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Le Lion et le Rat en images

Français / 6e

Par Bernard Teyssandier, maître de conférences à l’université de Reims, et Brigitte Coutin, professeure de lettres

DOCUMENTS

Le filet

Doc A Jean-Baptiste Oudry (1686-1755). « Le Lion et le Rat », fable de Jean de La Fontaine, Livre II, fable 11.
Gravure sur cuivre à pleine page, édition des Fables de La Fontaine en quatre volumes in-folio, 1755.

Inspiration épique

Doc B Gustave Doré (1832-1883). Idem.
Gravure sur bois à pleine page, édition in-folio des Fables de La Fontaine, 1868.

Charge politique

Doc C Jean-Jacques Grandville (1803-1847). Idem.
Gravure sur bois à pleine page, édition des Fables de La Fontaine en un volume in-folio, 1838.

Interprétation métaphorique

Doc D Gustave Moreau (1826-1898). Idem.
Dessin au crayon de 1882, 32 x 21 cm. Paris, musée Gustave-Moreau.

Belle infidèle

Doc E Benjamin Rabier (1864-1939). Idem.
Page d’illustration extraite des Fables de La Fontaine, 1906.

Méditation

Doc F Marc Chagall (1887-1985). Idem.
Eau-forte de 1926 sur papier vélin, 38,9 x 29,7 cm.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Le filet

Pour Jean-Baptiste Oudry, le héros de la fable n’est ni le lion ni le rat, mais le filet, ou plutôt l’idée de filet : l’entrelacs, le lien. La gravure joue habilement des effets de croisements, et même d’entrecroisements – le rat et les arbres pour la verticalité, le Lion et les accidents du relief pour l’horizontalité. Les incisions et les stries du burin renforcent cette impression. Tout est maille ici, tout est trame, tout est piège.

On devine la rage qui anime le fauve. La scène, il est vrai, a quelque chose d’indécent. En 1755, date de cette édition des Fables, Louis XV dirige la France depuis trente-trois ans. Or cette image est bien celle d’’un coup d’État. Le roi Lion est ficelé, embroché, destitué, apparemment victime d’un plus habile que lui, passé maître dans cette science divine que les Grecs anciens appelaient Métis, la ruse. Et les rugissements n’y pourront rien, la messe semble dite désormais. Adieu sceptre, couronnes et châteaux.

Comme il a perdu de sa superbe, notre monarque ! Quelle tête bizarre, voyez comme il est transformé : c’est un gros chien muselé, un cheval bridé. Bientôt un âne bâté ? À cette seule pensée, il écume, il étouffe, il éructe des injures, profère menaces et anathèmes. Mais son regard soudain se fige. Un rat défait patiemment les mailles du filet – bénis soient les rats… et foin des révolutions.

Mais dans l’esprit de La Fontaine et d’Oudry pouvait-il en être autrement ? En conjecturant sur l’avenir et en épargnant celui qui allait devenir son sauveur, le lion fait d’une pierre deux coups : il prouve sa magnanimité et sa légitimité de roi. Être supérieur, il prévoit l’imprévisible, illustrant par là même qu’un prince vertueux est toujours un prince prudent – CQFD.

Inspiration épique

Pas rassuré le rat. Mais alors pas du tout. Sonné, « étourdi ». Il en tremble encore. À peine peut-il marcher d’ailleurs. Lui, misérable créature, encore vivant ? Difficile à croire, surtout après un tel traumatisme… C’est pourquoi il se retourne. S’il pouvait, il se pincerait, tant il a du mal à réaliser. Et puis, pas de quoi pavoiser, car le danger n’est pas écarté, c’est le moins que l’on puisse dire. Ce colosse, encore si près de lui, est vraiment trop impressionnant… S’enfuir ? Impossible. L’animal pourrait se vexer. Et, quand on voit ces battoirs, ces massues qui lui servent de pattes, impossible de jouer au plus fin.

Soyons beaux joueurs, justement, et concédons au rat qu’il y a bien là de quoi frémir. Non pas que ce lion, franchement, constitue un véritable danger. Pour sûr, ce n’est pas un tueur. C’est un fauve sans rage. Mais le mystère qui l’habite et l’aura qui l’entoure inspirent bien de la crainte.

D’ailleurs, est-ce vraiment un lion ? Majestueux, magnifique, certes oui, mais magnanime aussi, rayonnant, solaire. Qui oserait le fixer trop longtemps en serait ébloui. Trop grand, trop parfait, trop divin.

