La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
« DalÍ » au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 25 mars 2013.
En lien avec « La révolution surréaliste »,
TDC n° 830 du 15 février 2002.
Le département des Arts de l’Islam : ouverture des nouveaux espaces au musée du Louvre à Paris
En lien avec « les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013
« Walid Raad, Préface à la première édition », au musée du Louvre du 19 janvier au 8 avril 2013.
En lien avec « Les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013.Français / 1re
Par Brigitte Coutin, professeure de lettres
Doc A Ésope, « Le Ventre et les Pieds », in Fables, trad. Daniel Loayza, Éditions Flammarion, 1995 (coll. GF).
Doc B Jean de La Fontaine, « Les Membres et l’Estomac », in Fables (III, 2), 1668.
Doc C Jean de La Fontaine, « Les Grenouilles qui demandent un roi », in Fables (III, 4), 1668.
Doc D Narat, « Les Grenouilles qui demandent un roi », illustration représentant les événements du 17 juillet 1791 et où figurent Louis XVI, le marquis de La Fayette et Jean-Sylvain Bailly.
Doc E Fénelon, « Le Pigeon puni de son inquiétude ». , in Fables et opuscules pédagogiques, édition posthume, 1718.
Doc F Jean-Pierre Claris de Florian, « Le Roi Alphonse », in Fables (III), 1792.
Doc G Victor Hugo, « Fable ou Histoire », in Les Châtiments (III, 3), 1853.
Doc H Jean Anouilh, « Le Renard jugé par un autre », in Fables, Éditions de la Table ronde, 1962.
Dans sa dédicace placée en tête du premier livre des Fables (1668), et adressée au Dauphin, La Fontaine rend hommage à Ésope, père des « héros » formant une « troupe de qui l’Histoire, encore que mensongère/Contient des vérités qui servent de leçons ». Puis il ajoute : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », espérant que cet enseignement intéressera le Dauphin. Certaines de ses fables mettent en scène la figure royale et la Cour et proposent une réflexion critique sur le pouvoir.
À travers la fable « Les Membres et l’Estomac » (doc B), La Fontaine défend la nécessité du pouvoir monarchique pour la bonne marche d’une société où peuple et gouvernement sont unis. La fable présente une structure complexe qui soutient la démonstration politique d’une manière ambiguë, laissant transparaître la satire. L’estomac, personnifié en Messer Gaster – nom emprunté à Rabelais –, représente le roi non sans ironie. Le fabuliste commence par se justifier de ne pas avoir donné la première place à la royauté, erreur qu’il se propose de réparer en reprenant l’apologue d’Ésope auquel il ajoute l’exemple historique de Ménénius. Le fabuliste évoque la révolte désordonnée des membres, leur isolement pour « vivre en gentilhomme », soit d’une manière improductive comme les nobles au XVIIe siècle. Les conjurés, irréfléchis, regrettent la situation antérieure. Cette révolte est un échec pour tous, et l’expression « intérêt commun » montre que le corps est une société organisée dont les membres sont liés vitalement. La Fontaine applique ensuite l’apologue à la royauté en soulignant son rôle bénéfique et efficace dans toutes les catégories professionnelles. On notera que le fabuliste évoque le système politique et non le roi. L’exemple historique complète la démonstration et souligne par une double accumulation (v. 35-38) les plaintes du peuple, qui font échos aux griefs des Français contre Louis XIV. Cependant, La Fontaine se garde bien de placer ses critiques dans la partie concernant la royauté. La leçon politique se limite à une sagesse modérée, au partage des rôles ; l’ordre établi n’est pas remis en cause. Par ailleurs, La Fontaine utilise l’exemple de Ménénius, qui a usé avec succès de ce même apologue, pour démontrer la puissance argumentative du genre.
