La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Français / 3e 1re
Par Céline Macquet, professeure de lettres
DOC A Jorge Semprún, L’Écriture ou la vie, Éditions Gallimard, 1994.
DOC B Bernhard Schlink, trad. Bernard Lortholary, Le Liseur, Éditions Gallimard, 1999, coll. Folio.
DOC C Jonathan Littell, Les Bienveillantes, ÉditionsGallimard, 2006.
DOC D Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck, Stock, 2007.
DOC E. Daniel Mendelsohn, trad. Pierre Guglielmina, Les Disparus, Flammarion, 2007.http://www.courdecassation.fr/
Publié en 1994, presque cinquante ans après les faits, L’Écriture ou la vie de Jorge Semprún oscille entre récit autobiographique et mémoires. L’auteur s’attache à montrer l’emprise de l’histoire sur sa vie à travers l’afflux de ses souvenirs. Refusant la narration factuelle et linéaire, qui pourrait paraître invraisemblable ou exagérée, il mêle à son récit une réflexion continue sur le but et la manière de raconter de tels événements.
Cet extrait restitue un débat, mené non sans passion (types de phrases, ponctuation forte) par plusieurs déportés qui s’interrogent, au lendemain de la libération du camp, sur ce qu’ils vont pouvoir raconter aux autres, ceux qui n’ont pas connu les camps de concentration, et sur la réception qui sera réservée à leurs récits : auront-ils la capacité de comprendre, voire de croire (champ lexical de la vérité et de la crédulité) ? Ainsi, chaque déporté est en passe de devenir narrateur, même si certains préféreront s’efforcer de tout oublier (l’écriture ou la vie).
Peu à peu se met en place une distinction fondamentale entre d’un côté les témoignages bruts, les documents, les ouvrages savants, tous vrais, précis, exhaustifs même dans une certaine mesure, et de l’autre l’écriture littéraire qui, seule, en « élaborant, travaillant la réalité, en la mettant en perspective », permet de dire et de transmettre la vérité essentielle, celle de l’expérience. Ainsi, ce serait par le truchement de l’artifice que l’on pourrait atteindre la vérité au plus près. Cette affirmation, qui reste un point de vue, celui de l’auteur, permet de réfléchir sur les distinctions entre histoire et récit, histoire et littérature, ainsi que sur l’artifice de la littérature, c’est-à-dire sur sa composition (le rythme, la progression, la subjectivité, le choix et la place des mots, les images) et les finalités des partis pris : rendre crédible, proposer une expérience au lecteur, exorciser, canaliser ses souvenirs ou au contraire les diffuser. Semprún fait le choix d’une écriture éclatée qui témoigne du chaos que cette expérience a laissé en lui. Mais le caractère désordonné de son récit n’est qu’apparent : c’est un désordre choisi et maîtrisé, esthétique. L’effet de miroir que propose cet extrait autoréflexif, qui met en scène le narrateur en train de s’interroger sur sa narration à venir, le prouve et rappelle que l’artifice, loin d’empêcher la sincérité, peut permettre d’approcher au plus près la vérité de l’expérience intime. Et l’auteur de souligner par la même occasion sa prouesse puisqu’il est finalement parvenu à faire de tels événements une composition littéraire.
Publié en 1995, Le Liseur de Bernhard Schlink est un roman partiellement autobiographique qui fait entendre la voix des Allemands nés immédiatement après la Seconde Guerre mondiale et qui pose le problème de la culpabilité, du rapport entre comprendre et juger.
Cet extrait met en scène une conversation entre un jeune homme qui n’a pas connu la guerre et un homme mûr qui l’a connue, et dont on apprend à la fin du texte qu’il y a joué un rôle de bourreau. Alors que le jeune homme s’interroge sur les motifs, la raison essentielle qui a pu conduire des hommes ordinaires à commettre de tels crimes, son interlocuteur, menant la polémique, expose sa thèse – les gens tuent par indifférence – et l’illustre avec la description d’une photographie prise lors d’un massacre, qui se révèle en réalité un souvenir personnel, comme le narrateur le devine finalement.
On notera le caractère argumentatif de ce dialogue entre d’un côté un jeune homme naïf et inexpérimenté et de l’autre un homme aguerri et cynique.
On comparera cet extrait à celui des Bienveillantes (doc C). Les deux textes sont construits sur le même schéma : évocation d’un massacre de Juifs par fusillade, questionnement sur les motivations de l’homme qui devient bourreau, formulation d’une thèse. À la même question posée, cependant, ce texte propose une explication opposée : les gens ne tuent pas par solidarité mais par indifférence.
