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Vichy : de l’instruction à la propagande

Histoire / 3e-1re 

Par Éric Alary, professeur d’histoire en classes préparatoires, chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po Paris

DOCUMENTS

La nation, c’est Pétain !

DOC A Pétain, l’exemple à suivre

  • Message du maréchal Pétain aux écoliers de France, 13 octobre 1941.
  • Des écoliers parisiens écoutent le discours du maréchal Pétain, octobre 1941.

Une école nationale et le culte de « l’éducateur » Pétain

DOC B Levée des couleurs et hymne au Maréchal

  • Témoignage de Guy Moreau, âgé de 8 ans, cité dans Maria Carrier, Maréchal, nous voilà… 1940-1944, Autrement, 2004, coll. Mémoires
  • Extrait de Maréchal, nous voilà !, paroles d’André Montagnard et Charles Courtioux, 1941.

Le sport à l’école, un ferment de régénération nationale

DOC C Le sport pour régénérer la nation

  • Des lycéens écoutent Jean Borotra, gloire du tennis mondial des années 1920-1930, devenu le premier ministre de l’Éducation physique, entre l’été 1940 et avril 1942.

Une histoire nationale réécrite… et censurée

DOC D La purge des programmes

  • Propos de Lucien Majou, ancien rédacteur en chef du Journal des instituteurs et des institutrices, rallié à la révolution nationale, membre de la commission de révision des manuels scolaires, décembre 1940, cité par Rémy Handourtzel, Vichy et l’école, Noêsis, 1997.
  • Liste des livres d’histoire interdits – avec des livres de lecture – dans les écoles primaires élémentaires publiques, dans les cours complémentaires et dans les écoles primaires supérieures, Journal officiel, 13 mai 1941.
  • Instructions du 5 mars 1942 destinées aux enseignants du primaire.
  • Caricature de Cep parue dans La Semaine, hebdomadaire illustré, n° 9, 12 septembre 1940.

ANALYSES DES DOCUMENTS

La nation, c’est Pétain !

La France de 1941 est toujours paralysée par le traumatisme subi en 1940 : occupation partielle du territoire par les Allemands, pénurie de matières premières et de nourriture, 1,8 million de prisonniers de guerre, deuil des morts au combat ou des disparus et répressions touchant les juifs, les communistes et les francs-maçons, entre autres.
Les enfants ont rejoint leurs écoles pendant l’année scolaire 1940-1941, mais certains n’ont plus de parents : il suffit de penser aux 90 000 enfants perdus de l’exode, par exemple. Depuis l’été 1940, aussitôt après avoir reçu les pleins pouvoirs des mains des parlementaires républicains le 10 juillet 1940, le maréchal Pétain a fixé un programme pour réformer l’école issue du régime républicain. Le 15 août 1940, jour de l’Ascension, Pétain s’en prend à l’école unique (c’est-à-dire laïque) et fixe l’objectif de la « nouvelle » école primaire sous son « règne » : former des hommes nouveaux dans une France régénérée. L’école républicaine et ses instituteurs sont jugés responsables de la défaite. Pétain aime être entouré d’enfants et il cherche toujours à soigner son image paternelle.
Un an plus tard, le Maréchal poursuit son entreprise idéologique visant à construire une école nationale qui exige des écoliers loyauté et honnêteté, mais aussi et surtout un attachement sans faille à sa personne. Le 13 octobre 1941, il prononce un discours radiodiffusé depuis le bureau d’une classe de l’école de Périgny dans l’Allier. Ce discours, dit sur un ton paternaliste, qui s’en prend directement aux Français en les culpabilisant pour leur manque de pugnacité, sera ensuite retranscrit sur une immense affiche accrochée aux murs des salles de classe. Il s’agit de faire pénétrer dans l’esprit des élèves l’idée selon laquelle Pétain incarne la nation comme un chef et un guide qu’il faut respecter pour ne pas s’écarter du chemin de la « révolution » initiée en 1940. Les enfants sont placés en première ligne de la reconstruction d’un pays qui, en octobre 1941, rappelons-le, souffre de plus en plus de la faim et redoute l’hiver à venir. Les enfants doivent être disciplinés, solidaires et sains, et ils doivent briller par leur exemplarité. Pétain n’hésite d’ailleurs pas à se mettre en scène lui-même, rappelant ses propres souvenirs d’enfant, respectueux des autres et du matériel scolaire distribué en début d’année. Par la suite, les écoles recevront des milliers de boîtes de porte-plumes, de cahiers ou protège-cahiers à son effigie, à défaut d’avoir de l’encre et du papier en quantités suffisantes, en raison des réquisitions allemandes qui saignent l’économie du pays.
Ce discours est diffusé dans toutes les écoles françaises ; les écoliers doivent se tenir debout et quasiment au garde-à-vous, comme des militaires, pour écouter une radio installée sur une table avec le portrait du maréchal Pétain, également présent dans toutes les salles de classe (voir la photographie du doc A). Le directeur de l’école (ou l’inspecteur d’académie) doit s’assurer de la bonne écoute des élèves ; les instituteurs, cible essentielle du régime de Vichy depuis 1940, doivent subir une idéologie broyant toutes les valeurs républicaines qui ont constitué la source de leur engagement. On imagine facilement leur scepticisme. L’hymne à la nation est un hymne permanent au Maréchal, alors que le régime autoritaire de Vichy est lancé dans la collaboration avec l’occupant allemand, depuis l’arrivée de Darlan au pouvoir en février 1941. Vichy doit à tout prix étayer son idéologie, quitte à sortir du réel et à théâtraliser la vie scolaire.

