La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Français-pratiques artistiques et histoire des arts / cycle 3
Par Armelle Vautrot, professeure de lettres modernes, université de Paris-XII/IUFM de Créteil
DOCS A à D Doris Buchanan Smith, ill. Christophe Blain, Le Goût des mûres, Éditions Gallimard Jeunesse, 1999, coll. Folio cadet.
DOC E Éric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la dame rose, Albin Michel, 2002.
DOCS F à H Gudule, ill. Alain Frétet, Bye bye maman, Syros, 1988, coll. Croche-patte.
DOC I Geneviève Brisac, Petite, L’École des loisirs, 2005.
DOC J Thierry Lenain, La Fille du canal, Syros, 2006, coll. Les uns les autres.
Le Goût des mûres de Doris Buchanan Smith et Christophe Blain peut permettre de consacrer la lecture d’une œuvre intégrale à un sujet grave tel que la mort. Le narrateur – à la première personne – assiste, impuissant, au décès foudroyant de Tom, son meilleur ami, à la suite d’une réaction allergique violente à des piqûres d’abeilles. Ce roman évoque donc la mort brutale d’un proche, sans qu’il y ait eu les prémices d’une maladie pour préparer à sa disparition, ce qui amène le jeune narrateur à s’interroger sur les raisons de la mort et sur Dieu : « Pendant la prière, j’ai regardé le bout de mes chaussures. C’était difficile de penser à Dieu quand quelque chose d’aussi petit qu’une abeille pouvait tuer votre meilleur ami. »
Ces questionnements sont de nature à rassurer les lecteurs qui s’identifieront et se demanderont comment ils réagiraient si un tel drame leur arrivait. Plus encore qu’aux élèves, c’est d’ailleurs sans doute aux parents qu’il faudrait recommander ce texte, car ce sont eux les plus démunis face aux sujets sensibles auxquels sont confrontés leurs enfants.
Qu’en est-il de l’avant-événement ? Comment vivent et évoluent les protagonistes ? Sur la couverture (doc A), les couleurs sont vives et inscrivent les deux amis dans un contexte édénique : une nature verdoyante et ensoleillée les entoure dans leurs jeux. L’un sourit à l’autre. On imagine volontiers leurs conversations enfantines. Leur complicité est palpable dans leurs regards et leurs attitudes. Elle est d’ailleurs confirmée dès la première illustration (doc B) : l’un fait signe à l’autre de se taire car se prépare manifestement un mauvais coup. Le texte indique que tous deux sont cachés dans les taillis de mûres car ils ne veulent pas être découverts. Les éclats de rire de Tom sont mémorables. Le narrateur s’en souviendra d’ailleurs après sa mort. La vivacité des sentiments, le rire, la peur, les pleurs sont évoqués de manière directe, sans détour rhétorique, avec la spontanéité de l’enfance. Il est à noter que dans les romans traitant de sujets sensibles la victime est souvent le narrateur à la première personne. Cela ne pouvait être évidemment le cas ici, puisqu’il faut faire ressentir l’absence pour mieux l’arracher au tabou.
Il semble que le destin se charge de prévenir Tom et le narrateur de l’imminence d’une catastrophe. Elle est d’abord suggérée par un homme armé d’un fusil qui menace les deux enfants intrus venus lui voler des pommes. Puis un orage violent amène les deux protagonistes à faire de l’auto-stop. Alors que l’un craint de monter dans une voiture inconnue, l’autre, Tom, se rit du danger et fonce vers ce qu’il vit comme une aventure.
La troisième illustration (doc C), aux couleurs gaies, représente le moment précédant juste le drame. Tom joue avec un nid d’abeilles sans écouter les mises en garde de ses camarades. Les abeilles attaquent. Tom s’en amuse, mais il ne sait pas qu’il est allergique à leur piqûre. Il est terrassé alors que les autres enfants paniqués tentent de fuir et n’assistent donc pas à sa mort. Ils le découvriront plus tard inanimé.
