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Tahiti : du mythe à la réalité

Géographie / 4e-3e

Par Anne Frémont-Vanacore, professeure de géographie en classes préparatoires

DOCUMENTS

L’image rêvée de Tahiti

DOC A Paul Gauguin, Nave Nave Moe, 1894

DOC B Lettre de Gauguin à sa femme Mette, février 1890, citée dans J.-F. Staszak, « Voyage et circulation des images : du Tahiti de Loti et Gauguin à celui des voyagistes », in « Le siècle du voyage », Sociétés & représentations, n° 21, 2006/1.

DOC C Jean-François Staszak, « Voyage et circulation des images : du Tahiti de Loti et Gauguin à celui des voyagistes », in « Le siècle du voyage », Sociétés & représentations, n° 21, 2006/1.

Tahiti, une destination touristique de choix

DOC D Présentation de Tahiti et ses îles sur le site internet www.tahiti-tourisme.fr

DOC E Provenance des touristes en Polynésie en 2009

DOC F L’aéroport de Papeete-Faa’a

DOC G Un paysage touristique tahitien

Une réalité moins idyllique

DOC H Indicateurs démographiques et économiques

DOC I Un habitat précaire à Papeete

ANALYSES DES DOCUMENTS

L’image rêvée de Tahiti

Docs A et B • Paul Gauguin a peint cette toile en France après son premier séjour à Tahiti (1891-1893). L’atmosphère paisible qui en émane entre en écho avec le texte qui témoigne des aspirations de Gauguin avant son premier voyage. Y figurent tous les ingrédients constitutifs de la perception occidentale des îles tropicales du Pacifique, dont Tahiti constitue l’archétype. Des paysages enchanteurs, associant une eau transparente et calme, un volcan endormi et une végétation luxuriante et colorée donnent de Tahiti une image de paradis terrestre et d’harmonie. La posture des différents personnages, paisiblement assis et rêveurs, ou, au loin, semblant danser au rythme de molles ondulations musicales, renvoie cette impression. Leurs vêtements, légers et colorés, témoignent de la chaleur tropicale, certes, mais tempérée par la fraîcheur de l’eau, l’humidité insulaire et la végétation ombreuse. Un vague érotisme d’inspiration biblique émane de la quasi-nudité des personnages, de cette Ève qui semble hésiter à croquer la pomme, et des formes serpentines de la fleur du premier plan. Ces allusions à la Bible inscrivent le Tahiti imaginé et peint par Gauguin dans un héritage médiéval qui place le paradis terrestre dans un lointain inaccessible et fantasmé, aux antipodes aussi bien géographiques que physiques (climat, couleurs, atmosphère…) d’un Occident assimilé à une vallée de larmes, où l’humanité expie la faute originelle. Cette représentation inverse de l’Europe se retrouve d’ailleurs dans la lettre de Gauguin (doc B), qui oppose l’harmonie tahitienne à l’aliénation due à « la lutte européenne après l’argent ».

Doc C Ce texte précise le rôle de Gauguin dans l’imaginaire occidental attaché aux îles polynésiennes. Il l’inscrit dans une continuité, et non comme une réelle nouveauté (voir les références bibliques au paradis du doc A). Le grand peintre français, source incontournable de l’iconographie occidentale de la Polynésie, est en fait l’illustrateur inspiré d’une idée ancienne. D’un point de vue méthodologique, on peut comparer l’extrait de la brochure de Tahiti Tourisme avec les docs A et G. Les termes de la brochure touristique sont identiques à ceux utilisés pour décrire le tableau.
L’expression « carte postale authentique » peut être analysée : les touristes à Tahiti ont l’impression d’être transportés dans une toile de Gauguin ou dans une carte postale, donc dans un paysage idéal, qu’ils sont d’ailleurs invités à fixer sur la pellicule (« moments courts mais intenses à fixer dans la mémoire des vacances »), se faisant alors eux-mêmes les auteurs d’un tableau de Gauguin ou d’une carte postale. Mais un regard aussi téléguidé et stéréotypé est-il encore « authentique » ? La pratique touristique entre ainsi, à Tahiti plus qu’ailleurs sans doute, dans une sorte de codification et de canalisation du regard. L’important n’est pas tant de voir et de connaître l’île que d’y retrouver une toile de Gauguin ou une carte postale.

Tahiti, une destination touristique de choix

Doc D • Ce document est extrait du site internet de l’organisme chargé de la promotion du tourisme à destination de Tahiti. Originale, la représentation choisie met l’océan Pacifique presque au centre du planisphère, ce qui est paradoxal au vu du caractère périphérique, marginal de la Polynésie française, dans l’espace français comme mondial. Le nom seul de Tahiti, au pouvoir évocateur si fort, apparaît trois fois sur la carte, comme un leitmotiv, au détriment de celui de toutes les autres îles. Les lignes aériennes reproduites rendent compte des clientèles ciblées par le tourisme polynésien en raison de la relative proximité des marchés américain, asiatique et océanien et de l’éloignement encore plus grand de la France métropolitaine, avec laquelle le lien, politique et affectif, est cependant réaffirmé : « mère patrie […] située presque aux antipodes ». La carte comme le texte insistent sur l’éloignement, l’isolement et l’insularité qui participent du mythe et de l’exotisme, en garantissant un dépaysement absolu par rapport à un environnement trépidant et sans charme, désigné par l’expression « grands pôles économiques et politiques », dont la sécheresse réaliste tranche avec la poésie de l’expression « poussières d’étoiles ». L’éloignement est d’abord perçu du fait du temps de trajet aérien très long : d’après Jean-Christophe Gay, 40 % des touristes font plus de vingt heures d’avion pour se rendre en Polynésie.
Néanmoins, la seconde partie du texte nuance le propos. Le touriste international, s’il est friand d’exotisme, fuit le danger et l’inconfort : même à des milliers de kilomètres des continents, il veut retrouver les normes de confort occidentales, notamment sanitaires, mises en bonne position, après internet, archétype de la modernité et outil par excellence avec le satellite de l’affranchissement des distances. Le retour aux sources n’est pas pour autant un retour à l’âge de pierre…

