REPÈRES

Le blog : un journal pas si intime 

L'autobiographie ou l'écriture de soi

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Un parent du journal
On ne peut plus, aujourd’hui, faire un récapitulatif des genres autobiographiques sans évoquer les blogs, qui ont tant contribué à la démocratisation, voire à la généralisation, de l’écriture de soi. Leur nouveauté, leur importance et l’abondante littérature sur cette question nécessitent une mise au point liminaire : de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque les blogs ? Il s’agit ici non pas de l’outil mais bien du texte qu’il contient et de ses particularités éditoriales, comme on parle d’un « livre » pour désigner un roman. Mais il faut encore restreindre cet ensemble à une certaine catégorie de blogs. En effet, cet outil se prêtant à de nombreuses formes de publications (témoignages, journalisme, blogs thématiques, commerciaux…), nous ne considérerons ici que ceux qui répondent au critère fondamental de l’écriture autobiographique, à savoir ceux dans lesquels l’auteur se prend lui-même comme sujet de l’écriture.

Il existe, bien sûr, de nombreux points communs entre le blog et le journal intime. En fait, tout ce qui a été dit ici sur le journal vaut pour le blog : l’écriture n’est pas rétrospective mais chronologique ; elle est fragmentaire et consiste en une suite d’entrées, « traces datées » plus communément appelées « billets ». L’ensemble de l’œuvre n’est pas orienté de manière à donner un sens global à l’existence de son auteur. On pourrait même ajouter que le blog, comme le journal, est voué à l’inachèvement.
L’absence de critères distinctifs entre les deux genres est caractéristique de l’émergence d’un genre nouveau et montre ainsi l’insuffisance de la définition du journal intime. S’il est évident que la distinction première tient au support, imprimé d’un côté, numérique et en ligne de l’autre, la différence fondamentale apparaît dans la notion de publication qui caractérise le blog et qui est totalement contradictoire avec celle d’intimité liée au journal.
« Ginger Bombyx, le théâtre de l’intimité », article des Dossiers de l’ingénierie éducative (CNDP), n° 45, décembre 2003, « Publier en ligne aujourd’hui », p. 68-70.

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La publication au jour le jour
Le fait qu’un blog soit destiné à la publication rend en effet caduque, voire suspecte, toute prétention à l’intimité. Ainsi donc, plutôt que de crier à l’exhibitionnisme, on découvre une blogosphère qui n’a rien à voir avec un immense champ ouvert au déballage impudique mais qui propose, au contraire, des textes faisant preuve d’une certaine retenue et mettant en avant un registre comique, une préoccupation esthétique ou stylistique manifestement adressée à un lecteur. S’il est vrai que les blogs sont, dans leur très grande majorité, le lieu d’une expression personnelle, on n’y trouvera que très exceptionnellement des confidences, des confessions et autres caractéristiques de l’intime. C’est que, contrairement au journal, le blog est fait pour être lu. Ainsi plutôt qu’un journal intime, on pourrait dire du blog qu’il est une chronique personnelle. Son succès dépend directement du nombre de ses lecteurs (que l’auteur connaît grâce aux statistiques fournies par son hébergeur, mais que tout un chacun peut deviner au nombre de commentaires laissés par les visiteurs). L’auteur d’un blog à succès publie donc des billets dont le contenu est susceptible d’intéresser d’autres personnes que lui, les blogs autobiographiques les plus lus, parmi ceux que nous considérons ici, étant naturellement ceux qui présentent un intérêt littéraire.
Le blog est non seulement public, mais il est en outre la première forme de récit autobiographique à être publiée au jour le jour, c’est-à-dire au fur et à mesure de son écriture. Cette publication en temps réel a une conséquence : elle suscite une attente chez le lecteur qui passe régulièrement, sinon quotidiennement, voir s’il y a du nouveau sur son blog favori. Pour rester vivant, c’est-à-dire animé et visité, le blog doit donc suivre un rythme de publication régulier qui le distingue là encore du journal, lequel peut être interrompu puis repris sans briser l’intérêt d’un lecteur, sans décevoir une attente.
Le rôle du lecteur nous amène ainsi à une autre particularité inconnue de tous les genres autobiographiques, et pour cause : l’interactivité.

L’interactivité et les communautés virtuelles
Les créateurs de sites personnels le savent bien : publier sur Internet ne signifie pas accéder au vaste public constitué des millions d’internautes potentiels : la mise en ligne n’est pas une garantie de visibilité et, pour rencontrer ses premiers lecteurs, il faut se faire connaître en invitant d’autres blogueurs à découvrir son propre blog et à faire un lien vers lui. Le blogueur crée une petite communauté ou s’insère dans une communauté existante. C’est ainsi que naissent et se développent les « Skyblogs1 » d’adolescents : ce sont d’abord quelques camarades qui ouvrent leur blog et sont eux-mêmes entre eux leurs propres lecteurs, chaque blog renvoyant vers ceux des autres par un lien hypertexte. Ce mécanisme n’est pas extrêmement différent pour les blogs d’adultes dont on délimite assez facilement le cercle en faisant le tour des liens cités comme « blogs favoris ». Plutôt qu’ une blogosphère, c’est donc une infinité de petites blogosphères qui se développent, se lient entre elles et « s’autolisent ».
Nouveauté non moins fondamentale pour le genre autobiographique, mais caractéristique de la publication en ligne : dans le blog, le lecteur devient… auteur. Chaque billet étant susceptible d’être commenté par le premier lecteur venu, les blogs lus sont abondamment commentés par leurs lecteurs. Pour aller plus loin, on peut même dire que, dans la mesure où le lecteur intervient dans le blog, il intervient dans la vie même du blogueur, et le voici entré dans le récit…
Il ressort de tout cela que le genre de l’autobiographie – et sans doute, au-delà de lui, bien des pans de la littérature contemporaine – est très largement remis en question par les nouvelles écritures interactives et que le sujet est ici loin d’être épuisé.



 
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