Comment le narrateur ressent-il la mort de son ami ? D’abord, c’est l’incompréhension. Dans un premier temps, il refuse l’idée de cette mort : « Ne sois pas stupide, personne ne meurt d’une piqûre d’abeille […]. Il a seulement dû se blesser pendant ses convulsions ! ». Suit l’incrédulité : « Je me suis demandé pendant une seconde s’il n’avait pas fait semblant d’être évanoui. » Enfin, la culpabilité : « Ça bourdonnait dans ma tête comme s’il y avait cet essaim d’abeilles. Je n’avais même pas été piqué et Tom était mort. »
Comment vivre après la disparition de l’autre ? Le narrateur regrette dans un premier temps les jeux, la complicité, les plaisirs partagés avec le disparu. Aux regrets se superpose le déni pour s’extraire de cette situation complexe et douloureuse : « On aurait dit que tant que je me disais qu’il était pas mort, il ne le serait pas. » Enfin vient l’acceptation, face à l’évidence du corps sans vie, preuve irréfutable : « Je commençais à réaliser que Tom n’allait pas ouvrir ses yeux pour me fixer comme moi je le fixais ; qu’il n’allait pas cligner des yeux, qu’il n’allait pas rire. Je me suis enfui en courant. »
Le narrateur doit alors apprendre à se fabriquer une nouvelle vie. Ce passage est douloureux car se mêlent regrets du temps passé et culpabilité d’être vivant. Le doc D le représente seul dans sa chambre, auréolé d’une couleur sombre dénotant sa tristesse. Son attitude contraste avec les illustrations précédentes : le visage est fermé et le corps figé, il observe par la fenêtre d’autres enfants jouer dans la verdure et la lumière. Absent du monde des vivants, son isolement est une étape nécessaire avant de retrouver l’envie de vivre – « J’ai regardé à nouveau tout autour de moi : l’herbe, les fleurs, les oiseaux. Tout était vivant. J’étais vivant » –, le goût de parler, de jouer et de manger. Des mûres notamment. Les premières qu’il aura cueillies sans Tom. • Proposer l’activité 1 dans TDC, « Le roman contemporain », n° 1007, 1er janvier 2011, p. 37.
Dans Oscar et la dame rose Éric-Emmanuel Schmitt aborde lui aussi deux sujets graves, la mort et la religion, sous la forme d’un dialogue entre les deux protagonistes principaux du roman. Oscar est un petit garçon de 10 ans qui séjourne à l’hôpital et dont on découvre très vite qu’il n’en sortira plus. Mamie Rose est l’adulte référent dans ce périple vers la mort, plus que les parents qui ont beaucoup de mal à accepter la maladie de leur enfant. C’est à celle-ci qu’Oscar pose les questions cruciales : « Mamie Rose, j’ai l’impression que personne ne me dit que je vais mourir. »
Le roman plonge le lecteur dans les douze derniers jours de la vie d’Oscar, et c’est durant cette période que celui-ci entame une réflexion sur la vie et sur Dieu. Le récit est écrit à la première personne, ce qui lui confère une certaine authenticité. Cette dimension autobiographique est renforcée par l’échange épistolaire.
Dès l’incipit du roman, les deux thèmes s’entremêlent. Mamie Rose conseille à l’enfant malade d’écrire à Dieu afin de se sentir moins seul et de s’exprimer sans retenue ni tabou. L’argument est pragmatique. Oscar suit le conseil et écrit donc quotidiennement. Selon la longueur des missives, on peut deviner l’état de santé de l’enfant, parfois trop fatigué, parfois exalté par un regain d’énergie. Oscar confie également son idylle avec Peggy Blue, l’enfant bleue. L’écriture se fait plus légère pour évoquer la petite fille : « Elle m’a regardé, elle a battu des cils et j’ai eu l’impression que le film passait au ralenti, que l’air devenait plus aérien, le silence plus silencieux, que je marchais comme dans de l’eau et que tout changeait quand on s’approchait de son lit éclairé par une lumière qui venait de nulle part. » Cette attirance, quelque peu mystique, peut préfigurer la mort : « Il y a plein de lumière et de silence autour d’elle, on a l’impression de rentrer dans une chapelle quand on s’approche. » Oscar s’interroge également sur le sens de la représentation du Christ souffrant sur la croix en observant une statue dans la chapelle.
La mort est la seconde thématique prégnante. Oscar annonce qu’il sait qu’il va mourir. Il en parle à la vieille dame qui se comporte avec lui avec une sincérité abrupte : « Mamie Rose, j’ai l’impression que personne ne me dit que je vais mourir. – Pourquoi veux-tu qu’on te le dise si tu le sais ? » Oscar lui en est reconnaissant, car ni son médecin ni ses parents n’osent lui dire clairement qu’il est condamné.
