La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Français / cycles 2 et 3
Par Catherine Dolignier, formatrice en français, IUFM de Créteil-UPEC
La distanciation dans le roman
DOC A Marie-Aude Murail, ill. Serge Bloch, Mystère, Éditions Gallimard jeunesse, 1987, coll. Folio cadet.
DOC B Léopold Chauveau, Les deux font la paire, La Joie de lire, 2003, coll. Récits.
DOC C Valérie Dayre, Retour en Afrique, L’École des loisirs, 2004, coll. Neuf.
DOC D Stephen Manes, ill. Thierry Nouveau, Comment devenir parfait en trois jours, Rageot, 2006, coll. Rageot romans.
DOC B Léopold Chauveau, Les deux font la paire, La Joie de lire, 2003, coll. Récits.
DOC C Valérie Dayre, Retour en Afrique, L’École des loisirs, 2004, coll. Neuf.
DOC D Stephen Manes, ill. Thierry Nouveau, Comment devenir parfait en trois jours, Rageot, 2006, coll. Rageot romans.
DOC E Jean-Claude Mourlevat, L’Homme à l’oreille coupée, Thierry Magnier, 2003, coll. Petite poche.
Si écrire, c’est toujours réécrire, du côté du lecteur, lire, c’est toujours lire « avec ». L’une des caractéristiques de la littérature contemporaine pour la jeunesse consiste à jouer avec les références aux textes patrimoniaux ou classiques, voire avec les autocitations. Certains auteurs d’albums – le seul genre-support encore spécifique à la littérature de jeunesse – comme Claude Ponti, Philippe Corentin, Geoffroy de Pennart ou Mario Ramos, grâce à l’écriture en série et au retour des personnages, en sont des exemples manifestes. L’intertextualité induit alors une posture de lecture particulière, qui suppose la mise en relation des textes déposés dans la mémoire culturelle du lecteur et permet de construire et de structurer la culture, qui, en retour, alimentera la mise en relation. Lire, c’est tisser du lien.
Le roman écrit par Marie-Aude Murail, qui fait partie de la liste officielle pour le cycle 2, est une bonne illustration de cette tendance. La lecture de cet extrait, qui se situe au début du livre, convoque plusieurs contes patrimoniaux : Mystère, la quatrième fille d’un couple royal qui attend vainement la venue d’un héritier mâle et délaisse leur dernière-née en faisant d’elle une Cendrillon, partage le physique et le sort de Blanche Neige, quoique ses cheveux soient de la couleur de la barbe de Barbe Bleue. Dans la forêt où le garde-chasse l’abandonne, elle rencontre successivement le loup du Petit Chaperon rouge, l’ogre du Petit Poucet et sa femme, la sorcière d’Hänsel et Gretel et le prince de Blanche Neige rebaptisé prince Étourneau : il n’a pas remarqué que Mystère est encore une petite fille de 8 ans. Ses éclats de rire à la fin de l’histoire représentent ceux du jeune lecteur qui s’amuse de cette « salade » de contes.
Comme le dit Marie-Aude Murail, « écrire pour les enfants, c’est le secret pour ne pas quitter la forêt, celle de Boucle d’or et de Poucet, la forêt de nos 8 ans qui pousse la nuit dans la chambre à coucher. » De Mystère, « on ne sait rien », dit le texte, comme sa mère qui n’a pu la reconnaître à sa naissance pour cette raison, si ce n’est qu’elle est le mélange de personnages, ce qui forge son identité.
Aborder une littérature qui se définit par sa connivence avec le monde des histoires induit chez le lecteur une posture distanciée, parce que deux plans sont concernés : celui de l’histoire, de l’adhésion, et celui des histoires auxquelles on fait un clin d’œil, comme dans le dernier chapitre de L’Homme à l’oreille coupée de Jean-Claude Mourlevat (doc E) • Proposer l’activité 1 dans TDC, « Le roman contemporain », n° 1007, 1er janvier 2011, p. 32.