DOC E • Un certain nombre des spécificités du tourisme à destination de la Polynésie française apparaissent dans ce tableau. Notons tout d’abord la faiblesse des flux, à l’image d’une France d’outre-mer « sous-touristifiée » (Gay) : en 2009, la collectivité n’accueille que 160 000 visiteurs environ, chiffre dérisoire, y compris par rapport à la Martinique et à la Réunion (de 400 à 500 000 touristes par an). Tahiti est la destination la moins fréquentée du Pacifique tropical : Hawaii accueille trente fois plus de touristes, les Fidji deux fois plus.
L’origine des touristes est plus diversifiée que dans les autres îles tropicales françaises, en raison de l’énorme distance qui sépare Tahiti de la métropole et du moindre éloignement des régions émettrices de l’aire Pacifique (50 % des flux). La clientèle française y constitue environ un quart des touristes, contre les trois quarts dans les Antilles françaises. L’image particulière de Tahiti explique cependant la présence plus marquée des Européens non français : 21 % en Polynésie contre de 3 à 5 % à la Réunion et aux Antilles. Enfin, le tourisme de croisière s’y affirme timidement (19 % des touristes). Il s’agit de croisières basées, avec arrivée par avion et transit à Tahiti, avant départ pour la visite des autres îles : là encore, Tahiti joue un rôle de plaque tournante obligée du tourisme en Polynésie, avant redistribution vers le reste de l’archipel.

DOC F • L’aéroport international est une condition sine qua non du développement touristique dans les régions éloignées des grands pôles émetteurs de touristes internationaux, a fortiori s’il s’agit d’îles situées au milieu des océans : Papeete, la capitale de Tahiti, est la seule ville à 4 000 km à la ronde. Sur la côte nord-est, à l’ouest de Papeete, bâti en 1960-1961, l’aéroport de Faa’a a nécessité la construction d’importants terre-pleins, gagnés sur la mer, qui rendent compte de l’exiguïté de la frange littorale de cette île montagneuse. Il a constitué le point de départ de l’essor du tourisme international à Tahiti. Des hôtels de luxe ont très rapidement été construits par la suite, d’abord à Tahiti, puis dans les îles environnantes proches comme Moorea et Bora Bora : Tahiti ne concentre plus aujourd’hui que 36 % de la capacité hôtelière de la Polynésie française, mais la présence de l’aéroport lui permet d’être la « porte d’entrée exclusive de la collectivité » (Gay) et d’être l’île la plus visitée.

DOC G • Si l’essentiel des bungalows sur pilotis se situe à Bora Bora, on en trouve aussi à Tahiti, comme le montre cette photographie de l’hôtel InterContinental, situé à Faa’a et d’une construction contemporaine de celle de l’aéroport. Cette image de Tahiti n’est pas celle d’une nature exubérante et paradisiaque, même si le bleu des eaux du lagon et les cocotiers n’ont pas été oubliés. Il s’agit d’un paysage construit conformément aux attentes des touristes, où l’hôtel, ses bungalows et équipements comme la piscine reproduisent l’île et le lagon, en en réservant l’usage exclusif à ses clients. L’île constitue dans l’imaginaire occidental un espace de refuge, de retour aux origines, dans le sein maternel, comme l’évoque Michel Tournier dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Le retour aux sources est ici assuré à divers niveaux, de l’île Tahiti à l’île que constitue chacun des bungalows individuels, en passant par l’île artificielle sur laquelle ces derniers ont été construits. Le balcon de chaque bungalow, donnant sur la mer, assure le face-à-face avec les éléments marins, agrémenté de plus d’une vue sur l’île de Moorea, qui ponctue heureusement les inévitables photographies de coucher de soleil…

Une réalité moins idyllique

DOC H • Ces statistiques rendent compte de l’appartenance de la Polynésie à un pays développé, la France, ce qui détermine des similarités : une faible mortalité infantile, un PIB par habitant élevé par rapport aux îles touristiques tropicales indépendantes (ce qui constitue un handicap dans un contexte de plus en plus concurrentiel).
Les autres indicateurs révèlent pourtant d’importantes disparités avec la métropole, ce dont témoigne aussi le doc I. La Polynésie présente les caractéristiques d’un faible niveau de développement : la jeunesse de la population, un PIB par habitant moitié moindre que celui de la métropole, un taux de chômage plus élevé et une forte dépendance aux importations. Cette dernière s’explique par la faible valeur ajoutée des exportations polynésiennes, toutes issues du secteur primaire, et donc d’une économie insuffisamment diversifiée, et essentiellement destinées à la France, dans une logique de persistance de fait de l’exclusif colonial. Le tourisme contribue en partie à cette dépendance, car il nécessite l’importation de denrées et de biens de consommation nécessaires aux touristes mais produits à l’étranger.