Oui, c’est le mot juste, divin… Quelques années avant de s’attaquer aux Fables de La Fontaine, Gustave Doré réalise l’exploit d’illustrer la Bible. Exploit surhumain, digne d’Hercule. Or c’est encore une inspiration épique qui souffle ici. Ce lion est un pasteur, ce qui est attendu pour un roi, mais c’est aussi un patriarche. On pense, en le voyant, à des figures de Justes passées dans les mémoires – à Abraham sur les terres de Canaan, à Moïse recevant les Tables de la Loi sur le mont Sinaï.

Contrairement au roi ganache de Jean-Jacques Grandville (doc C), ce lion ne trône ni ne parade. Habité par une force qui n’est pas humaine, il règne, tout simplement, et, tel Salomon, il fait régner la justice. Aussi inspire-t-il une sorte de frisson tant sa grandeur confine au sublime.

Charge politique

Croisement fatal. Le rat aurait très bien pu passer inaperçu, pourtant. Lui si frêle. Pas de chance. N’était ce maudit renard, le lion ne s’apercevait de rien. Trop haut, trop immense, foulant à peine le sol de ses pattes lustrées, le regard perdu dans les cimes !

Mais le sort en est jeté. Repéré, montré du doigt telle une vermine par ce goupil madré. Le singe le lorgne à présent. Et le braconnier, qui jette sur lui un dernier regard… en guise d’adieu peut-être. Il est vrai qu’il semble déjà comme mort, ce rat. Conscient de son forfait – n’est-il pas criminel d’interrompre de la sorte un convoi royal ? –, il attend un jugement qui, hélas, ne saurait tarder. Stupeur et tremblement…

Mais séchons là nos larmes. Après tout, on connaît bien la fin de l’histoire. Et puis, franchement, si ce roi fait pleurer, c’est surtout de rire. Poudré et coiffé, qu’il marche d’un grave pas ! Faute de vouloir – ou de pouvoir – régner, il trône. Il ne fait même que cela, trôner. Tyran hiératique et momifié, il se rengorge et se pavane. Ce n’est pas un roi, c’est un favori de grand chemin déguisé en roi.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce fantoche reste encore le maître absolu. À sa vue, le paysan fait machine arrière, trop content d’échapper à ses griffes, ou à sa dague. Quant aux courtisans, ce sont pour jamais ses esclaves. Serviteurs toujours prêts à dénoncer et à tuer, en proie aux soupçons et aux craintes, marchant prudemment sur les pas du souverain. Qu’ils sont veules et bas. Qu’ils sont obscènes aussi – outre la cape royale, ils vénèrent la queue léonine telle une relique ! Appendice grotesque, sceptre de substitution pour une monarchie d’opérette ? Pas seulement. Car bien que passablement ridicule, cette scène dit aussi le poids de la terreur.

Revenons, pour mieux comprendre, sur le contexte de l’époque. En 1835, une loi sur la presse française exige une autorisation préalable pour la publication de tout dessin et caricature. Grandville, opposant à la monarchie de Juillet, contourne l’interdiction : trois ans plus tard, les Fables de La Fontaine sont pour lui l’occasion d’exprimer, par le biais de la transposition et de l’adaptation, son hostilité au régime. Cette gravure, on l’a compris, constitue une charge d’une extrême violence à l’encontre de la monarchie et de sa dérive tyrannique – l’une et l’autre étant, dans l’esprit du dessinateur, indissociablement liées comme l’avers et le revers d’une même médaille.

Interprétation métaphorique

Peintre symboliste, Gustave Moreau ne s’embarrasse pas des réalités prosaïques de la fable. Nulle trace d’exotisme. Et surtout nul pittoresque. C’est l’Idée qui l’intéresse, la portée proprement métaphysique de ces histoires animalières dont la qualité première est de révéler sous le masque convenu des bêtes la face cruellement hideuse de l’humanité.

Moreau représente ici, par le truchement d’un lion à face de Gorgone, le Mal absolu. Ce n’est évidemment ni par prudence ni par charité que l’animal laisse la vie sauve au rat. C’est par calcul, et, après l’avoir terrorisé encore, en se jouant de lui.

Tout bien considéré, il se peut même que le calcul n’intervienne pas dans cette décision. C’est par goût pour l’absurde que le fauve libère le rat. Car ce lion à figure de Sphinx aime tout autant tuer qu’épargner. Son plaisir, c’est de prouver l’inanité du sentiment moral.

