La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Histoire des arts - arts appliqués et cultures artistiques / Tle voie professionnelle
Par Martine Troisfontaine, enseignante en arts appliqués et histoire des arts en lycée professionnel et professeure-relais au musée des Arts décoratifs
DOC A Lampe de bureau « Loïe Fuller », vers 1900.
DOC B Chaise « Clarice », Niki de Saint-Phalle, 1981-1982.
DOC C Siège « Portrait de César », Roger Tallon, 1967.
DOC D Siège « Homme », Ruth Francken, 1970.
DOC G Vase anthropomorphe, Jean et Jacqueline Lerat, 1975.
DOC H Fauteuil « Donna UP5 », pouf « UP6 », Gaetano Pesce, 1969.
DOC E Chiffonnier, André Groult, vers 1925.
DOC F Meuble à tiroirs « Pod of Drawers », Marc Newson, 1999.
Les deux objets illustrés par les documents A et B sont signés par leurs créateurs, deux sculpteurs. Le nom de Raoul Larche est lisible sur la lampe de bureau, et la chaise « Clarice », produite en édition limitée, porte l’inscription en creux, au dos, « E.E. Niki », pour Niki de Saint-Phalle. Sur cette même face, le fabricant Gérard Haligon a ajouté son tampon en losange. Le moule a été conçu à partir d’un prototype en plâtre peint réalisé par l’artiste elle-même.
« J’ai toujours aimé les juxtapositions qui créent une situation visuelle ambiguë ou une provocation psychologique. On attend seulement des sièges qu’ils soient d’appartenance et de formes non figuratives. En recevant figure humaine, le fauteuil Charly et la chaise Clarice, qui portent le nom de deux de mes amis, deviennent des “hôtes inattendus”, présents à leur manière. Ils confondent le siège et celui qui s’y assoit, mêlant les deux identités. J’aime aussi que Clarice et Charly rappellent des souvenirs de confort ou de gêne, comme lorsque, enfants, nous étions assis sur les genoux d’un adulte. » (Niki de Saint-Phalle.)
L’objet, surdimensionné, aux formes organiques et aux motifs et couleurs fantaisistes, a en effet un compagnon à sa hauteur, le fauteuil « Charly » présent aussi dans les collections des Arts Décoratifs. Le corps est objet, l’ornement est fonctionnel.
Ce besoin d’associer forme et fonction à un corps rend la danseuse américaine Loïe Fuller… lumineuse. Arrivée à Paris aux Folies-Bergère en 1892, elle a eu l’idée d’improviser une danse où les voiles de soie trop longs de son costume virevoltent autour de sa silhouette en jouant avec la lumière. Raoul Larche les transformera en abat-jour d’une lampe en bronze. Pour cette sculpture, qui fut admirée à l’Exposition universelle de Paris en 1900, il reçut une médaille d’or.
Ces quatre objets anthropomorphiques présentent une diversité formelle et technique révélatrice de la variété des intentions de leurs créateurs, comme un pied de nez à la standardisation… de l’image du corps.
Les sièges des documents C et D présentent deux hommes assis. Ils sont personnifiés, l’un par sa photographie, l’autre par ses proportions et sa musculature. Siège réalisé à partir d’un moulage en plâtre sur modèle vivant, cet homme-objet offre la protection de ses larges épaules dressées en appuie-tête, de sa musculature en saillie, à la texture lisse, monochrome et brillante, tendue et sensuelle. L’équilibre de sa position l’assoit en lévitation. Y sont inscrits la signature de Ruth Francken et le numéro de la série.
Tout autre est le propos de Roger Tallon lorsqu’il colle sur du bois contreplaqué la photographie en noir et blanc pelliculée de son ami César. Présenté à un concours pour l’aéroport d’Orly, ce siège fait partie d’une crèche imaginée par le sculpteur et le designer, dont les santons étaient des sièges-portraits de personnes célèbres de l’époque : de César à de Gaulle en passant par Mireille Mathieu et Brigitte Bardot. Cette réalisation, fruit de l’imagination et du travail commun des deux artistes, inscrit dans la mémoire l’amitié forte qui les unissait.
Quant aux documents G et H, ils proposent deux visions opposées du corps de la femme, l’une vase en grès naturel, l’autre fauteuil en mousse de polyuréthane expansée vêtue de jersey élastique rouge. Le « re-vêtement » galbe les formes rondes et fermes. Corps de la mère qui nous accueille, qui nous tend ses bras, ou symbole sexuel, l’objet est ouvert aux interprétations. Mais, quand Pesce ajoute un repose-pieds en forme de boulet attaché au fauteuil, le message est clair.
Le vase anthropomorphe, avec sa signature gravée sur la base du vase, « J&J Lerat », a été esquissé en 1972 par Jean Lerat et réalisé en 1974 avec la collaboration de son épouse pour la cuisson au feu de bois dans les fours du village de La Borne. Inspiré des Vénus préhistoriques, le corps distendu se fait vase, femme à la fleur de l’âge avec son visage bouquet. Le grain et la couleur du grès renforcent la sensualité du sein dévoilé ou suggéré sous une coulure de matière. De l’art au design, du symbole à l’objet, la dimension charnelle du corps s’inscrit dans la fonction.
Pièce unique, ce chiffonnier (doc E) a été créé par le décorateur français André Groult pour meubler la « chambre de Madame » du pavillon « Une ambassade française » dans le cadre de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels de 1925 à Paris. Il s’agit d’une réinterprétation anthropomorphique d’un petit meuble à tiroirs inventé au XVIIIe siècle pour y ranger les ouvrages de dame. « Galbé jusqu’à l’indécence » selon les termes de l’artiste, l’objet épouse les courbes féminines. Les deux tiroirs du haut évoquent les seins tandis que celui du bas hémisphérique laisse imaginer le ventre. La disposition rayonnante du placage en galuchat accentue l’effet des lignes sinueuses et l’emplacement des seins et du ventre.
Cette même forme ventrue faisant référence à certains meubles d’époque Louis XV a inspiré Marc Newson lorsqu’il réalisa le prototype de « Pod of Drawers » à Londres en 1987. Suivra une édition limitée à 10 exemplaires portant l’inscription « Basecraft Sydney 1999 » en dessous.
Connu pour ses meubles biomorphiques, le créateur a conçu une coque moulée. « Ce corps, explique-t-il, est comme recouvert d’une peau en feuilles d’aluminium. Les lignes dessinées par les jointures des plaques et ponctuées par les rivets apparaissent comme des coutures visibles, cicatrices d’un corps recousu. » L’élaboration fut aussi sophistiquée que celle d’une pièce d’orfèvrerie. Un an auparavant, Newson avait conçu une première pièce suivant cette même technique, la « Lockheed Lounge », chaise longue remarquée par Philippe Starck, qui la plaça dans le hall d’entrée du Paramount Hotel à New York. La « Lockheed Lounge » devint mythique lorsque Madonna s’allongea dessus dans son clip Rain.