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La ville entre réalité et imaginaire

Pratiques artistiques et histoire des arts - géographie - français / cycle 3

Par Martine Viet, conseillère pédagogique en arts visuels

DOCUMENTS

La mobilité d’une ville

DOC A Virgilio Marchi, Ville fantastique, édifice pour une place, 1919.

La maquette du Centre américain

DOC B Frank Owen Gehry, maquette du Centre américain de Paris, 1988.

Une ville bien pensée…

DOC C Koen De Poorter, Pieter Gaudesaboos (ill.), Créacité, Milan Jeunesse, 2008.

 Le Paris des Zéfirottes

DOC D Claude Ponti, La Nuit des Zéfirottes, L’École des loisirs, 2006.

ANALYSES DES DOCUMENTS

La mobilité d’une ville

Cette peinture figure dans le document réalisé par l’équipe de l’architecte Jean Nouvel, dans le cadre de la consultation pour la métropole du Grand Paris du XXIe siècle, sous le titre « La mobilité, essence de la ville moderne ». Or elle date de 1919 ! Elle fait partie d’un ensemble de vues futuristes de la ville créé par l’architecte italien Virgilio Marchi (1895-1960). La construction architecturale qui domine la composition est une pure forme sculpturale abstraite. Véritable nœud de communications, elle est constituée d’un réseau de viaducs, de ponts, de tunnels, de passerelles aériennes, d’escaliers qui s’échelonnent à différents niveaux. Virgilio Marchi exalte le dynamisme de la ville moderne. Il exacerbe la mobilité. Dans cette toile, tout est mouvement. Toutes les échelles de vitesse sont conjuguées, de celles des différents moyens de transport (automobiles, tramways, véhicules aériens) à celle plus lente mais nerveuse des piétons, petites silhouettes rapidement esquissées qui fourmillent dans cet ensemble monumental. Le choix plastique des lignes, sinueuses, courbes, le rythme des couleurs, notamment la répartition des surfaces blanches, participent de ce grand tourbillon qui ne manque pas d’un certain lyrisme. Parallèlement au groupe de peintures, pure conception imaginaire et visionnaire de l’architecture, l’artiste a pensé un ensemble de projets réalistes avec à l’appui des dessins techniques, projets de chemin de fer aérien, d’usines, d’hôtels, d’immeubles de logements locatifs.
Virgilio Marchi est proche d’un des mouvements d’avant-garde du début du XXe siècle : le futurisme. Avant-garde très particulière : les artistes qui s’en réclament se donnent une mission sociale, veulent participer au progrès mondial. Ils s’expriment par la peinture, mais également par des projets architecturaux de villes nouvelles, et organisent des manifestations publiques parfois très vives. Leurs actions et productions s’accompagnent de textes, véritables manifestes par lesquels ils annoncent un programme qui déborde largement le champ artistique. Le fondateur du mouvement, le poète Filippo Tommaso Marinetti, théorise le nouveau statut de l’artiste futuriste en cette période d’apparition de la civilisation industrielle. Dans son premier manifeste publié en 1909, qui marque le début du mouvement, Marinetti exalte la modernité et lance une nouvelle esthétique de la vitesse : « Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. » Ce violent besoin de modernité, qui s’appuie sur l’exaltation des métropoles urbaines, des machines, des moyens de transport, se manifeste chez tous les peintres du groupe. En témoignent les sujets de leurs œuvres, qu’il est intéressant de présenter aux élèves parallèlement aux constructions de Virgilio Marchi : Giacomo Balla, spécialiste des villes où l’automobile parcourt l’espace à toute vitesse (Speeding Automobile, 1912) ; Gino Severini, fasciné par les transports rapides de la ville moderne (Train de banlieue arrivant à Paris, 1915) ; Umberto Boccioni (La ville qui monte, 1910 ; Le bruit de la ville entre dans les maisons, 1911) ; Luigi Russolo (Dynamisme d’une automobile, 1912-1913) ; Carlo Carrà (Ce que le tram m’a dit, 1910-1911). • Proposer l’activité 1 dans TDC, « Villes imaginaires », no 1019, 1er septembre 2011, p. 32.

