TEXTES ET DOCUMENTS POUR LA CLASSE

Vous êtes ici : Accueil > Vous êtes ici : Accueil > Tous les numéros > La vie dans les tranchées > L’homme des tranchées

Dernier numéro paru :

Couverture du TDC n°1060

La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.

Plus d'infos sur la revue TDC

Sortir avec TDC

Buste reliquaire de Saint-Rossore

Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre

Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014

En lien avec « Humanisme et Renaissance »

TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Affiche de l'exposition Georges Braque

Georges Braque au Grand-Palais

Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014

En lien avec « Le cubisme »

TDC n° 940 du 15 septembre 2007

Inscrivez-vous à la newsletter TDC

Prochains numéros

  • Le mélodrame
    1er octobre 2013
  • Les mathématiques de la Terre
    15 octobre 2013
  • L’Art déco
    1er novembre 2013

L’homme des tranchées

Histoire - français / cycle 3

Par Alain Parrau, professeur de lettres

DOCUMENTS

Séparation, attente et crainte

DOCS A et B Dorothée Piatek, ill. Yann Hamonic, L’Horizon bleu, Éditions Petit à petit, 2002.

Au front

DOC C Ernst Jünger, trad. Henri Plard, Orages d’acier, Christian Bourgois, 1970.

DOC D Anatole Castex, Verdun, années infernales. Lettres d’un soldat au front, Imago, 1996.

DOC E Soldats français sur le front de l’Ouest en 1915.

DOC F Paul Cazin, L’Humaniste à la guerre, 1920.

Sous les obus

DOC G Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919.

Toute-puissance du hasard

DOC H Erich Maria Remarque, trad. Alzir Hella et Olivier Bournac, À l’Ouest rien de nouveau, Éditions Stock, 1929, 2009 pour la traduction française.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Séparation, attente et crainte

Basé sur l’expérience du front de Pierre, un jeune instituteur d’un village du nord de la France qui sera occupé par les Allemands, l’album de jeunesse de Dorothée Piatek et Yann Hamonic, L’Horizon bleu, conjugue différents points de vue narratifs, des lettres échangées et des illustrations pour donner une image diversifiée de la guerre telle qu’elle fut vécue, par les combattants et par les civils. Douleur de la séparation, attente et crainte, évocation des difficultés de la vie quotidienne dans un village occupé alternent avec les scènes de la vie dans les tranchées, la violence extrême, la douleur de la perte d’un ami tué au combat, l’expérience de l’incarcération en Allemagne (Pierre a été fait prisonnier).
La première illustration (doc A) se situe au début du récit : Pierre est au front depuis quelques semaines, il porte encore l’uniforme bleu et rouge, qui sera vite abandonné pour la tenue bleu horizon, moins voyante. Le personnage est représenté dans sa tranchée, en train d’écrire une lettre à sa femme, Élisabeth. On comparera cette image, centrée sur l’activité du soldat (la tranchée est évoquée sommairement), avec la lettre du capitaine Anatole Castex (doc D).
Par contraste, la seconde illustration (doc B) met le lecteur face à un moment de violence extrême, un bombardement d’artillerie. La tranchée apparaît comme un abri bien dérisoire : le ciel brûle tel un incendie, traversé par les sillages des trajectoires d’obus. Épaules repliées, tête baissée, le soldat au centre de l’image est dans cette attitude fataliste de celui qui ne peut, comme l’analyse Erich Maria Remarque (doc H), que s’en remettre au hasard pour espérer échapper à la mort venue du ciel. La mort semble déjà avoir frappé le soldat de droite : son visage et son regard ne sont plus celui d’un vivant, sinon d’un vivant pétrifié de peur. • Proposer les activités 1 et 2 dans TDC, « La vie dans les tranchées », no 1024, p. 37.