Pris dans les rets de son implacable logique, ce monstre dit le triomphe de la nature sur la culture, l’immortalité de la rage et la primauté de la force.

La Fontaine revisité à l’aune d’un imaginaire fin de siècle en quelque sorte – « L’espoir a fui, vaincu par le ciel noir » (Paul Verlaine).

Belle infidèle

Un paysage très léché, une Afrique de carte postale, exotique à souhait, colorée certes, mais dépouillée aussi, à la limite de l’austère. Avec son horizon immense, ses cocotiers et ses cactus. On s’y croirait. On en rêverait même, n’était le vacarme de ce lion, toute gueule dehors…

Le rat se soucie pourtant de ses rugissements comme d’une guigne. Quel regard altier… Fier, ce rat, méprisant même. Rat asiatique, rat britannique ? En kimono ou en smoking, c’est égal. Il ne manque à sa panoplie que le binocle et le fume-cigarette. Raffiné à l’extrême vous dis-je, économe dans ses gestes, distingué à outrance. Voyez la manière dont il tient ses pattes de devant, et l’application parfaite avec laquelle il s’attaque aux mailles serrées du filet. Quelle distance ! On dirait qu’il n’est là que pour les besoins de l’histoire. Ne voilà-t-il pas qu’il tire sa révérence, d’ailleurs ? Comme si la fable, finalement, lui pesait.

Mais, après tout, n’est-ce pas le sentiment du dessinateur lui-même ? Pas obéissant pour deux sous, Benjamin Rabier. La fable ? Qu’importe, et pourquoi lui rester fidèle ? Mieux vaut jouer avec le modèle que le singer… Tenez, ces deux-là par exemple, contrairement aux bestioles de La Fontaine, ils ne peuvent pas se sentir, mais alors pas du tout. Incompatibilité totale. Un rat aristocrate, tout en retenue, so smart. Le contraire du lion en somme. Ah ce lion, parlons-en ! Beau gosse, bien sûr, mais tellement bête. A-t-il même compris ce qui lui arrivait ? Souvenons-nous que le mirliflore fermait les yeux quand on s’employait à le tirer d’embarras, tout à ses rugissements grotesques !

Et puis cette façon de « saluer à cul ouvert »… So ridiculous !

Méditation

On n’y voit rien ou presque rien. Ceci n’est pas un rat. Point de rat à l’horizon. Disparu l’horizon d’ailleurs. Ceci n’est pas un lion non plus. On dirait plutôt un chat, un chat noir, de ceux dont on prétend qu’ils portent malheur. Même si pour l’instant c’est bien le chat qui est dans le malheur. Chat écrasé, monstrueusement aplati. Chat éviscéré ? En tout cas exposé à l’étouffante chaleur du soleil, dans l’indifférence générale. Mais rapprochons-nous. Peut-être la bête respire-t-elle après tout. L’œil reste ouvert en effet, fixe, irrémédiablement fixe. Et puis il y a cette tache rouge, là, sur le flanc… Assurément, le cœur bat, mais pour combien de temps ? Tétanisé, il attend, le chat. Tout miaulement serait inutile de toute façon puisque le piège s’est refermé. Piège implacable du destin, qui broie et emprisonne. Pauvre chat pris dans les mailles indissolubles de l’existence.

Plus qu’une illustration, cette eau-forte constitue une véritable méditation. Elle pourrait suggérer dans sa simplicité radicale l’extrême solitude de celui qui a mal, le poids de la souffrance et la force agressive de l’asservissement. Mais le fait que Marc Chagall, en 1926, ait donné à son tableau le titre Le Lion et le Rat empêche qu’on s’en tienne là. Le rat va bien finir par arriver de toute façon : n’est-ce pas écrit dans la fable ? Peut-être d’ailleurs l’animal rongeur est-il déjà à l’ouvrage. En hors champ…

Autant dire que malgré sa cruauté, voire sa crudité – en se refusant à tout effet de perspective, Chagall figure l’idée d’enfermement total –, cette image combat le sentiment du désespoir. En réalité, elle dit aussi la puissance de la grâce. La possibilité donnée même au plus miséreux de relever la tête.

Ce chat s’abandonne, il ne lutte plus. Bien qu’écrasé, il vole. Bien que prisonnier, il flotte. Tout pantelant, il rêve de liberté. Tout chancelant, au fond de lui il espère.