La revue TDC propose tous les quinze jours un dossier complet consacré à un thème à dominante arts, littérature, histoire, géographie, sciences ou éducation à la citoyenneté.
Le printemps de la Renaissance : la sculpture et les arts à Florence, 1400-1460, au musée du Louvre
Du 26 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Humanisme et Renaissance »
TDC n° 1039 du 1er septembre 2012
Georges Braque au Grand-Palais
Du 18 septembre 2013 au 6 janvier 2014
En lien avec « Le cubisme »
TDC n° 940 du 15 septembre 2007Français - histoire des arts / 3e-2de
Par Vanessa Padioleau, docteur en langues et littératures anciennes, professeure à l’École de management en alternance de Vendée, formatrice à l’AFPIA Ouest
DOC A La Saline royale d’Arc-et-Senans, 1775. Dessin de Claude-Nicolas Ledoux, gravure de Pierre-Gabriel Berthault, 1804.
DOC B Louis-Sébastien Mercier, L’An 2440, rêve s’il en fut jamais, 1786.
Un système communautaire et autarcique
DOC C Tony Moilin, Paris en l’an 2000, 1869.
Le fouriérisme, une utopie socialiste
DOC D Le phalanstère de Charles Fourier. Lithographie de Charles-François Daubigny, 1847.
DOCS E et F Jules Verne, Les Cinq Cents Millions de la Begum, 1879.
DOC G et H Émile Zola, Travail, in Les Quatre Évangiles, 1901.
La première expérience d’utopie sociale
DOC I Le Familistère de Guise réalisé par Jean-Baptiste-André Godin, 1860-1880.
Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) est commissaire aux salines en 1771 puis architecte de Louis XV en 1773. Il a l’idée du projet de la ville de Chaux en visitant différents sites ayant la même fonction. Après un premier projet à plan carré, rejeté pour des raisons d’hygiène et de sécurité, il élabore ce projet à plan elliptique supposé réduire les dangers du feu et dont la forme évoque la course du Soleil. La moitié du plan seulement sera réalisée, formant une semi-ellipse. La construction de la saline entre les villages d’Arc et de Senans, à proximité de la forêt de Chaux, s’étend de 1775 à 1778. La manufacture transforme les saumures pour en restituer le sel par évaporation de l’eau. Les choix architecturaux révèlent les préoccupations socio-économiques de l’époque. Tout est conçu pour rationaliser les déplacements des ouvriers et augmenter la productivité selon une organisation autarcique. Les bâtiments de travail sont proches des habitations. Ainsi, concentrés sur leur travail, les ouvriers vivent en vase clos, d’autant plus que le site est entouré d’un mur d’enceinte afin d’éviter les vols de sel. Leurs jardins potagers assurent une autosuffisance alimentaire. Le bâtiment d’entrée (en bas de l’image, au centre) abrite les services administratifs et religieux. De chaque côté de ce bâtiment se situent, sur le demi-cercle, la tonnellerie (à gauche) et la maréchalerie (à droite), puis des logements pour les ouvriers (qu’ils perdent en même temps que leur emploi) et des entrepôts. La disposition des bâtiments est centripète : ils convergent vers la maison du directeur, bâtiment à colonnades au centre de la saline (dans l’alignement de l’entrée), siège du pouvoir social et religieux (s’y trouve aussi la chapelle). L’architecte a imaginé une grande variété de constructions : marché, bains publics, église, maison de gymnastique et aire de canotage, écoles, université, hospice, maisons pour les artisans et les artistes, ateliers pour les ouvriers de la forêt, maison de convalescence, de tolérance, ainsi que des bâtiments plus moralisateurs à la gloire des vertus humaines : un temple de la vertu, un temple de la paix, un temple de mémoire consacré à la gloire des femmes, une maison d’éducation. Il avait même prévu la construction d’un sanctuaire dédié au culte de l’Être suprême, selon les principes révolutionnaires.
Ce projet de Ledoux, exemplaire de l’architecture industrielle du siècle des Lumières, entendait combiner usine modèle et ville idéale. Il reflète les idées de Jean-Jacques Rousseau qui, pour renouer les liens de la société avec la nature, prône les vertus de la ville à la campagne et l’isolement, loin des tentations urbaines. Ledoux avait prévu de réaliser des bâtiments selon les principes de ce qu’on appelait l’architecture « parlante », typique des Lumières, selon laquelle la forme du bâtiment devait en exprimer la fonction. La saline a fonctionné jusqu’en 1895. Aujourd’hui le lieu est classé au patrimoine mondial de l’Unesco.