Au front

Ernst Jünger (1895-1998), engagé volontaire en 1914, participe avec enthousiasme aux combats sur le front de l’Ouest (doc C). Promu sous-officier puis officier, il est blessé quatorze fois et reçoit la croix « Pour le mérite », la plus haute décoration allemande. Publié en 1920 à compte d’auteur, Orages d’acier, par son style à la fois exalté et froidement descriptif, trouva peu à peu son public. Traduit en français, il est désigné par André Gide, dans son Journal, comme « le plus beau livre de guerre » qu’il ait jamais lu. Pendant l’entre-deux-guerres, Ernst Jünger devient l’une des figures de proue de la révolution conservatrice allemande : exaltation du chef, du combattant, de la nation et de la technique, haine de la société bourgeoise et de la démocratie. Il se tient cependant à distance du régime nazi, qui le fait surveiller par la Gestapo. Dans son roman allégorique Sur les falaises de marbre (1938), il développe une parabole critique à l’égard du régime. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est membre de l’état-major parisien de la Wehrmacht à Paris. Figure controversée de la vie littéraire en Allemagne, il reçoit le prix Goethe en 1982.
Les témoignages des combattants de la Grande Guerre concordent : de toutes les intempéries (froid, neige, chaleur), la pluie est la plus redoutée. Dans son journal, le 15 septembre 1914, Jean Galtier-Boissière évoque lui aussi en quelques lignes l’épreuve, physique et morale, qu’inflige la pluie au soldat du front : « Il pleut à verse. Le creux où nous reposons est plein d’eau. Les rafales de pluie cinglent de biais : nous sommes transpercés. Ma capote, toute raide, est saturée d’eau, la pluie me coule dans le cou, le long du dos ; mon pantalon trempé me colle aux cuisses ; mes godillots sont pleins d’eau » (cité par Jean-Pascal Soudagne, La Grande Guerre, l’horreur, Ouest-France, 2010). La pluie imprègne les vêtements, qui perdent alors leur fonction de protection et attaquent directement le corps. Elle transforme les tranchées en océan de boue, obligeant les hommes à d’exténuantes corvées : les parois des tranchées menaçant de s’effondrer, il faut sans cesse les redresser. Les fantassins sont devenus par nécessité des terrassiers, comme le montre la photographie où l’on voit des soldats français enlever la boue d’une tranchée avec des pelles (doc E). Le texte de Jünger montre aussi que, comme les vêtements, les abris se transforment en instruments de supplice, ce que l’humour noir des soldats tente de surmonter en les qualifiant de « douches ». Aggravant la fatigue, ruinant les abris, la pluie révèle l’extraordinaire fragilité des combattants, exposés à une double violence, une double menace : celle de la guerre et celle de la nature.
Sous-officier puis officier au 288e régiment d’infanterie, Anatole Castex (doc D) fut tué le 6 septembre 1916. Retrouvées et publiées par son fils, les lettres envoyées du front à sa sœur ou à ses parents (celles envoyées à son épouse ont été détruites) témoignent du patriotisme fervent de cet homme, marqué par un milieu social fortement influencé par l’Église catholique.
La correspondance a joué un rôle majeur dans le maintien des liens affectifs des familles séparées par la guerre, en particulier au début du conflit, lorsque les permissions ne sont pas encore mises en place. Des cartes postales étaient distribuées gratuitement aux soldats du front. Dispensées d’affranchissement, des millions de lettres et de cartes ont été échangées pendant la guerre.
Soumise à la censure, impatiemment attendue, cette correspondance permettait aussi aux autorités de se faire une idée du moral des combattants. Dans cette lettre datée de novembre 1914, l’illusion d’un conflit de courte durée est encore présente. Soucieux de rassurer ses proches, Anatole Castex minimise, comme beaucoup de soldats dans leurs lettres, les risques encourus. Il préfère évoquer le temps qu’il fait, le courage des combattants, leur gaieté. La nostalgie provoquée par les souvenirs des repas de famille est vite surmontée par la ferveur patriotique, la haine de l’ennemi et la perspective d’un « retour triomphal ». La description précise de l’abri, la chaleur, le thé lui donnent l’aspect rassurant d’un lieu protégé, où il est possible de vivre presque normalement. Pas de combats, de bombardement, de morts ou de blessés : la guerre semble ne pas avoir vraiment commencé. Il est vrai qu’Antoine Castex se trouve dans le secteur de Verdun, zone du front réputée « calme » avant l’attaque allemande de février 1916. Les officiers peuvent alors relâcher la pression en laissant des moments de liberté à leurs hommes, qui en profitent pour discuter, fumer, lire ou écrire.
Écrivain et traducteur du polonais – il a traduit notamment le chef-d’œuvre d’Adam Mickiewicz, Pan Tadeusz –, Paul Cazin (1881-1963) publie en 1920 L’Humaniste à la guerre, rédigé à partir de son journal et des lettres qu’il écrivit à sa femme (doc F). Couronné par l’Académie française, ce livre est le récit des cinq mois passés par le sergent Cazin sur le front de Meuse, du printemps à l’automne 1915. L’évocation des combats est effrayante, celle de la vie quotidienne des soldats sordide. « Le livre est l’histoire de ma pauvre âme et celle de ma popote », écrit Paul Cazin dans sa préface.
Au début de la guerre, la plupart des unités ne disposaient pas de cuisines roulantes (on disait simplement « les roulantes », comme le fait Paul Cazin dans son texte). Elles se généralisèrent à partir de 1915. Les « cuistots » devaient donc transporter le ravitaillement quotidien depuis l’arrière jusqu’aux tranchées. Avec cet éloge du cuisinier, Paul Cazin choisit délibérément de « déshéroïser » la guerre en évoquant une activité humble, épuisante, souvent oubliée ou recouverte par la figure du soldat combattant. « La soupe » était l’appellation générique du plat unique, mêlant la viande à des pâtes ou du riz formant un magma caoutchouteux, ou bien à des fayots ou des patates plus ou moins cuits. Seuls les repas pour les sous-officiers ou officiers étaient de meilleure qualité. Cette nourriture salie, refroidie, souvent infecte, témoigne des conditions misérables dans lesquelles vivaient les combattants du front, même si les colis envoyés par les familles pouvaient améliorer ponctuellement l’ordinaire des repas. • Proposer les activités 1, 2 et 4, p. 37.