La maquette du Centre américain

L’architecture est un art d’équilibre entre réalité et imaginaire. Tout bâtiment est ancré dans le réel de par sa fonction, de par les contraintes économiques, politiques et sociales qui s’imposent à l’architecte. Mais à l’origine il est toujours le fruit de l’imagination du professionnel. Frank Owen Gehry, architecte américano-canadien connu par le très célèbre musée Guggenheim de Bilbao, a accentué cette dimension de création. Ses bâtiments, facilement identifiables, sont de véritables sculptures dans l’espace. Les formes rectilignes et orthogonales sont abandonnées au profit de volumes à l’allure spontanée et ludique. Les lignes sont souples, fluides, sinueuses. Elles sont habillées des matériaux les plus divers, notamment l’acier inoxydable et le titane qui provoquent d’extraordinaires jeux de lumière. Gehry est en effet très lié au monde des artistes. Avec Claes Oldenburg, collaborateur de longue date, il a conçu entre 1985 et 1991 le Chiat/Day Building, immeuble de bureaux du quartier de Venice à Los Angeles en Californie. On y reconnaît le style d’Oldenburg dans la paire de jumelles géante qui abrite deux petites salles de conférence.
L’American Center de Paris, dédié aujourd’hui à la Cinémathèque française, a été créé en 1993. La notion de toit et de mur est bousculée – Gehry parle du « chahut des toits parisiens » –, les volumes sont fragmentés, les lignes s’inclinent, brisant la structure traditionnelle du bâtiment. Les espaces intérieurs jouent avec les plans inclinés et présentent une multitude de niveaux imbriqués. Ce bâtiment a été conçu à partir d’esquisses rapides et de maquettes de glaise manipulées par l’architecte comme des sculptures. Les formes se font de plus en plus fantaisistes dans les réalisations les plus récentes. La « peau » de l’Experience Music Project de Seattle, aux États-Unis, centre culturel, salle de concerts, musée de science-fiction ouvert en 2000, est constituée de 4 000 panneaux d’acier inoxydable ou d’aluminium découpés individuellement et mis en forme par ordinateur. Les volutes de titane entremêlées de l’hôtel Marqués de Riscal en Espagne s’enroulent autour de boîtes de pierre. La lumière selon les moments de la journée joue sur ce tumulte métallique.
Frank Owen Gehry appartient à un groupe d’architectes qualifiés de « déconstructivistes » : Zaha Hadid a inauguré l’Opéra de Canton en Chine le 25 février 2011 ; Daniel Libeskind est le concepteur du Musée juif de Berlin ; les « folies » rouges de Bernard Tschumi rythment l’espace du parc de la Villette, à Paris. Les édifices des déconstructivistes refusent la géométrie traditionnelle au profit de l’éclatement des formes. Les murs s’inclinent, les matériaux divers sont juxtaposés. Tous revendiquent une posture artistique proche de l’art contemporain et ont une pratique gestuelle originale. Gehry élabore la forme de ses bâtiments en travaillant à la main de petites sculptures qui sont ensuite numérisées. Zaha Hadid passe parfois par une étape de pliage voire de froissement de papier. Dans tous les cas, le recours à l’outil informatique permet l’élaboration de formes extrêmement complexes.
L’étude de la maquette de l’American Center, associée à la présentation d’autres constructions d’aujourd’hui, constitue une première sensibilisation à l’architecture contemporaine. On peut également aborder, dans le cadre de ce travail, les différents types de représentation d’une ville : maquette, photographie, dessin, peinture, plan, texte descriptif, visite virtuelle. Il est intéressant de rapprocher architectes et auteurs de bande dessinée (François Schuiten, Benoît Peeters et l’univers fascinant des Cités obscures). Ces deux types de créateurs sont fondamentalement des visionnaires des villes du futur. L’exposition « Archi & BD, la ville dessinée », en 2010 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, l’a tout récemment mis en lumière. • Proposer l’activité 2, p. 32.

