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Le renard ou la ruse incarnée

Français/ cycle 2

Par Catherine Dolignier, professeure de français à l’IUFM de Créteil-UPEC

DOCUMENTS

Le renard, figure antique et populaire

Doc A Natha Caputo, ill. Pierre Belvès, Roule galette, © Flammarion, 1950, coll. Les albums du père Castor.

L’imitation en littérature

Doc B Ésope, « Le Renard et le Bouc », trad. Catherine Dolignier pour TDC, 2010.

Doc C Phèdre, « Le Renard et le Bouc », trad. Catherine Dolignier pour TDC, 2010.

Doc F Phèdre, « Le Renard et la Cigogne », trad. Catherine Dolignier pour TDC, 2010.

La littérature jeunesse contemporaine

Doc D Régis Lejonc, illustration de la fable « Le Renard et le Corbeau ou si l’on préfère la (fausse) Poire et le (vrai) Fromage » de Jean-Luc Moreau, in Le Fabuleux Fablier, Rue du monde, 2001.

Doc E Jean-Luc Moreau, « Le Renard et le Corbeau ou si l’on préfère la (fausse) Poire et le (vrai) Fromage », in La Souris verte, © Hachette Jeunesse, 2001.

Doc G Turf, illustration de la fable « Le Corbeau et le Renard » de La Fontaine, in La Fontaine aux fables, © Delcourt, tome 1, 2006.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Le renard, figure antique et populaire

Roule galette raconté par Natha Caputo et illustré par Pierre Belvès a été publié chez Flammarion dans la collection « Les albums du père Castor » en 1950. Cette version, ou encore la variante anglaise Le Bonhomme de pain d’épice sont très connues et généralement lues sous au moins une forme au cycle 1. La structure répétitive (« en randonnée ») facilite à la fois la mémorisation et la compréhension : le personnage principal incarné par une galette ou un bonhomme en pain d’épice mu par le désir de liberté échappe provisoirement à son destin et rencontre dans son escapade une série d’animaux qu’il défie tour à tour. Sa dernière rencontre avec le renard lui sera fatale : la ruse de la surdité ou de la traversée de la rivière, pour le conte anglais, ourdie par le renard aura raison de lui, et il finira mangé.

Il est possible à un grand nombre d’enfants de maternelle de prédire la fin du gâteau par la position ultime de la rencontre qui clôt la série ou même déjà par la reconnaissance de l’archétype du renard qui symbolise la ruse, en digne héritier d’Ulysse. Chaque animal se voit consacré trois pages, la quatrième le situe en hors champ car, chaque fois, la galette lui échappe pour poursuivre son échappée. Quant à la séquence narrative consacrée au renard, elle s’ouvre sur l’unique double page illustrée de l’album (si le texte est sur deux pages, l’image, elle, se déploie sur la double page) et comporte trois autres pages illustrées. La dernière est consacrée à la dévoration en lieu et place de l’échappée répétitive. L’étude des postures corporelles (voir les illustrations du doc A) du renard est intéressante : couché, puis arqué et enfin debout pour le triomphe et les yeux clos ou mi-clos.

Soulignons la parenté du genre épique entre l’Odyssée d’Homère et le Roman de Renart, sa forme carnavalesque. Ulysse a pour déesse tutélaire la déesse Athéna, dont la mère, Métis, que l’on peut traduire par « Sagesse » ou « Prudence », fut la première épouse de Zeus, selon Hésiode. Pour échapper à l’ordre des Destins qui avaient prédit qu’il serait détrôné par sa progéniture, Zeus avait avalé sa femme quand elle était tombée enceinte. En proie à d’atroces migraines, Zeus a été délivré d’Athéna par le coup de hache d’Héphaïstos : elle a alors surgi de son crâne, toute casquée. Athéna est divinité guerrière tout autant que déesse de la Raison, en digne héritière de sa mère. En tant que divinité guerrière, elle est l’intelligence tactique face à la force brute de son frère Arès, le dieu de la Guerre, et invente ou inspire des machines (le char de guerre, le navire Argo de Jason ou encore le cheval de Troie). Elle est l’inspiratrice des héros ingénieux et réfléchis comme Persée, Héraclès, Achille et évidemment Ulysse. L’Athéna grecque s’est vue très tôt assimilée à la Minerve latine, comme elle déesse de l’Intelligence, comme l’atteste la racine mens, qui signifie « esprit », « intelligence » et a donné « mental », « mentalité », « dément »… La ruse est donc d’abord un attribut héroïque, une valeur qui rattache son détenteur à une filiation divine, et le mensonge ou une de ses déclinaisons qu’est la flatterie, la machine ou le stratagème qui va perdre celui qui l’écoute : « Bonjour, galette, dit le malin renard. Comme tu es ronde, comme tu es blonde », ou « Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau ! » dans « le Corbeau et le Renard » de La Fontaine. • Voir l’activité 1 dans TDC « La fable », n° 1003, p. 32.