Dans les « Les Grenouilles qui demandent un roi » (doc C), La Fontaine critique avec une certaine ironie le manque de jugement des hommes. Il brosse un tableau amusant qui a pour décor un milieu aquatique réaliste (le marécage, « les eaux », « les joncs », « les roseaux ») peuplé de curieux habitants (périphrase « la gent marécageuse » et « une Grue »). Le comportement des animaux est finement campé. Les grenouilles sont instables, insouciantes (heptasyllabe et la coupe 3/4 du vers 10), peureuses, méfiantes (progression lente vers le « soliveau »), dominées par leur instinct grégaire. La grue est évoquée par des traits pittoresques avec les verbes « croquer » et « gober » à la rime. L’alliance des termes « tuer » et « plaisir » révèle l’ambiguïté de cette manière de se nourrir dans le monde animal où la satisfaction des uns dépend de la mort cruelle des autres. La Fontaine use, comme souvent, du procédé stylistique de l’anthropomorphisme ; il humanise les grenouilles qui, réunies en république et incapables de s’entendre, réclament un roi. Le fabuliste s’appuie sur le burlesque pour aborder un sujet sérieux en proposant « un soliveau » personnifié en roi, et, fidèle à sa nature, qui reste « bon sire » et « coi ». De même, Jupiter, devenu négligemment Jupin, a la « cervelle rompue », expression peu respectueuse pour parler du maître de l’Olympe. Ce tableau distrayant de la nature est sous-tendu par une réflexion sérieuse sur le pouvoir. Il met en garde les peuples sur les dangers d’une conduite versatile et l’absence de réflexion politique. Trois types de gouvernements sont évoqués : la république, la monarchie et la tyrannie. Il est peu probable que le fabuliste défende la république sous le règne de Louis XIV bien que Jupiter déclare aux grenouilles : « vous avez dû premièrement/garder votre gouvernement » (v. 32-33) ; on peut penser que la fable condamne la cruauté du monarque, mais ne sape pas les fondements de la monarchie. Jupiter souligne les défauts des créatures et met en garde le peuple contre le manque de conscience et de sagesse politiques.
Fénelon, archevêque de Cambrai, fut engagé comme précepteur du petit-fils de Louis XIV, pour lequel il composa des ouvrages destinés à son éducation et à sa formation à ses futures responsabilités d’homme d’État.
Le récit situé dans un passé intemporel s’appuie sur trois temps. L’imparfait campe l’arrière-plan aux habitudes heureuses, le passé simple concerne le changement de vie et, dans la dernière partie du texte, le présent de narration dramatise l’action. Cette répartition construit l’opposition entre un avant heureux mais perdu, rappelant l’âge d’or, et un présent douloureux. Le bonheur, la paix et la concorde régnaient (« paix profonde », « vie paisible ») ; le travail était inexistant, la nature généreuse offrait une nourriture abondante, même le fermier laissait les oiseaux se nourrir sur ses terres. Les adjectifs « pure » et « fleuris » idéalisent le lieu. L’insouciance préside à leur jeu, et la qualité de leur vol est suggérée par les expressions « fendaient l’air », « rapidité », « volant », « se fuyant et se poursuivant ». L’amour les unit, comme le précisent les adjectifs mélioratifs : « douce société », « fidèles compagnes », « cœurs tendres », « doux murmure », « délicieuse ». La référence mythologique à Iris participe à l’écriture poétique de la fable et contribue à l’atmosphère idyllique et bucolique.
Le deuxième mouvement du texte concerne l’ambition du pigeon. L’action située en Orient (« Alexandrette », « Alep », « bacha », « roi de Perse ») crée la distance nécessaire au genre, détourne la censure et répond à la visée divertissante de l’apologue. Le pigeon cherche la gloire en participant aux affaires publiques (« livra son esprit aux projets de la politique ») et se laisse griser par cette activité (« orgueilleux de porter les secrets de l’État »). Cependant, son rôle de courrier reste modeste, comme le confirme les circonstances de sa mort : il est abattu pour un simple « soupçon », victime d’une intrigue de palais. Les détails de son agonie donnent un caractère pathétique à la scène. La métaphore hyperbolique « les ténèbres de la mort » et le style d’inspiration homérique contribuent à la dimension poétique de la fable.
Le narrateur intervient à plusieurs reprises pour composer sa leçon. Il condamne l’ambition du pigeon par la remarque « folle ambition », à laquelle répond l’amertume de l’animal lui-même (« sa vaine ambition »). Fénelon met en garde contre les séductions et les dangers du monde politique pour celui qui cherche la gloire aveuglément, et rappelle les risques de dérives du pouvoir absolu. Le thème du bonheur, largement développé, sert de contrepoint à la corruption morale qui naît du souci politique. Fénelon fait l’éloge d’une vie simple et tranquille, loin de la vie publique et politique où dominent les soupçons, la violence et l’injustice.