Louis-Sébastien Mercier (1740-1814) offre dans L’An 2440, rêve s’il en fut jamais (1786) une vision de Paris différente de celle de la ville qu’il connaît. Paris est alors en pleine construction (les Tuileries, le Louvre). L’insalubrité et le manque d’hygiène sont flagrants dans la capitale, les maladies courantes. Mercier évoque dans L’An 2440 un Paris assaini, utopique, offrant des conditions de vie idéales.
Ce véritable roman d’anticipation, critique déguisée de la société sous Louis XVI, met en scène un personnage qui, réveillé d’un sommeil de 670 ans, se retrouve en l’an 2440 et découvre un Paris idéal, conforme aux aspirations des philosophes des Lumières. Il parcourt une ville achevée, aux places spacieuses et aux larges avenues pour une circulation fluide, agrémentées de fontaines où coule sans fin une eau pure, signe du souci hygiéniste de Mercier, préoccupation des urbanistes au siècle des Lumières qui se développera avec les théories hygiénistes du xixe siècle. Les maisons diffèrent des masures que les ruelles de Paris abritaient alors : grâce au ruisseau limpide qui court dans les rues, celles-ci sont saines et propres. Chacune équipée d’une terrasse, les maisons, vues du ciel, ressemblent à un vaste jardin fleuri. Ces jardins offrent de plus la possibilité d’avoir son espace vert privatif, ce qui favorise l’autarcie.
Les termes évaluatifs soulignent l’omniprésence de l’eau : les adjectifs insistent sur sa pureté. Les adverbes et les superlatifs renforcent l’idée qu’il s’agit de l’élément vital par excellence.
La ville imaginaire, intemporelle et paradisiaque accède au statut de cité idéale, s’opposant au portrait alarmant de Paris dressé par Mercier dans Tableau de Paris (1781) où il décrit la ville telle qu’il la voit tous les jours.
Tony Moilin (1832-1871), médecin et homme politique fusillé pour son soutien à la Commune, a imaginé, comme Mercier, un Paris différent de celui qu’il connaît. L’ouvrage Paris en l’an 2000 paraît en 1869, époque où les travaux de rénovation de la capitale (1852-1870) lancés par le baron Haussmann ne sont pas encore achevés. Moilin décrit dans cette utopie sociale les travaux qu’il juge nécessaires pour faciliter la vie des Parisiens. Il explique comment les architectes, sur ordre du gouvernement socialiste, ont relié les habitations et les bâtiments afin de permettre une circulation à couvert dans toute la cité. Ce principe de bâtiments communicants s’applique dans les autres villes de France.
Ces maisons modèles sont conçues selon un plan carré, évidé au centre afin d’y placer des cours et/ou des jardins. Tous les étages communiquent : au premier un système de rues-galeries – se transformant par endroits en des rues-salons richement décorées – et de petits corridors facilitent la circulation dans le voisinage immédiat ; au rez-de-chaussée sont installés ateliers et magasins de gros, et au sous-sol les marchandises sont transportées par chemin de fer. La cité vit donc en autarcie complète, et tous les magasins fonctionnent selon un système communautaire. Ainsi les Parisiens trouvent tout, de la nourriture aux loisirs, sans sortir jamais de ces maisons. Paris n’est plus qu’une seule et immense maison commune où chacun vit chez tout le monde. Moilin, comme Mercier, s’intéresse à l’hygiène mais de façon moindre. Il évoque l’installation de l’eau courante et des égouts, expose les normes pour la construction des maisons et l’aménagement des places. En revanche, l’aspect communautaire est beaucoup plus développé chez Moilin que chez Mercier, peut-être pour favoriser le rapprochement des citadins.
Charles Fourier (1772-1837), père de l’utopie socialiste, est le premier à présenter sa théorie d’une ville réunissant en un même lieu travail et résidence et où les gens vivraient en communauté. Il nomme cette idée phalanstère, néologisme formé sur le radical phalan(ge) désignant un groupement et le suffixe (mona)stère. Étymologiquement, le phalanstère est donc un endroit où les gens se regroupent librement pour vivre harmonieusement ensemble. Idéalement, le phalanstère regroupe 1 620 personnes, selon les 810 catégories d’hommes et autant de femmes définies par Fourier, catégories correspondant à autant de passions différentes. Réunir les individus en fonction de ces passions conduira selon Fourier à l’harmonie universelle présente dans les sociétés formées naturellement par les insectes.