Une ville bien pensée…

Avec l’album Créacité qui commence par la formule magique « Il était une fois… », nous entrons dans le monde merveilleux du conte. Une nouvelle version du Petit Poucet ? Pourtant quoi de plus réaliste et actuel que la question des moyens de transport, des zones commerciales, des espaces verts d’une ville, de l’afflux des touristes ? Bien que pauvres, le bûcheron et ses trois fils mènent une vie heureuse, et quand chacun des fils, à l’âge de 18 ans, quitte la maison, c’est sans angoisse : il va découvrir le vaste monde et y construire sa ville. Celle de Loïc, le fils aîné, se développe autour d’« un poireau qui serait magiquement tombé du ciel » et qui attire de nombreux touristes. La principale préoccupation de Thomas est de protéger les habitants de sa ville de l’attaque de treize féroces bandits, pas si terribles en fait… La démarche de Simon, le plus jeune, est différente. Alors que les villes de ses frères se sont développées au gré des événements, Simon réfléchit longuement avant d’agir. Il analyse les imperfections de Loïcville et de Thomasville (magasins éloignés les uns des autres, afflux de véhicules, manque d’espaces verts) avant de concevoir sa ville idéale d’une façon rigoureuse, logique, cohérente, « une ville propre, pratique et bien ordonnée ». Il en dessine les plans, six grands ensembles ayant chacun une fonction bien précise : habitations, espace vert, loisirs, surfaces commerciales, usines, école et église. Tout est pensé pour le bonheur des habitants. Mais Simon pense seul… Une catastrophe arrive au bon moment. Il va devoir tenir compte cette fois des remarques et des demandes des autres.
Sa démarche peut être rapprochée de celle de nombreux penseurs qui dans le monde entier ont réfléchi à ce que pourrait être la ville idéale. Thomas More, grand humaniste anglais, imagine l’île d’Utopie à la Renaissance, île de nulle part où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux. Dans son ouvrage publié en 1516, la description de ce lieu parfait est précédée d’une critique de l’Angleterre à cette époque. Son île restera construction imaginaire. Par contre Jean-Baptiste Godin, au XIXe siècle, réussira à bâtir avec le Familistère de Guise la cité idéale qu’il a imaginée pour le bien de ses ouvriers. Les travaux dureront une vingtaine d’années, car Godin ajustera constamment sa théorie à la pratique.
L’album Créacité, de grand format, est extrêmement soigné. Rien n’est laissé au hasard. La mise en page, la conception graphique, les illustrations, la typographie forment un ensemble d’une rare cohérence. Les illustrations de Pieter Gaudesaboos, designer, illustrateur et graphiste, font partie intégrante de la narration. Il décline une forme géométrique de base, le rectangle, qu’une variété de détails permet d’identifier à une église, un immeuble, une usine, un commerce… Les très nombreuses constructions, présentées de face, sont juxtaposées dans une composition rigoureuse qui rejette tout effet de perspective. Ce sont des aplats de couleurs vives, dépourvus de traits de contour. Le dynamisme des personnages de très petite taille, eux-mêmes géométrisés, contraste avec la composition statique de l’architecture.
On peut, à partir de cet album, organiser une réflexion sur les grandes villes d’aujourd’hui, leur développement, leurs difficultés de fonctionnement. On consultera à cet effet le documentaire de Michel Le Duc et Nathalie Tordjman, La Ville à petits pas (illustrations d’Yves Calarnou) paru chez Actes Sud Junior en 2003. Mais c’est avant tout une œuvre de littérature destinée au plaisir de lire. Toute la fraîcheur, l’humour, la fantaisie du récit et des images doivent être conservés. • Proposer l’activité 3, p. 32.

