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« DalÍ » au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 25 mars 2013.
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TDC n° 830 du 15 février 2002.
Le département des Arts de l’Islam : ouverture des nouveaux espaces au musée du Louvre à Paris
En lien avec « les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013
« Walid Raad, Préface à la première édition », au musée du Louvre du 19 janvier au 8 avril 2013.
En lien avec « Les arts de l’Islam »
TDC n° 1047 du 1er janvier 2013.Histoire / 1re
Par Thierry Widemann, chercheur en histoire à l’Institut stratégique de l’École militaire
DOC A Napoléon III, Histoire de Jules César, 1865-1866.
DOC B Statue de Vercingétorix par Aimé Millet, 1865.
DOC C Vercingétorix appelle les Gaulois à la défense d’Alaise, par François-Émile Ehrmann, 1869.
DOC D Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, par Lionel Royer, 1899.
DOC E Ernest Lavisse, La Nouvelle Première Année d’histoire de France, 1898.
Vercingétorix, défenseur de la patrie
DOC F G. Bruno, Le Tour de France par deux enfants, 1884.
DOC G Pline l’ancien, Histoire naturelle, 1er siècle. Livre XXX.
DOC H « Le roi consulte un vieux druide ». Gustave doré, illustration pour Peau d’âne, 1867.
DOC G René Goscinny et Albert Uderzo, Astérix chez les Bretons, 1966.
C’est avec Amédée Thierry (Histoire des Gaulois, 1828) puis Henri Martin (Histoire de France, commencée en 1833) que les Gaulois vont arriver sur le devant de la scène avec un grand succès populaire. Dans ces récits, la France est devenue l’héritière de la Gaule. Cette histoire n’est pas celle des érudits, comme Michelet ou Fustel de Coulanges, qui considèrent que seules l’Égypte, la Grèce et Rome représentent une Antiquité digne d’intérêt. C’est une histoire populaire qui a pour fonction de définir, ou de redéfinir, l’identité de la France. Le Second Empire accentuera cette vocation idéologique et y ajoutant une composante politique : justifier une forme de pouvoir.
Ainsi, Napoléon III encourage les publications sur l’Antiquité, crée des chaires à l’École des chartes et au Collège de France, et fonde un musée des Antiquités nationales au château de Saint-Germain-en-Laye. Lui-même entreprend d’écrire une Histoire de Jules César. Son objectif est de célébrer le rôle historique des hommes exceptionnels capables d’orienter le destin d’une nation, même au prix de guerres.
Il écrit ainsi dans sa préface : « Combien de luttes, de sang, d’années ne faudra-t-il pas encore pour que le bien que je voulais faire à l’humanité puisse se réaliser. » Le propos est délibérément idéologique et vise à justifier le césarisme. L’empereur met en place une équipe d’historiens, d’archéologues et d’officiers pour rendre compte de ce destin exemplaire. Le premier volume de son Histoire paraît en 1865. Il connaît un énorme succès, est traduit en huit langues, mais l’œuvre demeurera inachevée.
Dans cet extrait, Napoléon III souligne la nécessité d’accepter le prix du sang pour conduire le destin des peuples vers un meilleur avenir. S’il souligne que Vercingétorix mérite notre admiration, sa défaite n’en était pas moins indispensable au progrès de la civilisation. Si César avait perdu, les Gaulois, selon lui, auraient balayé la civilisation romaine, thèse pour le moins exagérée, mais qui permet d’ériger son héros en homme providentiel à l’échelle de l’histoire universelle. Alésia n’est donc plus seulement une bataille décisive, mais elle devient « un de ces événements suprêmes qui décident de la destinée des peuples ». Le propos de l’Empereur va bien au-delà de ce qu’écrivaient Amédée Thierry ou Henri Martin qui, certes, partageaient cette vision de la Rome civilisatrice, mais en soulignant que la pax romana avait respecté la spécificité gauloise.
On doit cette statue colossale commandée par Napoléon III au sculpteur Aimé Millet (1819-1891). Elle fut érigée près du village d’Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, sur le mont Auxois, site définitivement reconnu comme étant celui d’Alésia. Haute de 6,60 mètres, formée de tôles de cuivre repoussées, elle est rehaussée par un socle de granit de 7 mètres de haut, dessiné par Eugène Viollet-le-Duc.
