TEXTES ET DOCUMENTS POUR LA CLASSE

Vous êtes ici : Accueil > Tous les numéros > La vie dans les tranchées > Apollinaire, un poète au front

Dernier numéro paru :

Couverture du n°1050

La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.

Plus d'infos sur la revue TDC

Sortir avec TDC

« DalÍ » au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 25 mars 2013.

En lien avec « La révolution surréaliste »,

TDC n° 830 du 15 février 2002.

Le département des Arts de l’Islam : ouverture des nouveaux espaces au musée du Louvre à Paris

En lien avec « les arts de l’Islam »

TDC n° 1047 du 1er janvier 2013

« Walid Raad, Préface à la première édition », au musée du Louvre du 19 janvier au 8 avril 2013.

En lien avec « Les arts de l’Islam »

TDC n° 1047 du 1er janvier 2013.

Inscrivez-vous à la newsletter TDC

Prochains numéros

  • Qu'est-ce que le patrimoine ?
    1ermars 2013
  • Les États-Unis dans la mondialisation
    15 mars 2013
  • La scène française contemporaine
    1er avril 2013

Apollinaire, un poète au front

Français / 2de - 1re 

Par Stéphane Gougelmann, maître de conférences en littérature française à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne

DOCUMENTS

L’entrée dans une « époque nouvelle »

DOC A « La petite auto », Guillaume Apollinaire, recueilli dans Calligrammes, 1918, Éditions Gallimard.

L’amour et la guerre

DOC B Lettre n° 15 (extrait), Guillaume Apollinaire, Lettres à Lou, 1915, Éditions Gallimard.

DOC D Lettre n° 93, Guillaume Apollinaire, op. cit.

La mort et l’amour

DOC C Lettre n° 63, Guillaume Apollinaire, op. cit.

Vers le front

DOC E Lettre n° 108 (extrait), Guillaume Apollinaire, op. cit.

La jolie guerre

DOC F Lettre n° 209 (extrait), Guillaume Apollinaire, op. cit.

ANALYSES DES DOCUMENTS

L’entrée dans une « époque nouvelle »

Dans ce poème collage, dont une bonne partie a été composée au printemps de 1917, Apollinaire se souvient du moment où il a quitté précipitamment Deauville avec son ami le dessinateur André Rouveyre, par suite du déclenchement de la guerre (en fait, ce départ a eu lieu le 31 juillet, avant la déclaration de guerre du 3 août). Le trajet en automobile manifeste l’entrée dans une « époque nouvelle » pour le poète, l’artiste et le monde entier.
On insistera d’abord sur ce tournant en pointant les expressions qui marquent un changement spatio-temporel et même une exceptionnalité, en étudiant la valeur de l’imparfait et du passé simple et en soulignant que le poète décrit essentiellement des préparatifs qui laissent présager la catastrophe, notamment à travers l’opposition entre l’avant-guerre heureuse et l’avenir sombre. Or ce tournant n’est rien moins qu’historique, et le poème est ancré dans une actualité qu’il faut identifier, en particulier à travers les dates et les lieux mentionnés. Cette contextualisation explicite contient également une part de critique. On aura soin de faire relever aux élèves le champ lexical des animaux qui opère à plusieurs niveaux : monstres marins, rapaces, peuple moutonnier pris dans un conflit autant militaire qu’économique (« un marchand d’une opulence inouïe ») et idéologico-médiatique (« qui broutaient les paroles »), « l’homme y combat contre l’homme ». Pourtant, la critique n’est pas radicale (Apollinaire, patriote, s’engage volontairement) : cette guerre semble être l’occasion d’une régénération nationale (« des êtres neufs pleins de dextérité / Bâtir et aussi agencer un univers nouveau » ; voir également la fin du texte). L’originalité du poème tient sans doute à l’intériorisation et à la poétisation de ces données historiques. L’épopée collective est aussi épopée personnelle comme le montre, par exemple, l’alternance entre pluralité et singularité, histoire des peuples et autobiographie. La guerre a lieu autant autour du poète qu’en lui-même (« portant en moi », « monter en moi »), d’où cette représentation subjective et toute personnelle : l’indication vraie côtoie l’image poétique, souvent teintée de réminiscences culturelles (« ceux qui s’en allaient mourir saluaient… ») ou littéraires : la description est empreinte d’une tonalité fantastique (« les morts tremblaient de peur »), épique (la gigantomachie, les hyperboles), légendaire (on songe à la Légende des siècles de Victor Hugo), mais aussi ludique comme le montre le calligramme en forme d’auto dont voici la transcription :