Les affinités qu’Oscar noue avec d’autres enfants malades – affublés de surnoms fantaisistes car l’humour n’est pas absent du roman (Bacon, Einstein, Pop-Corn, il est lui-même Crâne d’Œuf) – sont soumises aux guérisons des uns et des autres. Son décès est annoncé à la fin du roman sous la forme épistolaire, la lettre de Mamie Rose à Dieu – « Le petit garçon est mort […], il s’est éteint ce matin » –, qui se termine sur une dernière boutade, un dernier soubresaut d’impudence, un ultime pied de nez : « Les trois derniers jours, Oscar avait posé une pancarte sur sa table de chevet. Je crois que cela te concerne. Il y avait écrit : “Seul Dieu a le droit de me réveiller.” » • Proposer l’activité 2, p. 37.
Bye bye maman de Gudule aborde avec sensibilité le thème du divorce. La couverture, sans rien révéler, installe un certain malaise. Deux enfants, l’air grave, sont seuls dans l’embrasure d’une porte. Sont-ils déjà entre deux mondes ? Écoutent-ils une dispute ? Attendent-ils une décision ? Entrent-ils dans une pièce ? L’instabilité est palpable…
Bien qu’en couleurs – la seule du roman –, l’illustration sollicite le noir, qui assombrit les traits des deux personnages. Cette première impression est confirmée par l’incipit du roman. Julien, âgé de 9 ans et l’aîné de la famille, assiste, inquiet et contrarié, aux préparatifs de sa mère pour un rendez-vous. Ce départ s’accompagne d’un mauvais pressentiment : « C’est le bruit de la porte qui rappelle Julien à la réalité. Elle est partie ? Eh oui. Une impression désagréable, une espèce de courant d’air, lui balaie le dos. Il frissonne. » Julien regarde par la fenêtre et voit ce que nous montre l’illustration : la jeune femme s’éloigne dans la lumière des réverbères.
Le récit s’assombrit au retour du père, lorsque celui-ci apprend par Julien la mauvaise nouvelle du départ de sa femme. Dès lors se déploient une spirale infernale – les parents se déchirent, la mère a un amant et veut quitter son mari… – et une plongée redoutable dans le monde des adultes. Peu de personnages gravitent autour des quatre protagonistes, qui évoluent en huis clos, exceptée la tante Adrienne qui garde les enfants quelques jours afin que les parents organisent leur séparation. Dépourvue de finesse psychologique, elle promet à Julien que ses parents se réconcilieront s’il travaille bien à l’école, occasion d’évoquer le sentiment de culpabilité des enfants lors des séparations.
Le doc H montre les enfants après le départ de la mère du domicile conjugal. Bien qu’en noir et blanc, l’illustration est apaisante. Elle met en lumière un ordre nouveau : l’attitude paternelle bienveillante au moment du coucher. On comparera les visages des enfants avec ceux du doc F.
Le roman met ainsi subtilement en parallèle l’histoire des adultes et le parcours initiatique de Julien. C’est par lui que passent les informations, les émotions, la culpabilité, le refus puis l’acceptation. • Proposer l’activité 1 dans TDC p. 37.
L’incipit de ce roman de Geneviève Brisac fonctionne in medias res : la narratrice – à la première personne – prend la parole sans que ne soit introduit le discours direct. De fait, l’annonce est percutante : elle ne veut plus manger. Pourtant, Nouk est une jeune fille vivante, joyeuse, équilibrée. Mais son destin bascule sur cette décision extravagante dont on ne connaît que très vaguement la cause : elle ne mangera plus pour ne plus grandir.
Ne plus manger devient un défi, une vocation, une évidence. Elle y excelle puisque peu à peu, elle ne mange plus du tout, en toute discrétion, nous assure-t-elle. Comme beaucoup de jeunes filles complexées, elle explique avoir été, auprès de deux sœurs qu’elle décrit comme très belles, une petite fille ronde qui imaginait qu’elle pouvait couler dans la piscine.
Le corps devient pour elle une obsession : absence de comportement spontané, attitude calculée et stratégies mises en place (éviction des repas familiaux notamment). Il est également sujet au jugement des autres, tel celui d’une passante qui, se retournant sur Nouk, la compare à une rescapée des camps : image choquante pour le lecteur. Mais si le propos est violent, il ne détourne pas pour autant le personnage de son refus de s’alimenter.
Après consultation médicale, le diagnostic est alarmant et annonce, dans un langage concret, une réalité clinique menaçante, propre à prévenir le lecteur (la lectrice) : chute des dents, effritement des os. Si Nouk est le personnage principal, elle n’en est pas moins entourée de personnages adultes auxquels elle oppose une résistance farouche. Ni les mots du médecin ni les tentatives désespérées de ses parents ne réussissent à la dissuader de sa décision ou à la guérir. Un nouveau pas dans l’escalade est franchi avec l’apprentissage des vomissements. Ce nouveau pouvoir est conquis non sans ivresse et progrès en la matière… Les scènes sont brèves mais réalistes.
