La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Français / cycle 3
Par Julie Berge, professeur des écoles
Une rencontre ancienne et mythologique
Doc A Ésope, « La Cigale et les Fourmis », VIe siècle av. J.-C.
Doc B Jean de La Fontaine (1621-1695), « La Cigale et la Fourmi », in Fables I, 1, 1668
Les réinvestissements parodiques d’une fable
Doc C Jean Anouilh, « La Cigale », in Fables, Éditions de la Table ronde, 1962
Doc D Jean Anouilh, « La Fourmi », in Fables, Éditions de la Table ronde, 1962
Doc E Raymond Queneau (1903-1976), « La Cimaise et la Fraction », recueilli dans Oulipo, La Littérature potentielle, Gallimard, 1973
Doc F Pierre Perret, « La Cigale et la Fourmi », in Le Petit Perret des Fables, Éditions Jean-Claude Lattès, 1991
Doc G La Cigale, la Fourmi et le tabac, Ligue nationale contre le cancer
(www.itereva.pf/disciplines/lettres/didac/seqcol/doc264.htm)
Une réconciliation… pétillante
Doc H Images tirées de la publicité télévisée Badoit, 1999, Danone Eaux France
Auteur grec du VIe siècle av. J.-C., dont l’existence n’est pas avérée, Ésope fut le premier grand fabuliste, qui, alors qu’il était lui-même muet, dit-on, donna la parole aux animaux (et aux plantes) en les personnifiant dans le but de transmettre une morale. Ainsi, le premier exercice auquel la fable semble se prêter est bien un exercice oratoire, que des générations d’élèves ont pratiqué par le biais de la récitation.
La disposition typographique délimite les différentes parties de la fable : narration et morale. Une partie dialoguée est intégrée à ce court récit. L’échange n’est pas long, mais le ton est donné : les fourmis se moquent ouvertement de la cigale si peu prévoyante. La distinction entre le pluriel « les fourmis » et le singulier « la cigale » met davantage encore en évidence la déraison de cette dernière. À sa solitude associale s’opposent l’organisation et la solidarité du groupe.
La Fontaine puise à ces sources antiques pour donner une nouvelle dimension à la fable. Avec lui, ce genre acquiert ses lettres de noblesse : il fait désormais partie de la poésie. La versification est régulière : les vers impairs (sept syllabes) et les rimes plates donnent un rythme alerte à la fable. En outre, la personnification est mise en place de manière appuyée. L’échange oral est bien plus long, bien plus argumenté que chez Ésope. La fourmi triomphe car elle est prévoyante, ses réserves pour l’hiver sont faites et l’avenir assuré. À l’inverse, le chant est synonyme d’oisiveté. C’est donc à travers cette opposition une allégorie du travail et de la paresse qui est proposée au lecteur. Placée au début du premier livre des Fables, « La Cigale et la Fourmi », sans doute la plus célèbre des fables de La Fontaine, fera l’objet d’innombrables illustrations, et de très nombreuses reprises, parodies ou simples réactualisations.
À la suite de la confrontation de ces deux premiers textes, on pourra faire constater aux élèves que, malgré une thématique similaire, le style est différent. Les moralités se distinguent également et, d’une façon générale, les deux projets littéraires sont sans commune mesure. Chez Ésope, toutes les victimes méritent ce qui leur arrive : la perspective est celle d’un moraliste ; chez La Fontaine, la satire de la société prédomine. • Proposer l’activité 1 dans TDC n° 1003, « Les fables », p. 37.
Au sujet de ses deux versions parodiques de « La Cigale et la Fourmi », Jean Anouilh (1910-1987) prévient son lecteur dans cet « avertissement hypocrite » : « Ces fables ne sont que le plaisir d’un été. Je voudrais qu’on les lise aussi vite et aussi facilement que je les ai faites et, si on y prend un peu de plaisir – ajouté au mien – il justifiera amplement cette entreprise futile. » En classe, ces deux variantes peuvent donner matière à une analyse fine et à des jeux de lectures ludiques. Cependant, les élèves doivent avoir lu au préalable la fable de La Fontaine afin de comprendre l’enjeu du réinvestissement.
Chacun des protagonistes appartient ici, encore une fois, au monde artistique. Anouilh réécrit (doc C) les deux premiers vers de La Fontaine mais établit l’opposition dès le troisième, en inversant la situation de la cigale qui n’est plus ici « dépourvue » mais « pourvue ». En effet, ayant passé l’été dans des boîtes de nuit et des casinos et en ayant tiré un tel profit qu’elle se retrouve en quête d’un placement financier, elle se rend chez le renard afin non pas d’emprunter quelques biens, mais de placer les siens, amassés grâce à sa vie d’artiste noctambule. Jean Anouilh se joue ici des références aux métaphores animalières de La Fontaine. Le renard, habituellement rusé et calculateur, se trouve ridiculisé par une cigale embourgeoisée et manipulatrice. L’art de la cigale n’est plus dévolu aux « muses », c’est celui d’une femme d’affaire implacable incarnant la réussite sociale et le pouvoir tout en se jouant de l’usurier.
Avec le second texte (doc D), Jean Anouilh poursuit sa satire sociale en dressant cette fois le portrait d’une fourmi incarnant la bonne conscience d’une femme au foyer livrant bataille à la poussière, traquée sans relâche. Sous une forme dialoguée, la poussière personnifiée répond à la fourmi plaintive et désespérée, condamnée au ménage jusqu’à son dernier souffle. Comble de l’ironie, le corps de la défunte est destiné à devenir poussière à son tour : triste sort pour cette fourmi moderne à qui, dans un dernier vers, la riche cigale, fanfaronnant, affirme s’octroyer le privilège des services d’une « bonne ». Cette ultime intervention ajoute à la légèreté de ton d’Anouilh fabuliste, qui ironise également sur les multiples ruses d’un renard banquier s’inclinant devant la froideur calculatrice d’une cigale avide d’argent. Les références à la réalité contemporaine, comme la consommation à outrance, les tâches ménagère, le Paris mondain, le langage précieux d’une demi-mondaine ou celui familier d’une domestique, contribuent à enrichir cette réécriture et à instaurer une complicité avec le lecteur.