Je n’oublierai jamais ce voyage nocturne où nul de nous ne dit un mot.
Ô départ sombre où mouraient nos 3 phares

Ô nuit tendre d’avant la guerre
Ô villages où se hâtent
Maréchaux-ferrants rappelés
Entre minuit et une heure du matin

Vers Lisieux la très bleue
Ou bien
Versailles d’or
Et 3 fois nous nous arrêtâmes pour changer un pneu qui avait éclaté.

L’idée d’une renaissance sur laquelle s’achève le poème renvoie peut-être également à la question d’un renouvellement poétique : à époque nouvelle, écriture nouvelle, dont ce poème se donne à lire comme une illustration.

L’amour et la guerre

Le 6 décembre 1914, Apollinaire rejoint le 38e régiment d’artillerie de campagne à Nîmes, d’où il écrit de nombreuses lettres à Louise de Coligny, rencontrée à Nice, au mois de septembre de la même année.
Les deux documents peuvent faire l’objet d’une étude conjointe, puisque les poèmes que contiennent ces lettres ont des points communs : incipit quasi identique, registre lyrique, alternance entre le « je » et le « tu », expression de l’amour par la médiation de la mémoire, superposition du corps de Lou et de la réalité militaire. On aura soin en particulier d’examiner les procédés analogiques qui permettent un véritable réenchantement de la vie de caserne par la simple évocation du souvenir de la bien-aimée, en particulier dans le poème du doc B. L’amour opère une transfiguration qui aboutit, dans les deux cas, à une hallucination cosmique (« des soleils », « étoiles », « tout le ciel, c’est ton corps »). Mais cette métamorphose ne dure que le temps du poème, la lettre du doc B s’achève sur un retour à un quotidien prosaïque : tristesse, fatigue et maux de ventre. On notera cependant un changement de ton entre la lettre du doc B et celle du doc D. Dans l’intervalle, Apollinaire est devenu plus mélancolique, d’une part à cause des rigueurs liées à sa condition de soldat, d’autre part et surtout à cause de la souffrance qu’engendre l’absence de Lou et que l’ennui de la faction, la nuit, contribue à entretenir : « Et quand le jour finit on commence à souffrir / Et quand la nuit revient la peine recommence ». Le « souvenir », qui fait référence au moment d’avant la séparation, sert de planche de salut : il permet un retour en arrière vers un moment heureux, figé dans le temps, fixé dans une image idéalisée : « Il rajeunit, il embellit, lorsqu’il s’efface. » On notera que cette nostalgie s’exprime à travers une forme classique (alexandrins, rimes croisées) pleine d’échos littéraires, notamment ronsardiens.