Lire, c’est tisser du lien, mais c’est aussi examiner la trame du tissu textuel. La distanciation peut naître de procédés « exhibitionnistes ». Dans le roman de l’Américain Stephen Manes Comment devenir parfait en trois jours, qui est cité dans la liste officielle pour le cycle 3, (doc D), deux livres sont proposés simultanément : l’histoire de Milo qui cherche à devenir parfait en trois jours, et le livre du docteur Arsène K. Merlan qui porte le même titre que le roman. Ce qui est donné à voir au lecteur, c’est la lecture impliquée du personnage Milo qui dialogue avec un auteur fictif, faisant de lui le héros de son livre. Signalées par l’auréole et les ailes angéliques qui entourent les numéros de page de ce livre dans le livre, ses pages n’en sont pas pour autant « étanches », comme en témoignent le récit qui vient s’y encadrer et, en illustration, le visage aux yeux écarquillés de Milo, littéralement pris au piège de ce livre qui lui parle.
Dans le roman de Léopold Chauveau Les deux font la paire (doc B), qui fait également partie de liste pour le cycle 3, le tissu narratif est extrêmement réduit. L’histoire que l’on reconstruit à partir d’informations éparses – elle se déroule en fait durant l’année qui précède l’entrée à l’école élémentaire du petit Renaud – s’efface derrière les conversations entre le père et l’enfant en quarante et un chapitres. Les deux derniers sont consacrés à la rentrée à l’école, où il faut apprendre d’un autre, apprendre à quitter ces histoires que l’on se raconte à deux. Ces chapitres, dont « L’histoire de la bête qui ne ressemblait à rien du tout » est le deuxième, déroulent des conversations sur l’invention des histoires. Finalement Les deux font la paire constitue une histoire qui ne ressemble elle non plus à rien. Par le procédé de mise en abyme, elle invite le lecteur à réfléchir sur les pas du petit Renaud au pouvoir de la fiction qui se montre en train de se construire, une « drôle d’histoire » qui fait « se fatiguer les méninges », dit le père en conclusion du chapitre.
Car il s’agit bien de faire réfléchir le lecteur, et, à cet égard, Valérie Dayre ne manque pas d’ambition (doc C). Ces deux extraits du septième chapitre – le dernier du roman – sont précédés d’une triste fin donnée au chapitre V : la girafe achetée par une autre jeune fille est finalement abandonnée au courant de la Garonne qui l’emporte vers l’Afrique, le pays du père disparu d’Oscar. Cette fin est commentée dans le sixième chapitre, qui retrace une causerie entre un auteur et des lecteurs fictifs qui s’insurgent au nom de la cohérence et contre l’atmosphère « cafardante », d’où la possibilité d’une autre fin. La syntaxe donne l’impression d’un synopsis ; en attirant ainsi l’attention sur les ficelles de la construction narrative – « Tiens […] , où le hasard fait bien les choses » –, Valérie Dayre démonte, exhibe autant les processus de création que ceux de réception. Il s’agit de ne pas être dupe des jeux entre l’auteur, le texte et le lecteur qui est incité à dialoguer pour interpréter la fiction. • Proposer les activités 2 et 3, p. 32.
Dans les extraits choisis pour la séquence, l’instance narrative joue un rôle primordial. La narration à la première personne en est le pivot. Elle conduit le récit (doc B), elle apparaît dans le récit enchâssé (les différentes versions du vieux marin sur la cause de son oreille perdue dans le doc E), dans le livre à l’intérieur du livre (doc D), ou encore elle émerge dans les interventions de la narratrice-auteure fictive (doc C). Marque éminemment subjective et donc sujette à caution, elle met la fiction en question. Le livre est un piège dont il faut connaître les mécanismes pour échapper aux sirènes de l’illusion : bien lire, c’est savoir mener sa barque…
Finalement, aucune des versions données par le vieux marin n’est la bonne (doc E), ou alors toutes le sont. Une fiction est un mensonge, et le « clin d’œil » final, celui adressé « depuis l’autre côté de la mort » par le conteur à son auditeur fasciné, est aussi celui du narrateur-auteur à son lecteur. Les auteurs contribuent à une éducation à la lecture en instaurant les règles de connivence du lecteur expert. « Un grand écrivain est un grand lecteur qui tend des miroirs à ses lecteurs pour que, comme lui, ils deviennent re-créateurs d’œuvres. Lire s’apprend et, comme pour tout apprentissage, ce sont seulement les victoires sur des territoires hautement conquis qui s’appellent plaisir » (conclusion d’une parution récente de l’Association française pour la lecture consacrée à la maternelle, Premiers écrits ou l’Invention d’un regard, 2010). • Proposer les activités 4 et 5 p. 32.