Auteur et chanteur populaire, Pierre Perret est connu des élèves pour ses textes trans-générationnels qui jouent des registres de la langue avec habilité et fantaisie. Trente des Fables de La Fontaine ont été réécrites en trois volumes, transposés en films d’animation en 3D pour la télévision : Les Fables géométriques. Le premier (1990) traduit humoristiquement « La Cigale et la Fourmi » (doc F) en argot. À la cigale, « pauvre niaise », sont associées des expressions telles qu’« avoir peau d’balle », « se cailler les miches », « le pèze », « guincher », etc. • Proposer l’activité 1 dans TDC n° 1003, « La fable », p. 37.
La lecture de ce document pourra surprendre les élèves, mais elle suffira pour qu’ils reconnaissent, malgré le lexique, « La Cigale et la Fourmi ». Raymond Queneau, membre de l’OuLiPo, l’Ouvroir de littérature potentielle fondé en 1960 avec le mathématicien François Le Lyonnais, présente une recomposition de la célèbre fable à partir de contraintes formelles, tout en en conservant le rythme, la disposition typographique et le jeu des pronoms et des mots de liaison qui tissent des liens textuels porteurs de sens. L’auteur applique à la fable de La Fontaine la « méthode S + 7 », qui consiste à remplacer les noms, les adjectifs et les verbes d’origine par le septième mot – de la même catégorie grammaticale – suivant dans le dictionnaire. Ainsi, dans Le Petit Larousse illustré de l’édition de 1952, le terme « cigale » devient « cimaise » et celui de fourmi « fraction ».
La mise en réseau de cette fable dans le corpus documentaire permet de comprendre la notion d’intertextualité qui fut institutionnalisée dans les années 1960 par Julia Kristeva puis Roland Barthes – dont Anouilh et Queneau sont contemporains : « Tout texte se construit comme mosaïque de citations, tout texte est absorption et transformation d’un autre texte. À la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle d’intertextualité, et le langage poétique se lit, au moins, comme double. » (Julia Kristeva, « Bakhtine, le mot, le dialogue et le roman », in Critique, avril 1967). Cette variante sera l’occasion de travailler sur le vocabulaire, la nature des mots, les classes grammaticales et l’utilisation du dictionnaire avec les élèves. • Proposer l’activité 2 dans TDC n° 1003, « La fable », p. 37.
C’est sous la forme d’une bande dessinée réalisée par Delestre que la visée moralisatrice de la fable réapparaît, modernisée, pour une campagne antitabac de la Ligue contre le cancer. Le message est grave, mais se doit d’être ludique. La cigale, peu prévoyante et frivole, telle une pin-up des années 1980, se prélasse au soleil et fume durant tout l’été… tandis que la fourmi, terne et aigrie, incarne la raison. Trois vignettes illustrent la dépendance tabagique. La cigale se retrouve sans cigarette et espère trouver du tabac chez la voisine : le fumeur dépendant reconnaîtra sa quête désespérée de quelque « clop » ou « mégot », la nicotine lui faisant cruellement défaut. La fourmi, vertueuse, la renvoie dans un accès de colère culpabilisante. La toux du fumeur toxicomane est alors mise en scène dans la dernière vignette de la planche.
Le message antitabac est clair : la valeur morale est au service d’une cause de santé publique et l’effet de surprise garanti par une mise en scène divertissante. Cette campagne s’intégrera aux apprentissages dans le cadre de l’éducation à la santé. • Proposer l’activité 3 dans TDC n° 1003, « La fable », p. 37.
Les deux célèbres protagonistes réapparaissent en 1999 à l’écran, dans le troisième et dernier volet d’une trilogie publicitaire pour la marque d’eau gazeuse Badoit. Les habitudes alimentaires se modifient, les repas se veulent désormais diététiques, équilibrés, légers, et les campagnes antialcooliques se multiplient. Ainsi les fables de La Fontaine se trouvent-elles de nouveau mises à la mode du jour. Après le pique-nique convivial du corbeau et du renard, le dîner mondain de la grenouille et du bœuf, la cigale et la fourmi partagent un repas. Mais, sous l’effet des bulles pétillantes, les antagonismes entre les deux personnages se dissipent, bien que la cigale semble une fois de plus quelque peu calculatrice…
Au fil de sa campagne publicitaire, la marque Badoit souhaite entrer dans l’intimité des consommateurs, telle la cigale chez la fourmi : la bouteille d’eau gazeuse doit avoir sa place dans les foyers, et non plus seulement au restaurant. L’animation en trois dimensions s’ouvre sur une maison située dans un paysage enneigé. La cigale, peu prévoyante, s’invite à dîner chez sa voisine en passant de façon peu convenue par la fenêtre, et argumente cette intrusion par les conditions météorologiques défavorables et le manque de nourriture. Toutefois, elle apporte dans un sac l’heureuse boisson qui fera de la fourmi râleuse une amie accueillante : « Ton repas pétillera et tu verras la vie autrement, tu verras », annonce-t-elle en lui servant un verre du joyeux élixir. C’est avec un soupir de soulagement que la fourmi accepte de partager son repas, l’apostrophant d’un air complice avec un slogan détourné et rimé : « Dis donc ! La bise est venue et on n’est pas dépourvues ! » • Proposer l’activité 4 dans TDC n° 1003, « La fable », p. 37.