Le Paris des Zéfirottes

On sait combien le monde de Claude Ponti navigue entre réalité et imaginaire. Dans son album La Nuit des Zéfirottes, M’bo, la peluche préférée d’Adèle, personnage fétiche de l’auteur, est le narrateur. Deux choses extraordinaires lui arrivent à la suite de la prise d’« une giclée de magie perdue » : la peluche parle et va enfin pouvoir découvrir Paris, « la plus grande immense ville capitale du monde », qu’elle ne connaissait qu’en regardant par la lucarne de la chambre, dans des films ou dans des livres. Elle entraîne le lecteur dans la visite d’un Paris étrange, mi-réel, mi-imaginaire. Paris réel, avec ses immeubles, ses monuments, ses jardins que Claude Ponti cite précisément dans le texte et représente en multipliant les points de vue : une vue panoramique de Paris de très grand format, une vue plongeante du haut des tours de Notre-Dame, une vue frontale d’immeubles et une vue souterraine en coupe qui situe parking souterrain, métro, RER, catacombes… Paris imaginaire, avec un dédale de tunnels dans les murs des maisons et des monuments, sous les rues, des centres d’observation ZND et, « très loin en dessous du plus profond du tout-dessous », les villes souterraines secrètes construites par le peuple des Zéfirottes. Une population de petites créatures merveilleuses, dynamiques, solidaires qui permet à Paris (et même aux villes du monde entier) de ne pas se dégonfler. Les deux Paris sont tellement enchevêtrés qu’ils constituent une autre réalité, une surréalité qui plonge le lecteur dans un ailleurs merveilleux.
Le personnage symbolique de ce nouveau monde est Adèle. Adèle existe, « en vrai ». Elle habite Paris, c’est la fille de Claude Ponti. Mais elle est également personnage de fiction, héroïne de ses albums. Cette fois elle est transformée en Zéfirotte, sous le nom de Burle-Bise. Seul cet être d’exception mi-réel, mi-imaginaire peut sauver Paris de la terrible mauvaise herbe. Dans le document reproduit, on voit comment cette dernière a envahi les sculptures de la capitale. Celles-ci restent cependant identifiables : Diane chasseresse de Louis-Auguste Lévêque et L’Échiquier de Germaine Richier dans le jardin des Tuileries ; L’Oiseau de feu de Niki de Saint Phalle, qui appartient à l’ensemble de la fontaine Stravinsky sur la place Stravinsky près du Centre Pompidou. La comparaison avec des photographies documentaires permet de relever quelques écarts : la position du bras gauche de Diane a été modifiée, son carquois a disparu ; la création de Germaine Richier comporte en réalité cinq éléments.
D’autres procédés sont utilisés par l’auteur-illustrateur pour créer le merveilleux : rapprocher deux réalités géographiques (Paris sous les glaces, Paris en ruine envahi par la forêt vierge) ; déplacer dans le temps (Paris ville-montagne au Moyen Âge) ; mettre en œuvre un projet non réalisé (le projet napoléonien de la fontaine destinée à la place de la Bastille, un éléphant portant une tour) ; faire référence à un auteur-illustrateur, maître de l’anticipation et en même temps historien de Paris (Paris Robida). On retrouve ce même enchevêtrement de la réalité et de l’imaginaire dans le texte : Notre-Dame de Paris, la tour Eiffel, l’Arche de la Défense côtoient « le square Albert-Duronquarré », ce square où vit Georges Lebanc (voir l’album Georges Lebanc du même auteur, édité à L’École des loisirs).
Cet album de littérature de jeunesse n’est pas un manuel de lecture. Il sera présenté avec le souci de développer chez l’élève le plaisir de lire, le principal objectif étant de le faire entrer dans ce monde du merveilleux, de lui donner l’envie de fouiller le texte et les images, d’ouvrir et de rouvrir à plusieurs reprises le livre. L’inciter à aller du détail à la totalité, de l’ensemble à l’élément, à passer du récit à l’image. • Proposer l’activité 4, p. 32.