Il détermine avec soin l’implantation (près d’un cours d’eau qu’on aperçoit au premier plan sur l’image, sur un terrain fertile) et la surface (près de 400 hectares) de son phalanstère. Le site, proche d’une grande ville, accueille les visiteurs dans des bâtiments spécifiques ; leur nombre est limité car la présence d’un trop grand nombre de curieux pourrait enrayer le mécanisme sociétaire. Fourier souhaite que son phalanstère soit occupé par des personnes aux âges, fortunes et caractères variés. Tous, artistes, artisans et agriculteurs vivent en commun dans ce « palais social » rigoureusement géométrique aux bâtiments construits sur deux rangées parallèles. Les couloirs sont chauffés et vitrés, les salles à manger collectives, les enfants élevés en commun dans les crèches et les garderies. Les premiers bâtiments (juste après le pont) abritent, de part et d’autre de l’allée centrale, les étables, les écuries et les bâtiments ruraux ; les grands ateliers, les magasins, les greniers, les hangars et la basse-cour. À droite de la structure principale, à l’extérieur, on voit l’église ; sur le même plan, à gauche, on aperçoit une partie du théâtre. La grande entrée se situe au centre, derrière la colonne. Les bâtiments sont à la fois lieux de vie et de travail, facilitant les relations entre les ouvriers. Ces derniers bénéficient de toutes sortes de services, de lieux de loisirs et de culte ainsi que de bâtiments dévolus à l’élevage afin de vivre en autarcie.
Fourier ne tentera pas lui-même l’expérience communautaire du phalanstère. Just Muiron l’expérimentera à Condé-sur-Vesgres en 1833 ; ce sera un échec. Victor Considerant réitérera avec la communauté de La Réunion près de Dallas au Texas en 1855 ; il ne remportera pas plus de succès.
Jules Verne (1828-1905) est un écrivain français connu surtout pour ses romans d’aventures et d’anticipation. Il décrit dans ce roman de 1879 la naissance de deux cités antithétiques, Stahlstadt, la cité de l’acier, immense usine à canons édifiée en Allemagne par Herr Schultze, et France-Ville, la cité idéale à l’image de la France, comme l’indique son nom, édifiée en Amérique et fondée sur des techniques d’urbanisme et d’hygiène novatrices.
Avec sa part de l’héritage de la Begum Gokool, le docteur Sarrasin érige en Oregon France-Ville, cité idéale aux strictes règles d’hygiène. La vie y est soumise à un certain nombre de conditions : une maison est attribuée à chaque famille, qui doit l’aménager en conservant des espaces verts (règle n° 1). Ces maisons n’ont que deux étages pour ne pas gêner la vue des voisins (règle n° 4) et sont pourvues d’un toit-terrasse bitumé pour l’écoulement des eaux. Conduites et décharges sont au sous-sol, et la cuisine située au premier pour communiquer avec la terrasse et limiter les odeurs. Les matières propageant les microbes sont proscrites au profit de matériaux lavables, et chaque maison est pourvue d’une cheminée à bouche d’aération extérieure pour faciliter l’évacuation de la fumée (règle n° 10).
Le souci hygiéniste est bien présent là aussi : faciliter l’écoulement des eaux, éviter la propagation des microbes, traiter les fumées pour ne pas polluer et assurer la sécurité des habitants chez eux. Cette préoccupation s’explique, entre autres, par la découverte de Louis Pasteur sur les microbes. Cette obsession de la propreté pourrait conduire cependant à de graves dérives : que faire des malades incurables dans une cité qui s’emploie à exterminer tous les microbes ?
Cet extrait décrit l’aspect général de France-Ville : le plan en damier, aux rues parallèles et perpendiculaires, est celui d’Hippodamos de Milet, architecte grec du ve siècle av. J.-C. Jules Verne dépeint une ville organisée, pour mieux l’opposer à Stahlstadt : cette dernière s’édifie autour des usines d’armement et de la tour du Taureau, quand France-Ville est construite de manière raisonnée, réfléchie ; elle apparaît donc comme une véritable ville, dont le choix du cadre de vie est pensé, quand Stahlstadt se situe dans un lieu où le minerai de fer abonde pour répondre aux besoins de son industrie. On remarque à France-Ville l’importance accordée aux espaces verts : les avenues sont bordées d’arbres, des jardins publics agrémentent la cité équipée de transports en commun.
Au xixe siècle, le progrès de la médecine a engendré l’essor des théories hygiénistes : les architectes tiennent compte de ces théories dans la construction des bâtiments. Les produits des égouts sont centralisés et traités, l’eau coule en abondance. La nourriture est surveillée. On retrouve ce souci de propreté dans les hôpitaux, peu nombreux, et on éduque très tôt les enfants à la propreté et à l’hygiène.