L’imitation en littérature

« Je chante les Héros dont Ésope est le père », disait La Fontaine. Ésope est un fabuliste grec du VIe siècle av. J.-C. Comme Homère, c’est un personnage à demi légendaire dont les contes très brefs, écrits en prose, ont circulé dans la tradition orale avant d’être consignés à l’écrit au IVe siècle. Mettant en scène des animaux et comportant une conclusion qui tire la morale de l’histoire, ces textes (doc B) vont donner la structure de la fable articulée entre un récit et une morale. Ce qui ne veut pas dire qu’Ésope soit un moralisateur : ses fables sont à vrai dire immorales. Elles relatent le plus souvent un conflit entre un fort et un faible et illustrent les différentes manières dont l’opposition peut se résoudre. Il s’agit plus d’une morale pratique que d’une morale vertueuse : « La raison du plus fort (ajoutons à cette morale du “Loup et l’Agneau” celle “du plus rusé”) est toujours la meilleure. »

Phèdre, auteur latin du Ier siècle apr. J.-C., reprend la tradition ésopique. Sur les 135 fables qu’il a écrites, 47 sont notamment des imitations d’Ésope. En revanche, Phèdre écrit en vers, et son style – notamment son art du dialogue – va davantage inspirer La Fontaine, qui se réclame dès son premier recueil publié en 1668 de ses deux devanciers dans les dédicaces, la préface de ses Fables que suit La Vie d’Ésope le Phrygien, s’inscrivant dans un mouvement d’illustration de la langue française commencé pendant la Renaissance.

La Renaissance se définit d’abord, dans les domaines liés à l’écriture, par l’humanisme, c’est-à-dire le mouvement de restauration des « bonnes lettres » de l’Antiquité grecque et latine : établissement du meilleur texte possible, commentaire philologique, édition, traduction et imitation. La restauration des modèles anciens conduit à la réécriture pour enrichir, « illustrer » la langue française, dira du Bellay dans son manifeste Défense et illustration de la langue française (1549). La démarche poétique de la Pléiade fonde en effet sa pratique sur l’imitation. Le classicisme de La Fontaine ne démentira pas cette inspiration humaniste, même si Charles Perrault dans son Parallèle des Anciens et des Modernes étayé par ses Contes (1697) considère son contemporain comme le digne représentant des Modernes. Quand la culture orale – dont la Mère l’Oie de Perrault incarne le bon sens et la morale – rivalisait avec l’érudition, La Fontaine pouvait l’emporter sur les deux tableaux : « En toute chose il faut considérer la fin », dirait notre renard, citant Phèdre qui reformulait Ésope (voir « Le Renard et le Bouc » de La Fontaine, texte non reproduit dans les documents).

Précisons aussi que les traductions du grec et du latin que nous proposons sont faites pour faciliter la compréhension à la fois des textes sources – Ésope et Phèdre – et des textes cibles – La Fontaine. Les difficultés auxquelles peuvent se heurter les élèves de cycle 2 à l’écoute d’une fable sont nombreuses. Considérons tout d’abord le caractère particulier de l’univers de référence : certaines fables faisant partie de la vie quotidienne sont en effet très loin d’appartenir à l’univers connu des enfants, outre la distance de plus de quatre siècles qui induit obligatoirement un déficit de connaissances encyclopédiques, notamment sur l’organisation de la société au XVIIe siècle. Prenons pour exemple la simple identification du puits (docs B et C), pas forcément évidente pour un enfant vivant dans un environnement urbain. Il faut y ajouter les diverses caractéristiques linguistiques du texte qui vont affecter autant sa compréhension que son interprétation et son oralisation. La langue est ancienne, avec un vocabulaire inhabituel, voire inusité, et comporte des formes particulières auxquelles même la fréquentation de l’écrit par la lecture médiatisée par le maître ou les parents n’a pas préparé. L’alternance du registre dialogué et du registre narratif, la rareté des verbes qui marquent le discours – quand ils ne sont pas en incise – ne facilitent pas la lecture. Enfin, les formes linguistiques qu’emprunte l’expression des sentiments exprimés, très variés, sont loin d’être explicites. • Voir les activités 2 et 4 dans TDC « La fable », n° 1003, p. 32.

