud ». On relèvera bien entendu le lexique des sensations visuelles, olfactives mais aussi la sensation de tournis. La sensibilité à la présence du paysage urbain et au plein air est évoquée dans le premier quatrain, par touches juxtaposées, sensibilité qui déclenche d’ailleurs l’envie de partir : départ vers la banlieue, autre topos impressionniste.
La métaphore finale, « je m’éparpille aux cieux », termine ce sonnet par un feu d’artifice, à la fois éclatement et dispersion du moi au sein de la nature.
On a souvent fait remarquer les qualités « impressionnistes » qui sont à l’œuvre dans l’atmosphère romanesque et dans l’écriture de Maupassant. Il écrira d’ailleurs en 1886 « La vie d’un paysagiste », article paru dans le journal Gil Blas, où il s’imagine dans la position d’un peintre impressionniste. On retrouve ici une scène de plein air, en bord de mer (voir notamment les tableaux d’Eugène Boudin, en particulier ses Plages de Trouville), motif exploité par de nombreux peintres impressionnistes (doc F). La description du deuxième paragraphe s’organise par masses de couleurs, de nuances et de formes qu’embrasse l’œil du narrateur. La comparaison qui introduit et qui clôt cette description (« un long jardin plein de fleurs éclatantes », « des bouquets énormes dans une prairie démesurée ») rend compte de l’impression d’ensemble. Les notations descriptives se poursuivent, là encore sous forme de touches juxtaposées pour rendre compte de l’univers sensoriel (sonore) de ce tableau. Comme on peut ressentir avec force l’atmosphère estivale et douce d’une journée d’été dans le tableau de Monet (doc H), c’est ici l’atmosphère d’une plage normande « au moment du bain » que nous fait ressentir ce passage.
Historien et critique d’art, Bernard Dorival (1914-2003) n’est pas un contemporain de la période impressionniste. Cependant ce texte (doc A) est intéressant car il permet notamment de confirmer combien ce mouvement tant critiqué à la fin du XIXe siècle a acquis très rapidement une reconnaissance et une place privilégiée dans l’histoire de l’art. Par ailleurs, en tant qu’extrait d’une encyclopédie, ce texte permet d’être confronté à une caractérisation de l’art impressionniste, avec le recul et l’éclairage de l’histoire.
Importance de la lumière et de l’air, travail sur la juxtaposition de la couleur, ce portrait de femme par Claude Monet (doc H) permettra de montrer comment la technique impressionniste, fondée sur les jeux de lumière (l’ombrelle utilisée comme filtre…), permet de rendre le mouvement et les sensations liées aux ondulations de l’air. Les reflets changeants de la lumière et l’atmosphère de ce jour d’été sont rendus par de légères touches de couleurs claires aux reflets pastel, des touches obliques ou verticales rappellent le mouvement de l’herbe, des mouvements souples façonnent le modelé du ciel. Enfin, l’ombrelle, en tamisant la lumière, permet de subtils effets de couleurs et d’ombres : elle donne de l’intensité aux couleurs du chapeau, du foulard, du visage sans trait et de la robe protégés des rayons du soleil.
Texte d’un historien de l’art, œuvre de l’un des impressionnistes les plus représentatifs, ces documents pourraient être une synthèse de ce voyage impressionniste, permettant de dépasser le discours épidictique.
Cependant, l’étude de l’énonciation du doc A révèle notamment combien Bernard Dorival, dans son article encyclopédique, se place résolument du côté de l’éloge : on assiste même à un glissement énonciatif, du « ils » désignant les impressionnistes au « je », rhétorique, mais révélant malgré tout une identification avec ces « champions » de la peinture.