Jean-Pierre Claris de Florian utilise ici les règles du genre pour composer une leçon politique. L’histoire, située à l’étranger dans un passé imprécis, met en scène un personnage principal qu’il élève au rang de type.
Il présente un roi apprécié, puisqu’il est qualifié de « sage », et dont les qualités intellectuelles semblent reconnues. Il insiste sur son goût pour l’observation et les instruments, occupations scientifiques si souvent louées au XVIIIe siècle. Cependant, son engouement et ses propos sur la présence d’hommes sur la lune décrédibilisent son sérieux et rappellent les écrits fabuleux et fantaisistes de Cyrano de Bergerac. Cette passion pour l’astronomie, loin de lui apporter des connaissances utiles, le détourne de la réalité et lui fait négliger ses responsabilités politiques. On notera l’antithèse entre d’un côté la lune, le soleil et de l’autre la rue, qui souligne l’irresponsabilité du roi.
La visée morale de cette fable s’applique à deux domaines. D’une part, Florian dénonce les mauvais conseils des courtisans qui encouragent le roi dans son divertissement au sens pascalien (v. 14-15). Florian met en évidence les influences néfastes dont peut être victime un monarque pour peu qu’il soit faible. La seconde critique concerne les répercussions de sa négligence. Florian compose une saynète vivante où le pauvre, métonymie du peuple qui souffre, demande la charité ; « le roi ne l’entend pas », et son aveuglement ajoutée à sa surdité élèvent deux barrières entre le roi et son peuple. À l’indifférence royale répond l’insistance du pauvre (« suit le roi », « renouvelant sa prière », « le saisit par son manteau »).
Les paroles du miséreux constituent la chute de cette fable et repose sur une antithèse : au « là-haut » s’oppose « à vos pieds », et les hommes imaginaires sur la lune se matérialisent en hommes réels et affamés. Afin de donner plus de poids à son discours, le malheureux fait allusion à Dieu, rappelant ainsi au roi le principe de la charité chrétienne et ses devoirs de souverain envers son peuple.
Victor Hugo s’est sans doute inspiré de la fable de La Fontaine « L’Âne vêtu de la peau du Lion » (V, 21) pour rédiger ce poème satirique contre Napoléon III. Il substitue un singe à l’âne et un tigre au lion, mais le procédé de déguisement et les intentions restent identiques : prendre l’allure d’un animal redouté pour masquer ses faiblesses. Il reprend aussi les éléments traditionnels du récit dans la fable. Après avoir situé son action dans un passé indéterminé, non historique, « un jour », il introduit brièvement l’intrigue en trois vers avec l’évocation du caractère « atroce » du personnage, son but (satisfaire son « royal appétit ») et le stratagème choisi (« une peau de tigre »). Les actes du tyran sont marqués par leur caractère sanguinaire grâce aux verbes (« s’embusqua », « entassa », « égorgea », « dévasta ») qui s’enchaînent rapidement. Les paroles attribuées au personnage soulignent sa suffisance ; il se vante de son succès (« je suis le vainqueur », « le roi sombre des nuits ») et fanfaronne (« devant moi tout recule »). L’anaphore de « tout » suggère la griserie béate du singe qui se ridiculise. Sa cruauté et sa malhonnêteté sont symbolisées par la description minimaliste du décor mentionnant les « halliers », les « épines », l’« antre » et le « carnage ». La chute de la fable (v. 18-20) livre le sens de cet apologue : le déguisement du singe ne trompe personne.
Le titre du poème, « Fable ou Histoire », sert de repère pour comprendre la visée argumentative et morale du texte. Le premier terme renvoie à l’anecdote animalière, tandis que le second, doté d’une majuscule, introduit la situation historique sans ambiguïté et invite à une lecture politique sans concession. Le choix des animaux traduit implicitement le jugement du poète sur l’empereur. Le singe désigne Napoléon III comme un pâle imitateur de son oncle : le début de son règne relève d’une mascarade que dénonce Hugo dans tout le recueil. Pour Hugo, Napoléon III est un usurpateur et un tyran. Le tigre remplace le lion, figure traditionnelle du roi dans les fables, pour souligner la cruauté du personnage dépourvu de toute grandeur impériale. Hugo décrit un monarque sadique, cannibale, qui se délecte de meurtres, de carnages et d’ossements dans la frénésie métaphorique de sa soif de pouvoir. Hugo dénonce la répression qui suivit le coup d’État du 2 décembre (« égorgea les passants ») et l’exil des opposants dont il fut aussi victime. Ce poème traduit son engagement politique ; il se met en scène comme le « belluaire » qui, tel un gladiateur de l’Antiquité, affronte celui qu’il dénonce comme un mystificateur politique dangereux. Le jugement « tu n’es qu’un singe » détruit toute la prétention impériale et met à nu symboliquement la vraie nature de l’empereur. Dans le poème « À l’obéissance passive », le poète, plus virulent et direct, affirmait sa volonté d’écraser « du pied l’antre et la bête fauve/L’empire et l’empereur ». Ici, ce sont les mots qui sont une arme, illustrant ainsi l’engagement politique et moral du poète lorsqu’il publia Les Châtiments.