La littérature jeunesse contemporaine

« Écrire, c’est toujours réécrire, réécrire avec ou contre » (Catherine Tauveron, Lire la littérature à l’école : pourquoi et comment conduire cet apprentissage spécifique ? de la GS au CM, Hatier, 2002). Si l’imitation est valorisée aux XVIe et XVIIe siècles, la production contemporaine de littérature de jeunesse n’échappe pas à cette règle et, forte d’une connivence avec ses sources, les réécrit à l’envi, en se jouant de toutes les ressources de la transtextualité – qu’elle s’inscrive dans un genre littéraire ou qu’elle pratique l’intertextualité par citation (doc E) –, les reformule en se les réappropriant, en les parodiant (doc E), en les pastichant (doc E), en les adaptant en fonction d’un lectorat, en les transposant d’un média à un autre (doc G). Le poème de Jean-Luc Moreau (doc E) recueilli dans l’« anthologie de fables de tous les temps pour mieux vivre ensemble » parue chez Rue du monde en 2001 sous le titre Le Fabuleux Fablier illustre bien les caractéristiques de la littérature jeunesse contemporaine, qui affiche plus que pour tout autre lectorat ses sources patrimoniales et classiques. Il est intéressant d’analyser l’illustration qu’en fait le dessinateur Régis Lejonc : le renard se trouve perché sur la cime d’un arbre et le corbeau, à moitié dissimulé derrière le tronc de l’arbre voisin, le regarde du sol ; l’inversion de la perspective – et donc du point de vue – interprète le pastiche du poète. Si le corbeau lâche le fromage, c’est sciemment pour empoisonner le prétentieux goupil.

De même, les différents volumes de La Fontaine aux Fables de chez Delcourt dont nous proposons deux vignettes extraites de la version de Turf (doc G) sont autant d’interprétations en bande dessinée des Fables de La Fontaine, dont le texte original se trouve découpé par la bande dessinée dans des styles qui diffèrent chaque fois, puisque à chaque fable correspond un dessinateur spécifique, donc un style particulier. Ici, notre corbeau est caricaturé : son bec surdimensionné et crochu, enserrant une portion de Vache Qui Rit, et ses yeux exorbités écrasent un petit corps trapu de moineau, alors que le corps du renard (pas présent ici le renard) est gracile et accompagne une parole facile et tortueuse qui contraste avec le mutisme stupide de l’oiseau rendu par une note de musique déformée, voire tremblante.

Nous pourrions prolonger cette analyse avec l’album Plouf ! de Philippe Corentin édité à l’École des loisirs en 1991 – une intéressante variation autour du puits – et avec Léo Corbeau et Gaspard Renard d’Olga Lecaye, paru chez le même éditeur en 2004, qui est un pastiche intertextuel où les petits-fils du renard et du corbeau se rencontrent et se réconcilient. Les éditions Hatier présente Contes & fables d’animaux (2005), qui recueille des adaptations d’Ésope et du Roman de Renart, « Le Renard et le Corbeau », « Le Renard et la Cigogne » et « Le Renard et les Anguilles ». Existe également chez Nathan une collection consacrée aux fables de La Fontaine. Chaque titre propose à la suite d’une fable son adaptation narrative modernisée et transposée dans le monde actuel : « La Cigale et la Fourmi », « Le Corbeau et le Renard », « Le Lièvre et la Tortue », « Le Loup et l’Agneau ». • Voir l’activité 3 dans TDC « La fable », n° 1003, p. 32.