Les Bienveillantes de Jonathan Littell, roman écrit en français et publié en 2006, est une vaste fresque portant sur la Seconde Guerre mondiale et le front de l’Est à travers les mémoires imaginaires d’un officier SS qui a participé aux massacres de masse nazis. Cet extrait relate un épisode de la Grande Action : le massacre de Babi Yar en Ukraine. Le narrateur s’y montre successivement en observateur médusé, en acteur hystérique et en froid théoricien du massacre. La description de la scène s’apparente à une mimêsis qui donne à voir avec précision le désordre apocalyptique de ce massacre incroyablement violent et qui s’attache à (dé)montrer l’hystérie collective : la rage se mue en folie, entraînant la dépossession de soi, la perte de tout contrôle. Le jeune SS, comme le narrateur, tire « au hasard » sans pouvoir s’arrêter. Le premier est comparé à un « enfant », qui « rit affreusement » : c’est un être dépossédé de la faculté de distinguer le bien et le mal, chez qui la perte de conscience a laissé place à une incontrôlable cruauté. Le narrateur quant à lui devient une « vulgaire poupée », un être inanimé « qui ne ressent plus rien », avant de se dédoubler et de perdre complètement le contrôle de lui-même (l’image du bras qui se sépare du reste du corps et qui n’obéit plus). Seule la victime ne sombre pas dans la folie collective (« calme ») et conserve des sentiments humains (« immense tristesse »). Même mourante, elle reste consciente et cette humanité la rend belle mais inaccessible (« je voulais »/« je continuais »). Elle finit cependant par déchoir à son tour, ses yeux deviennent ceux d’un « oiseau blessé ». Ainsi, le « gâchis humain » qui écœure le narrateur n’est pas seulement celui des victimes, il est aussi celui des bourreaux qui se déshumanisent.
On notera les nombreuses images, comparaisons et métaphores, le vocabulaire de l’excès et de la démesure, la longueur de certaines phrases, le rythme irrégulier qui figure en quelque sorte la course violente et effrénée du narrateur et celle de son bras. La mimêsis est la réponse narrative à l’incrédulité du lecteur, envisagée à travers l’incrédulité de la victime. Le regard de la jeune victime qui croise une première fois celui du narrateur, avant de lui « fendre le ventre », apparaît comme un fil conducteur qui permet au narrateur de prendre du recul par rapport à la scène et d’analyser rétrospectivement son comportement et celui de ses pairs. L’incrédulité de la jeune fille devient celle du narrateur qui cherche à comprendre les raisons de ce « sadisme gratuit ». En fait, cette « brutalité inouïe » serait paradoxalement la conséquence de la « pitié monstrueuse » et de l’« affreuse solidarité de l’humanité ».
Le discours devient alors démonstratif ; le narrateur cherche à prouver une thèse, qu’il veut présenter comme un fait plutôt que comme une opinion, élaborée à partir de l’expérience (passage du « je » au « ils » ; présent de vérité générale ; connecteurs logiques). Ainsi, cet extrait est l’occasion pour l’auteur de réfléchir sur la cruauté humaine tout en réalisant, à travers l’écriture de la violence, un véritable morceau de bravoure.
Cet extrait du roman de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck (2007), est l’incipit d’une fiction dont l’action se situe dans un petit village de l’Est, à la frontière d’un pays avec lequel il est en guerre et par lequel il est occupé. Le cadre spatio-temporel est volontairement indéterminé, mais de nombreux éléments dans l’ensemble de l’œuvre évoquent la Seconde Guerre mondiale.
On est d’emblée surpris par l’hostilité que le narrateur affiche envers l’acte même de la narration, par son déni non du fait, qu’il aurait d’ailleurs préféré oublier, mais de toute responsabilité dans une affaire dont il semble avoir été le complice passif. Le narrateur se présente en fait comme une victime : victime des autres, qui l’obligent à raconter, victime de l’événement, qu’il n’a pas maîtrisé, victime du lecteur même qu’il envisage comme un juge potentiel. Cette posture est liée à une culpabilité que le narrateur attribue à tous : en premier lieu aux autres, ceux qui ont commis l’acte, à lui-même ensuite parce qu’il ne l’a pas empêché et enfin au lecteur, qui, affirme-t-il, n’aurait pas mieux agi. Cette hostilité à l’acte de « rapporter » (voir le titre du roman) rend l’ouverture paradoxale puisque le narrateur se refuse à toute précision concernant les acteurs : de lui il ne donne qu’un nom (ou prénom ?), la victime est appelée l’« Anderer », ou « cet homme », et les autres personnages sont rassemblés et désindividualisés derrière un groupe nominal indéfini, « les autres ». Finalement, c’est encore l’intrigue qui, de manière implicite, reste le mieux annoncée : un homme a été victime de la communauté. De là se dégage un certain effet d’attente même si cet aveu apparaît encore secondaire dans l’extrait, qui s’interroge sur la mémoire et la transmission.
La mémoire, à la fois individuelle et collective, est celle que l’on veut consigner ou effacer. Ici ce sont paradoxalement les autres – les bourreaux – qui veulent la transcrire et non le narrateur, pourtant innocent. Cela conduit à s’interroger sur le rôle et la fonction de la mémoire collective. La mémoire est une vérité dont la conservation et la transmission (lui) sont imposées mais qui semble incompatible avec l’acte de vivre.