Dans cette scène de jugement, Jean Anouilh propose une réflexion sur la manière de prendre le pouvoir à travers l’habile discours tenu par un renard fin orateur, doué dans l’art de la manipulation des foules dont il dénonce la passivité, l’opportunisme et la vénalité. L’animal, au fil d’une argumentation raisonnée, dénonce les défauts de l’usurpateur et rappelle ses responsabilités au peuple.
Ainsi le renard jugé se voit accusé, dans ce cadre judiciaire et politique, d’une prise illégale du pouvoir par un coup d’État (« révolution »), et de violence symbolisée par le lion. L’antonomase dévalorisante « un Machiavel » souligne l’absence de scrupules du renard. Pour parvenir à ses fins, il opte pour l’imposture (« emprunté », « imposteur », « ruse », « appeau », « fausse crinière », « cartes truquées »). Il assoit son pouvoir en écartant les opposants, action mise en relief par l’antithèse à la rime « intelligence/nullités », et en soumettant le peuple (terme médiéval « vasselage »). Les éléments descriptifs dressent un portrait peu amène de l’individu, « machiavel de bas étage » qui a usé d’une « ruse grossière » et illégale comme le jeu truqué du bonneteau qui se pratique à la sauvette et berne les pauvres gogos qui s’y laissent prendre. Mais perdre son argent dans un jeu de hasard n’engage que sa bêtise personnelle ; le cas est autrement grave quand il y va du destin d’un pays. Selon le « renard d’une meilleure race », le peuple a sa part de responsabilité. Il dénonce son adhésion aveugle, dénuée de toute conscience politique et morale, sa propension à se laisser facilement tromper (« prêter serment », « drapeaux […] aux fenêtres », « acclamant »), adoptant une conduite courtisane pour quelques faveurs politiques ou financières (« parti », « province », jeu de « bonneteau », « énorme gâteau »). Enfin, il souligne la « mauvaise foi » manifeste dans le refus de reconnaître ses responsabilités et dans la comédie de « l’étonnement » et le rejet de la faute sur autrui. Le renard coupe court au débat stérile et met les plaideurs d’accord en les confrontant à la réalité (opposition des temps, v. 20-21) préoccupante et à leur inconséquence : « on n’avait plus d’État », repris par la métaphore du « rassurant parapluie ». Habile orateur, le renard sait conduire son discours en centrant le débat sur le sujet important pour éviter les débordements, en dénonçant les erreurs du tyran et la responsabilité du peuple qu’il flatte avec ironie : « le peuple le plus spirituel de la terre ».
Le fabuliste passe ainsi des animaux aux hommes. Quelques détails comme « figure oblongue », « képi » (symbole de l’armée), « air cafard » (tristesse ou insecte ?) associés à la date de publication du recueil – 1962 – font penser au général de Gaulle et à ses réformes politiques importantes concernant l’élection du président de la République au suffrage universel. La leçon de cette fable se veut optimiste avec la victoire de la morale ; la trahison est toujours révélée (antithèse « ruse »/« honnêteté »), cependant l’aveu filou du renard – « j’ai essayé les deux » – jette un doute sur ses propos : laquelle des deux pratique-t-il dans ce discours si soigné ? Ce qui autoriserait à conclure que, si tous ne sont pas de dangereux imposteurs sans scrupule, tous les renards sont rusés. L’auteur fait preuve d’autant d’habilité que le renard en dissimulant sous le masque d’une innocente prétérition (« vous dirais-je… ») la pointe acérée de son jugement.