Elle représente « une synthèse de nos antiquités nationales », comme l’écrit Joël Le Gall dans son livre sur Alésia (Alésia, Paris, Fayard, 1976), et correspond parfaitement à la représentation scientifique et imaginaire que l’on se faisait des Gaulois au milieu du xixe siècle. L’épée, le poignard et la cuirasse son copiés de trouvailles archéologiques du xixe siècle et datent de l’âge du bronze. Les braies sont entourées de bandelettes à l’image des molletières carolingiennes, les longs cheveux ont également un relent mérovingien, et la moustache était indissociable (aujourd’hui encore) de l’image du Gaulois, alors qu’à l’époque de Vercingétorix l’aristocratie gauloise avait, dans l’ensemble, abandonné cet ornement. Elle portait une chevelure mi-longue, très travaillée, dont témoignent les monnaies et la sculpture, ainsi qu’une mention de César qui précise que les Bretons (de Grande-Bretagne) portaient la moustache, ce qui laisserait entendre que ce n’était pas le cas des Celtes de Gaule. Le visage taciturne n’est pas celui d’un héros souffrant, tel qu’il apparaîtra dans les représentations après la défaite de 1870. Il s’agit en réalité d’un portrait de Napoléon III, dont le visage était assez sombre et le regard un peu absent depuis sa captivité à la forteresse de Ham.
François Ehrmann (1833-1910) est un peintre spécialisé dans les grandes scènes d’histoire et de mythologie gréco-romaine. Il traite ici Vercingétorix comme un héros de l’Antiquité : Hercule ou Thésée. Seules les braies (toujours serrées par des bandelettes du haut Moyen Âge) et la peau de bête évoquent l’aspect « barbare ». Dans cette œuvre romantique, la posture du héros, soulignée par le décor théâtral d’un ciel d’orage, domine un monde chaotique. Le caractère dramatique de la scène est accentué par la présence de personnages souffrants et suppliants, ainsi que par l’ombre inquiétante d’un vieillard à la tête couverte (peut-être une représentation de druide). Peinture d’exaltation patriotique, elle témoigne du lieu commun de la spécificité gauloise, un peu barbare, mais animée d’un courage à toute épreuve.
Lionel Royer (1852-1926) a participé comme engagé volontaire à la guerre de 1870. Il s’est imposé dans la peinture d’histoire que l’on pourrait qualifier de patriotique. Un de ses grands thèmes est le personnage de Jeanne d’Arc : on lui doit notamment la décoration de la basilique de Domrémy. Mais son Vercingétorix demeure son œuvre la plus connue.
Dans cette toile de grande dimension (321 x 482 cm), tout est composé de manière à montrer l’ascendant moral du vaincu sur le vainqueur, thème récurrent de la période qui suit la défaite française de 1870.
Sur un décor animé par le souffle d’Alésia en flammes, la noblesse de Vercingétorix tranche avec la morgue nonchalante de César. Le cheval blanc du chef gaulois, animé d’un mouvement de recul, dramatise la scène. Tandis que cet ensemble est violemment éclairé, César et ses légats sont en léger contre-jour. La pourpre du proconsul ainsi que les enseignes romaines dressées derrière lui soulignent l’arrogance du vainqueur. Un Gaulois entravé aux pieds de César annonce le destin qui attend le chef arverne. Selon les canons de l’époque, Vercingétorix est toujours représenté avec les cheveux longs et une cuirasse de l’âge du bronze (il portait en réalité une cotte de mailles). La tenue des légionnaires romains est inspirée des bas-reliefs de la colonne Trajane, alors que cette forme de cuirasse, la cuirasse dite « articulée » (lorica segmentata) date du début du Haut-Empire. Au milieu du ier siècle avant notre ère, le légionnaire, à l’instar du guerrier de l’aristocratie gauloise, portait la cotte de mailles, et un bouclier non pas rectangulaire, plus tardif, mais ovale.
Quant à la scène elle-même, Christian Goudineau (voir SAVOIR+) la considère comme improbable : dans l’état de tension qui devait régner dans le camp romain après le repli nécessairement incertain de l’armée de secours, il est impensable que Vercingétorix ait pu ainsi sortir de l’oppidum en armes et caracoler jusqu’à César sans être arrêté et immédiatement entravé. César, d’ailleurs, dans La Guerre des Gaules, ne précise pas que Vercingétorix a jeté ses armes à ses pieds : il se contente de dire que « les armes » ont été « projetées ». Il aurait vraisemblablement exigé que l’armement des défenseurs d’Alésia soit jeté du haut des remparts, ce qu’il avait imposé aux habitants de l’oppidum des Atuatuques (peut-être Namur) en 57 av. J.-C. Pour dramatiser la scène et compenser l’austérité du récit césarien, l’historiographie antique (Plutarque, Florus, Dion Cassius) a brodé sur l’événement.