La transmission prend l’allure d’un aveu, qui pose la question de sa finalité et de sa forme. Les outils sont ici les mots qui demandent à être manipulés, « utilisés » correctement, avec art ou du moins artifice. La machine à écrire, « cassée » et « capricieuse », apparaît comme une métaphore de la mémoire du narrateur lui-même. Les enjeux de la transmission et de l’écriture sont au cœur de cet extrait qui interroge du même coup la réception et l’acte de lire, et au terme duquel le narrateur prend à partie le lecteur dont il craint l’incompréhension et de qui il se sent en même temps si proche.
Le livre Les Disparus (2007) retrace les recherches que l’auteur-narrateur a effectuées sur les circonstances de la mort de six de ses parents, « tués par les nazis », qui vivaient à Bolechow, petite ville située à cette époque en Pologne (aujourd’hui en Ukraine) pendant la Seconde Guerre mondiale. Le récit s’apparente à une enquête que nourrissent les rencontres, les témoignages, les documents d’archives et la mémoire familiale.
Cet extrait propose une tentative, dont l’échec est d’ailleurs annoncé dès le début, de reconstitution des événements qui ont précédé la mort de Ruchele, l’une de ses cousines. Si certains détails apparaissent désormais connus et établis (« Ester, une femme ronde et sympathique » ; « où elles avaient l’habitude d’aller au cinéma »), beaucoup d’interrogations subsistent, soulignées par une forte modalisation. C’est surtout aux sentiments de Ruchele que le narrateur s’attache, qui tente en vain de redonner un visage, une personnalité, une historicité à une personne, réelle certes, mais « disparue » sans laisser de traces. En enquêtant sur sa mort, il enquête aussi sur son existence pour essayer de lui rendre sa consistance, de lui redonner vie. L’extrait donne à voir l’oscillation entre cette volonté presque tragique de la rendre vivante, d’animer son personnage, de l’« envisager » (présent de narration, déictique) et la vanité de cette ambition (tentative échouée de focalisation interne, champ lexical de l’impossible).
Ruchele reste donc inaccessible mais du moins retrouve-t-elle la consistance d’un personnage qui échappe à son auteur. Le narrateur essaie de la faire revivre mais sans se l’approprier ; une façon de respecter l’intégrité de sa personne, de ne pas la réduire à l’état de personnage « objet », propriété de son auteur. Celui-ci se refuse à lui prêter un caractère déterminé ou fantasmé, à présumer de ses sentiments, de ses pensées ultimes tout en lui rendant une épaisseur, indéterminée, certes, mais réelle. L’échec annoncé du narrateur est donc relativisé puisqu’en quelque sorte Ruchele reprend vie sous sa plume.
Dans un passage précédent, le frère du narrateur affirmait : « […] l’Holocauste n’est pas seulement quelque chose qui a simplement eu lieu, mais […] c’est un événement qui est toujours en cours. » En effet, les victimes de l’Holocauste le sont doublement puisque, toute trace de leur existence ayant été effacée, elles sont mortes également dans la mémoire des hommes. On peut voir dans cet extrait une réponse du narrateur à cette déclaration. Ruchele n’apparaît plus seulement comme une victime, elle est devenue un personnage – une personne ? – dont la vie ne se résume plus à sa mort ; le narrateur lui a rendu une historicité en s’efforçant justement de faire revivre ces « disparus ».
| L’Écriture ou la vie | Le Liseur | Les Bienveillantes | Le Rapport de Brodeck | Les Disparus |
|---|---|---|---|---|---|
L’auteur a-t-il connu la guerre ? | Oui | Non | Non | Non | Non |
Les personnages ont-ils existé ? | Oui | Non | Mélange de personnages fictifs et historiques | Non | Oui |
Quel est le genre du texte ? | Récit autobiographique | Fiction | Roman historique | Fiction ; « rapport » | Enquête |
Quel est le statut du narrateur ? | Intérieur (je) | Intérieur (je) | Intérieur (je) | Intérieur (je) | Intérieur (je) |
Quelle est le point de vue adopté ? | Victime | Bourreau | Bourreau | Complice passif/témoin | Victime |
Quelle est la nature de l’extrait ? | Dialogue | Dialogue | Mimêsis | Incipit | Reconstitution |
Quels sont les thèmes abordés ? | Que raconter ? Comment être crédible ? | Culpabilité, comprendre l’état d’esprit de l’individu qui se change en bourreau | Violence et monstruosité ; comprendre l’état d’esprit de l’individu qui se change en bourreau | Mémoire, culpabilité, transmission | Double disparition/mort de ceux qui ont été effacés de la vie et de la mémoire des hommes |
Pourquoi écrire sur la guerre ? | Témoigner, exorciser | Comprendre la violence | Écrire et comprendre la violence | Mettre en scène le déni littéraire | Faire revivre les morts |