La culture est très importante, comme l’attestent les nombreuses écoles, musées et bibliothèques, culture qui va ici de pair avec l’exercice physique (gymnases). C’est aujourd’hui encore une préoccupation d’actualité, ainsi que la protection de l’environnement. Jules Verne propose avec France-Ville un modèle de ville idéale d’une conception très novatrice.
Émile Zola (1840-1902) est considéré comme le chef de file du naturalisme. Ce roman, Travail, est le deuxième des Quatre Évangiles, qui comporte en outre Fécondité, Vérité et Justice (qui ne sera qu’ébauché). Travail sera le dernier roman de l’écrivain, publié en 1901. Les Quatre Évangiles constituent un cycle ouvertement utopique dans lequel Zola donne libre cours à ses rêves.
Travail est une œuvre d’anticipation exaltant le progrès social et les évolutions industrielles du xixe siècle que Zola a pu découvrir lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui occupent une place centrale dans le récit.
Ce premier extrait montre l’aspect de la ville nouvelle créée par Luc, la Crêcherie, qui s’oppose à l’ancienne cité ouvrière de l’Abîme. Il illustre l’aspiration de Zola à l’entraide.
Les maisons individuelles prédominent dans la cité de Luc. Les habitants bâtissent leur maison où ils le souhaitent, c’est pourquoi elles semblent posées au hasard. La vie communautaire est symbolisée par la maison commune, qui comporte écoles, bibliothèque, etc. La vie communautaire est réduite aux services publics et aux magasins généraux, où l’on entasse les productions de la cité pour ensuite les répartir entre les habitants. La société, selon Luc, ne peut atteindre l’harmonie qu’avec la disparition du commerce ; on privilégie donc un système fondé sur le troc et la redistribution des richesses.
Il est accordé une grande importance aux espaces verts et à l’hygiène. Les jardins privatifs et publics font partie intégrante du paysage et servent même de cour de récréation.
La métaphore marine court dans tout le passage. Zola insiste sur l’omniprésence de l’eau dans toute la ville, eau dont chacun dispose à sa guise chez soi. Elle est un élément essentiel à la salubrité de la cité.
Ce second extrait de Travail décrit l’aspect général de la Crêcherie. Il s’en dégage une impression de grande liberté en raison des choix architecturaux et des nombreux espaces verts ; la cité ressemble à un tableau floral tellement la verdure domine dans ce paysage. Les mosaïques bariolées apposées sur les maisons leur donnent l’aspect de fleurs multicolores, chacune des demeures apportant sa beauté propre à l’immense jardin formé par la cité. Il se dégage de cette cité-jardin une impression frappante de gaieté. L’idée de liberté est également rendue par les larges avenues facilitant la communication.
L’étude de l’expression des valeurs circonstancielles (opposition, but, concession) dans cet extrait, ainsi que dans le précédent, mettra en évidence ce qui, dans cette architecture idéale, crée un espace ouvert, valorisant ainsi l’idée de liberté défendue par Luc.
Jean-Baptiste-André Godin (1817-1888) crée en 1840 un atelier de fabrication d’appareils de chauffage qu’il transporte en 1846 à Guise. Influencé par le fouriérisme, il investit en 1853 dans l’aventure du phalanstère de La Réunion au Texas de Victor Considerant. En 1857, malgré l’échec de ce projet, il tente à Guise une expérimentation des idées fouriéristes.
La construction du site, sur environ 20 hectares, durera de 1859 à 1882. Comportant trois pavillons d’habitation, il abrite également des économats (liés à la production de biens consommables et à leur stockage) et des services dédiés aux enfants et à la culture. Les jardins d’agrément, avec leurs arbres fruitiers et le potager collectif, favorisent l’autarcie. Le but est de supprimer les intermédiaires : les consommateurs s’approvisionnent sur place et au meilleur prix.
Le pavillon d’habitation central communique avec celui de l’aile gauche à tous les niveaux de construction, interdisant toute vie privée une fois la porte ouverte sur la cour intérieure, lieu de rassemblement pour les enfants avant l’école. Sur les paliers de chaque niveau d’habitation, on trouve les services d’eau potable, de sanitaires et de vide-ordures. Dans les cages d’escalier sont installés les systèmes de traitement des eaux usées et d’évacuation des déchets ménagers. L’hygiène est donc là encore très importante.
Il existe des services sanitaires collectifs comportant buanderie, séchoir et piscine, implantés en contrebas de la manufacture pour faciliter leur alimentation en eau chaude. Les ouvriers s’y arrêtent pour faire leur toilette et laver leur linge avant de regagner le Palais.
L’usine Godin est toujours en fonctionnement, et le Palais social est l’utopie qui durera le plus longtemps, puisque l’expérience se poursuivra sous forme de coopérative jusqu’en 1968.