Ernest Lavisse (1842-1922) était un universitaire connu et important de la IIIe République. Professeur à la Sorbonne, il dirigea et contribua à une grande Histoire de France qui porte son nom, en 17 volumes. Il écrivit également, à l’usage des écoliers, des manuels d’histoire et d’instruction civique. À l’origine, son Histoire de France commençait à Clovis, et ce n’est que tardivement qu’il ajouta un tome consacré à l’Antiquité. Dans ses manuels scolaires, s’il inscrit la France dans la continuité de la Gaule, c’est pour démontrer les bienfaits de la conquête romaine. Pour Lavisse comme pour Napoléon III, les Gaulois sont bien des barbares. La Gaule n’est pas composée de peuples, mais de « petits peuples », sans aucune idée de nation. Ils possèdent tous les attributs des barbares : absence de villes, de routes, peu d’agriculture, et, surtout, les druides, décrits comme des prêtres, se livrent aux sacrifices humains. Braves, et intelligents, ils n’en sont pas moins inconstants, car vaincus, ils se découragent facilement. Ce trait, souligné par Lavisse, représente l’un des principaux lieux communs caractérisant le barbare dans l’Antiquité : l’affliction dans l’échec. Tacite dit la même chose des Germains.
Publié en 1877, par G. Bruno, pseudonyme d’Augustine Fouillée, Le Tour de la France par deux enfants est un ouvrage pédagogique et patriotique qui raconte les aventures de deux orphelins de Lorraine parcourant la France avec leurs baluchons après la défaite de 1870. Forme populaire du roman initiatique, ils s’instruisent au gré des rencontres. C’est l’un des livres qui ont connu le plus de succès sous la IIIe République. Dans le passage consacré aux Gaulois, Vercingétorix est véritablement devenu un héros national. C’est une « funeste journée » qui a vu l’armée venant au secours d’Alésia défaite, et c’est parce que « la cause de la patrie » est perdue que Vercingétorix décide de se rendre, dans une geste « sublime ».
Le siège d’Alésia est explicitement associé à celui de Paris par les Allemands. Le livre est révélateur d’une tendance qui ira en s’amplifiant : l’aspect civilisateur des Romains s’estompe au profit de leur nature d’envahisseurs. De là s’élabore une identification des Romains aux Allemands. Sedan et Paris assiégés évoquent Alésia, et la figure de Gambetta rejoint celle de Vercingétorix, premier grand résistant de l’histoire nationale.
Ce texte de Pline l’Ancien (23-79) (doc G) est à l’origine de la représentation du druide en prêtre vêtu de blanc, pratiquant la magie, vivant dans les profondeurs de la forêt et cueillant du gui avec une serpe d’or. Copié par les moines du Moyen Âge, recopié puis imprimé, ce passage a établi le mythe du druide pour deux mille ans. On le retrouve dans des tableaux et de nombreuses gravures du xixe siècle (doc H), et jusqu’à nos jours, notamment dans cette bande dessinée (doc I) où l’on voit le druide Panoramix doté des attributs décrits par l’écrivain romain.
Or, ce texte a été tiré de son contexte, et de plus, mal lu. Pline ne dit nullement que les druides sont des prêtres qui montent dans les arbres pour y cueillir du gui. Décrivant une cérémonie religieuse, présidée par un druide, il indique qu’au cours de celle-ci « un prêtre [sacerdos] paré d’un vêtement blanc monte dans l’arbre ». Selon Jean-Louis Brunaux, pour comprendre la fonction réelle des druides, il faut remonter à des témoignages beaucoup plus anciens : ceux des philosophes grecs. Pour Strabon ou Diodore de Sicile, les druides ne sont ni des sacrificateurs ni des prêtres. Diogène Laërce mentionne qu’ils sont chargés d’un enseignement moral et qu’ils exerçaient la justice. Pour Poseidonios d’Apamée (un Grec de Rhodes qui a sillonné la Gaule vers 110 av. J.-C.), le savant de l’Antiquité qui a le mieux étudié et compris leur fonction, ce sont avant tout des philosophes qui pratiquaient l’ensemble des sciences de la nature, la philosophie morale et politique, qui exerçaient la justice à l’échelle de la Gaule, et s’ils œuvraient dans le domaine religieux, c’était non pas au titre de prêtres mais de théologiens.