Sous les obus

Le journaliste Roland Dorgelès (1885-1973) s’engage en 1914. Nommé caporal, il est décoré de la croix de guerre. Les Croix de bois, roman inspiré de son expérience du front, soumis d’abord à la censure, ne paraît qu’en 1919. L’ouvrage reflète l’amertume des soldats se sentant parfois abandonnés par l’arrière, un sentiment que l’on retrouve dans Le Réveil des morts (1923), dans lequel les morts de la guerre demandent des comptes aux vivants. Après le conflit, il préside l’Association des écrivains combattants (AEC), poursuit sa carrière de journaliste, publie des récits de voyage. En 1932, Les Croix de bois est adapté au cinéma. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son conservatisme de plus en plus prononcé et son loyalisme envers le « vainqueur de Verdun » amenèrent Roland Dorgelès à rédiger quelques textes en faveur du maréchal Pétain.
Les tranchées étaient reliées entre elles par des boyaux de communication perpendiculaires. Roland Dorgelès décrit ici les mouvements d’une compagnie se préparant à l’assaut, prise sous un bombardement allemand. C’est alors que le risque de la mort prend une dimension paroxystique : le fracas sonore des explosions, les cris, les flammes, la fumée plongent les combattants dans un état de tension extraordinaire, où tous les sens sont à vif. La comparaison qui transforme les obus en animaux d’une meute, pourchassant les soldats « comme s’ils avaient eu des yeux », traduit l’affolement, la peur et l’impuissance absolue de ceux qui cherchent leur chemin sous ce déluge de feu. S’aplatir sur le sol, s’incruster dans les trous : réactions instinctives, dérisoires, à la violence extrême et à la menace de mort qui viennent du ciel. L’individualité de chaque soldat se dissout dans une mêlée de corps apeurés. • Proposer les activités 1, 3 et 4, p. 37.

Toute-puissance du hasard

Erich Maria Remarque (1898-1970), mobilisé en 1916, envoyé sur le front ouest en juin 1917, est grièvement blessé fin juillet par des éclats de grenade. Journaliste après la guerre, il publie en 1929 À l’Ouest rien de nouveau, qui connaît aussitôt un succès mondial et déclenche un renouveau de la littérature de guerre. Devenu une icône du pacifisme international, Remarque voit ses livres brûlés après l’arrivée au pouvoir des nazis. Contraint à l’exil en Suisse, puis aux États-Unis, il écrit de nombreuses œuvres et scénarios de films, puis retourne en Europe au début des années soixante.
La guerre de 14-18 constitue une rupture : jamais auparavant un conflit n’avait concentré une telle puissance de feu. Avec l’enterrement des armées dans un réseau de tranchées en novembre 1914, étiré sur plus de 700 kilomètres du nord de la France à la Suisse, l’artillerie devient « la reine des batailles ». À Verdun, au cours de la grande bataille de 1916, des dizaines de millions d’obus sont tirés, et il n’est pas rare que les coups portés sur un même secteur du front en une journée approchent 1,5 million d’obus. L’artillerie sera responsable de 70 % des morts de la Grande Guerre. Face à une telle puissance de destruction, les combattants sont totalement démunis : « T’es là comme une punaise, t’attends qu’on t’écrase », écrit Paul Cazin. Puisqu’il est impossible de se protéger efficacement, la vie du soldat ne dépend plus que du hasard. La guerre industrielle enlève au combat tout ce qui pouvait l’apparenter encore à un duel, à un face-à-face égalitaire entre ennemis : disproportion absolue entre l’homme sans défense et la technique toute-puissante. Erich Maria Remarque fournit la démonstration éloquente d’une vérité nouvelle : maître de la vie et de la mort, le hasard a pris la place des dieux sur le champ de bataille, il est la figure du destin à l’heure de la guerre totale. • Proposer les activités 1, 3 et 4, p. 37.