Une école nationale et le culte de « l’éducateur » Pétain

Les personnes nées avant la guerre se rappellent toutes avoir chanté l’hymne en l’honneur du maréchal Pétain, véritable nouvel hymne national célébrant le guide de la nation, son père et même son sauveur. Entre 1940 et 1942, les écoliers ont dû faire des dessins destinés au maréchal ; à Noël 1940, le siège du régime à Vichy en aurait reçu près de deux millions. Les 10 000 meilleurs sont exposés, et chacun des écoliers reçoit une carte postale avec un mot et la signature du Maréchal, sans oublier son portrait. La propagande fait sans cesse miroiter des récompenses aux écoliers, dont une éventuelle réception chez Pétain à Vichy. À l’occasion, cela peut permettre de bénéficier de goûters copieux à l’heure où l’écolier et ses parents ne mangent pas à leur faim.
Avec la levée quotidienne des couleurs dans les écoles et le chant Maréchal, nous voilà !, la mobilisation des enfants est quasi militaire, du moins en zone non occupée, puisque dans l’autre zone cette cérémonie est plutôt négligée. Après l’occupation totale de la France, le 11 novembre 1942, la cérémonie est moribonde dans tout le pays. Le jeune Guy Moreau est marqué par ce souvenir comme des millions d’autres enfants ; de même, il est surpris par le comportement de son père de retour des camps de prisonniers allemands en 1943. Celui-ci, vaincu, ne semble pas aduler Pétain. Ce n’est pas le comportement de tous les prisonniers de guerre, dont certains ont adhéré à la personne du Maréchal. Cependant, plus la guerre dure et plus les prisonniers prennent leurs distances, ne voyant pas d’issue à leur captivité interminable ; quelques-uns, tel le père de Guy, ont pu bénéficier d’une libération anticipée dans le cadre de la relève.
Les paroles de Maréchal, nous voilà ! appellent les enfants à se réunir autour « du drapeau immortel », symbole d’unité entre les Français. Les jeunes esprits doivent porter cette idéologie jusque dans leur foyer. Si les parents restent intraitables ou trop pessimistes face à une révolution nationale qui ne résout rien des servitudes et des pénuries quotidiennes, Pétain compte sur les écoliers de France, de futurs patriotes, confiants dans l’avenir que leur trace le vieux maréchal, âgé de près de 86 ans en 1940 !