La jeune fille se comporte désormais de manière double. Elle se plie en apparence aux règles et semble ne plus maigrir, mais, rusée, elle se gave d’eau avant les pesées. Elle prend également l’habitude d’évacuer tout ce qu’elle consomme en n’importe quel lieu et avec frénésie.
La vie de Nouk est devenue « un petit enfer ». Celui-ci n’est nommé qu’à la fin du chapitre IV. Le roman est explicite. L’anorexie atteint son paroxysme, et le corps est décrit de manière très crue. Si les passages narratifs évoquent l’avancée dans la maladie et la décrépitude, les descriptions sont teintées d’un réalisme implacable. Lors de l’hospitalisation de la jeune fille, le réalisme est de nature à informer les lecteurs des soins, des repas, du rôle des personnels soignants. Mais ce n’est pas en ce lieu que Nouk guérira. Sa véritable guérison adviendra plus tard, à la fin du roman, lorsqu’on la retrouve adulte et mère de famille. • Proposer l’activité 3 dans TDC p. 37.
Thierry Lenain aime explorer les sujets de société. Avec La Fille du canal, il aborde un sujet délicat, celui de la pédophilie. Le roman commence sur une mise en garde au lecteur : « Cette histoire commence avant les premières pages. Elle s’achèvera, comme tant d’autres, au-delà des dernières. Sans doute jamais. » Le ton est donné. Sarah est une petite fille qui vit entre une mère peu affectueuse et un père silencieux et effacé et suit assidûment des cours de dessin en dehors de l’école. Elle est très attachée à son institutrice. Son histoire est racontée en parallèle de celle de cette dernière. En effet, la maîtresse tient un journal où elle note les comportements inquiétants de sa jeune élève : attitude renfermée, fatigue et apparence physique de plus en plus abîmée. Sarah se mutile, elle coupe ses beaux cheveux longs pour une coupe à la garçonne, ce qui lui vaut une gifle de sa mère qui, d’ailleurs, reste étrangère à la transformation générale de sa fille. Elle mutile également sa poupée en lui trouant le bas du ventre.
La maîtresse, attentive et inquiète, convoque la mère ; mais l’entretien est sans conséquence. Dès lors, elle va se préoccuper de Sarah et essayer de comprendre. Sa lucidité lui vient sans doute de son propre passé, ayant été abusée par son oncle dans son enfance. Le souvenir est d’abord latent (chapitre IV : « J’avais huit ans. Le canal aussi était gelé cet hiver-là. Quand j’ai aperçu l’étendue de glace au matin, j’ai pensé que l’eau ne coulait plus par ma faute… »), puis il se dévoile clairement au chapitre VIII : « Pendant vingt ans, j’ai cru oublier. Mais pendant vingt ans, j’ai gardé avec moi la trace de ce jour : cette photo. Je me souviens qu’elle a été prise quelques heures après. C’est mon oncle qui a insisté pour la prendre. »
La présence du canal est métaphorique. Celui-ci est décrit gelé, comme le cœur de la fillette, comme celui de l’adulte qui se souvient du viol. En outre, il représente la frontière menaçante entre le monde de l’enfance insouciante et celui du danger qui menace Sarah. Il est également le lieu où la fillette esquisse une tentative de suicide sur la glace qu’elle sait instable (doc J). « On pourrait imaginer l’aube d’une nouvelle ère glacière. Une chute brutale d’encore quelques degrés et chacun se retrouverait figé à jamais. L’histoire de chaque individu serait ainsi réduite au bref moment de bonheur ou de douleur vécu à cet instant précis. Les heures et les ans s’écouleraient, mais le temps n’y pourrait plus rien. »
C’est enfin grâce à cet élément que l’institutrice découvre l’identité de l’agresseur en corrigeant une rédaction de Sarah dont le sujet est « Décrivez un paysage hivernal » : « Le canal est gelé. La ville est morte. Les enfants pleurent. Le peintre les enferme sur son tableau. » Elle sauvera Sarah en allant la chercher chez le professeur et entamera les formalités avec la police et les parents. Restera le temps, long et difficile, de la reconstruction : « Demain, l’eau du canal coulera. » • Proposer l’activité 4 dans TDC p. 37.