La mort et l’amour

Ce poème est tissé par la mélancolie puisque Apollinaire envisage sa disparition sur le front. Là encore, il est question du « souvenir », mais, à la différence des docs B et E, il ne s’agit pas du souvenir de Lou dans la mémoire du poète, mais bien du souvenir du poète dans l’esprit de la survivante. L’image d’une Lou ingrate, oublieuse, semble se profiler : « Et puis mon souvenir s’éteindrait […] », « souvenir oublié », « souvenir qu’on oublie ». La peur de la mort semble même secondaire par rapport à l’angoisse de s’effacer de la conscience de l’autre, c’est-à-dire de ne plus être aimé post mortem. Apollinaire sent-il, dès le moment d’écrire ce poème, que Lou se déprend de lui ? Tente-t-il, en évoquant sa propre disparition, de la culpabiliser pour mieux la retenir ? Il n’emploie pas d’arguments moraux, mais invoque l’énergie produite par cet amour vécu et dont la puissance est capable d’irradier, même après sa disparition. Il paraît donc important d’étudier comment le poète exprime cette force vive de l’amour. On sera attentif à l’image filée du sang qui gicle sous l’obus et vient recouvrir « le monde entier » comme le corps de Lou, au plus intime. Sang christique, si l’on peut dire, qui vient sauver du déclin le cosmos et la nature, la lumière et les couleurs, mais surtout la femme aimée qui, au contact de ce bain de jouvence, peut s’abreuver à « la fontaine ardente du bonheur » et devenir immarcescible : « Tu ne vieillirais point. » L’évocation de cette vigueur surnaturelle du sang répandu et du caractère vivifiant de la relation qu’entretiennent les deux amants est une façon pour le poète de montrer l’ardeur de sa flamme. Le poème n’est autre qu’une protestation d’amour, comme l’atteste le dernier vers avant la signature. Mais les trois vers qui forment un acrostiche, notés en post-scriptum, divulguent la retombée de cet élan lyrique déployé dans les alexandrins : la nuit descend, l’angoisse monte. Et le « long destin de sang » ne semble plus évoquer le sang miraculeux de l’amoureux mais bien le sang versé sur le front.

Vers le front

L’analyse des docs A à D permet de se familiariser avec la thématique et la poétique d’Apollinaire. Les élèves pourront donc retrouver dans « Train militaire » certains éléments qui leur sont connus, ce qui permet d’axer la préparation sur des questions de reconnaissance et de comparaison. La structure du texte se moule ainsi sur le trajet du train d’une façon similaire à « La petite auto ». Le corps de Lou sert de comparant au paysage (« ainsi que tes seins virginaux »). Apollinaire se projette également dans un temps post mortem en des termes qui rappellent un célèbre sonnet de Ronsard, « Quand vous serez bien vieille… ». Mais, surtout, le poète creuse la question du souvenir en l’envisageant à un triple niveau : souvenir commun avec Lou (« Te souvient-il encor du brouillard de Sospel ? ») ; souvenir encore virtuel, puisque non advenu, qui s’emparera de Lou quand elle sera bien vieille ; souvenir en soi, défini allégoriquement, dans la seconde strophe, comme « jardins sans limites », lieu horticole et zoologique (qui s’oppose à la campagne aride que traverse le train, après Dijon), éden dont la description fait penser aux tableaux du Douanier Rousseau (voir également le « ô paradis perdu » de la fin). Enfin, le poème se caractérise par sa dimension érotique : vocabulaire du corps, lieux communs des amours (« un rossignol », « des roses », expression des désirs). On note en particulier une projection fantasmatique sur certains éléments du décor, par exemple : « Et les poteaux télégraphiques s’énamourent, / Ils bandent comme un cerf vers le beau ciel serein. » Lou apparaît donc comme un personnage salvateur car, en catalysant les désirs du poète, elle contribue à l’apaiser et à lui faire oublier la monotonie de sa vie à la caserne.

La jolie guerre

Cette lettre est une des dernières que Guillaume Apollinaire ait écrite à Lou. Leur relation s’est essoufflée, comme en témoigne le début de la lettre où le poète s’étonne que Lou ait vraiment l’intention de lui écrire « longuement » et lui demande ironiquement des nouvelles de ses « amours » à la fin de sa missive. Or la lettre et les deux poèmes qu’elle contient révèlent un effort de prise de distance à la fois vis-à-vis de l’horreur de la guerre et de l’amour qui a fui. Pour ce faire, une sorte de légende est composée, la légende romantique du cavalier et de la jeune femme, qui contient une métamorphose merveilleuse du regard en fleurs et de la bouche en soleil et propose une approche purement esthétique du conflit : « Ah Dieu ! que la guerre est jolie ». Cette transfiguration n’annule ni la présence de la mort (le cavalier décède), ni l’expression à demi-mot formulée d’un reproche : la jeune femme finit par se damner.