Le sport à l’école, un ferment de régénération nationale

Outre le dessin, tant mis en avant dans les textes officiels au début de l’Occupation, le sport est également vu comme une priorité pour les enfants, qui ne doivent pas être soumis par une culture encyclopédique, selon les idéologues de Vichy, pétris d’antirépublicanisme. Ils sont mobilisés au service de la révolution nationale tant intellectuellement que physiquement. Pour autant, les intentions idéalistes ont parfois bien du mal à passer dans les faits. Pratiquer le sport exige davantage de terrains, de chaussures (à une époque où le cuir est réquisitionné pour les chaussures et les bottes des occupants), et une alimentation suffisante ; ces trois conditions ne seront jamais réunies pendant l’Occupation, malgré tous les efforts de propagande effectués par Borotra et Pascot, les deux responsables successifs de l’éducation physique et du sport entre 1940 et 1944.
Jean Borotra, vedette internationale de tennis des années 1920 et 1930, surnommé « le Basque bondissant », l’un des « quatre mousquetaires », a gagné plusieurs fois la Coupe Davis, mais aussi les tournois de Wimbledon et de Roland-Garros. Sa popularité est immense, et Pétain se sert de son image pour lancer les écoles dans un programme très ambitieux : faire des enfants des individus « sains » et robustes, prêts à affronter l’avenir sans faiblesse. On retrouve ici d’ailleurs les motivations des programmes scolaires d’autres régimes autoritaires ou totalitaires, comme l’Allemagne nazie et l’URSS stalinienne. Il s’agit de former les esprits, mais aussi les corps. Jean Borotra traverse le pays pour diffuser les directives concernant le sport et l’éducation physique, réunissant aussi bien les filles que les garçons. Les filles sont même mises en avant, futures mères tant glorifiées par Pétain et par la devise Travail, Famille, Patrie. Leur corps doit être prêt pour la maternité et le rôle d’épouse disposée à tout sacrifier pour sa famille. Vichy alloue bien plus de moyens financiers au projet sportif scolaire que ne l’a fait la IIIe République, y compris le Front populaire. Pour autant, le projet de Vichy, bien que motivé par une idéologie différente, s’inscrit dans la continuité des idées de Jean Zay, souhaitant développer le sport à l’école.
Sous Vichy, si le volume horaire du sport à l’école (5 heures pour les garçons, 4 heures pour les filles) augmente sensiblement en 1940, il faut penser à l’alléger dès 1941, en raison des carences alimentaires constatées chez les écoliers. Très vite, il ne reste plus qu’une heure de sport hebdomadaire. L’irruption du sport dans la vie des enfants participe aux efforts du régime pour modeler une école totalement dévouée à l’œuvre de redressement national ; il s’agit aussi de faire des instituteurs des agents d’une école nationale et prétendument plus patriotique que l’école républicaine. Il faut rompre avec les mauvaises habitudes d’une vie facile ; le plein air doit permettre de former des patriotes bien dans leur corps, plus résistants. Si les individus ont des corps sains et robustes, alors l’ensemble, à savoir la nation, sera plus fort à l’avenir.
Mais là encore, cela se solde par un échec, car les instituteurs, pétris de culture républicaine, les maires, obligés de mettre des terrains à la disposition des écoles, et les parents, ne sachant plus comment nourrir leurs enfants, voient d’un mauvais œil cette « nouveauté ». Les instituteurs doivent notamment supporter les « maîtres d’éducation générale » dévoués à la cause de l’idéologie pétainiste et qui deviennent des maîtres concurrents dans leur propre école. Quant aux maires, ils se refusent à financer des installations dans un pays qui a bien d’autres préoccupations quotidiennes ; le sport n’a pas non plus bonne presse dans la France rurale, où le travail de la terre est la priorité. Céder un champ pour en faire un terrain de sport n’est pas une idée bienvenue ; le sport, jugé coupable d’inciter à l’oisiveté, est incompatible avec le travail.

Une histoire nationale réécrite… et censurée

Le régime de Vichy ne manque pas une occasion de rappeler aux enseignants leur nouvelle mission pour une école nationale et antirépublicaine. Tous les espoirs sont placés dans les enfants, ce que réaffirme Lucien Majou, l’un des concepteurs des nouveaux manuels. En 1940-1942, Vichy suit de très près l’évolution des programmes scolaires et plus particulièrement des programmes d’histoire. Une liste « noire » est même dressée, par Vichy et les Allemands, interdisant un certain nombre de livres et de manuels d’enseignement primaire, à défaut d’avoir les moyens d’en imprimer de nouveaux, faute de papier. C’est en histoire que les interdictions sont les plus nombreuses. Les instructions du 5 mars 1942 sont un rappel des exigences de Vichy et indirectement de celles des occupants. Ces derniers regardent de loin la confection des programmes scolaires, surtout pour la zone occupée, même s’ils se défendent de vouloir les dicter à Pétain et à ses ministres. L’« esprit de sympathie » vise à ne pas irriter les occupants allemands et donc à évincer des livres d’histoire toute référence antiallemande. Mais il s’agit aussi d’édifier de jeunes esprits à un discours historique construit et reconstruit en fonction du programme idéologique de la révolution nationale. L’ouvrage de cours moyen de Léon Brossolette (le père de Pierre Brossolette, résistant torturé plus tard par la Gestapo), datant de 1937, est interdit par les Allemands dès août 1940 en zone occupée, puis par le régime de Vichy en novembre – ce qui n’a jamais été exigé par les vainqueurs –, car il comporte des paragraphes plutôt durs et désagréables à l’encontre des Allemands : par exemple y est décrit le massacre des civils de Bazeilles par des Bavarois, lors de la guerre de 1870. Les livres d’histoire ne doivent pas non plus afficher un penchant trop pacifiste rappelant celui des instituteurs formés par la IIIe République, soupçonnés de communisme. Cela dit, nombre de manuels d’histoire interdits ont continué à être lus dans les écoles, car ils n’ont pas été détruits.
Les instructions n’ont donc pas été suivies à la lettre, et on peut conclure à l’échec de l’application stricto sensu des interdits de manuels et d’ouvrages de lecture en histoire. Les lectures ont été surveillées ou censurées, mais dans le laps de temps des années d’occupation, le contrôle total des interdits par les autorités vichystes et allemandes a été impossible. Il aurait fallu davantage de temps et de moyens au régime et aux occupants pour réussir cette œuvre de déformation des esprits par l’idéologie autoritaire de Pétain. Les maurrassiens et autres collaborateurs, dans les arcanes du pouvoir vichyste, n’ont pas réalisé leur rêve de pétrir les jeunes esprits durablement.