EN PRATIQUE

L'analyse de l'image 
Étude comparative des documents d'un corpus 

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De Lartigue
à Man Ray

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Examen des documents
Nous suivrons ici les étapes de l'analyse d'un groupement de documents, qui passe de l'examen des documents du corpus à l'analyse comparative, afin de dégager de nouveaux axes de recherche. Pour illustrer le propos, nous étudierons trois photographies de Man Ray : Rayogramme, 1927 ; Portrait d'André Breton, 1929 et L'œil, 1933.
Rayogramme, 1927
Man Ray. Rayogramme, 1927.
© BnF

Éléments d'analyse du document 1
Le photogramme résulte d'une exposition directe, en laboratoire, d'objets entre la source lumineuse et le papier sensible, ne nécessitant l'usage d'aucun appareil. Le photogramme transfigure les objets du quotidien, en donne des formes spectrales. Il provoque chez le public en perte de repères un effet de mystère, le lecteur cherchant à identifier un référent. La composition de cette nature morte moderne joue sur l'équilibre des formes entre elles (droites/courbes, noirs/blancs, géométriques/non géométriques...) suggérant l'intemporalité, la légèreté, l'envol.
L'étrangeté des effets de matières (volumétrie un peu écrasée, saturation lumineuse dématérialisant les substances) suscite une sorte de rêverie poétique.
Man Ray a baptisé « Rayographies » ou « Rayogrammes » ses photogrammes tout comme Christian Schad avait nommé en 1918 « Schadographies » ses travaux interposant des papiers découpés ou objets plats sur du papier à noircissement direct. Man Ray utilisera des objets en trois dimensions, jouant sur la transparence, l'opacité des matériaux comme le verre et travaillant toujours en laboratoire afin de pouvoir modifier les sources lumineuses (en jouant sur leur orientation, leur intensité, leur mise en mouvement, etc.). Il avait pour objectif de « faire en photographie ce que faisaient les peintres, avec la différence [qu'il utilisait] de la lumière et des produits chimiques au lieu de couleurs et cela sans le secours de l'appareil photo1 ».


« Rayographies »
La photothèque numérique propose un dossier iconographique.
www.manray-photo.com/

Portrait d'André Breton, 1929
Man Ray. Portrait d'André Breton, 1929.
© BnF

Éléments d'analyse du document 2
Ce portrait renvoie à un modèle clairement identifiable, mais il comporte peu d'éléments descriptifs ou narratifs. Le visage de profil, tel qu'il aurait pu être peint ou gravé au XVe siècle, rappelle les effigies des médailles, les représentations de personnages historiques, soulignant les indices physionomiques du caractère. Le photographe et/ou le modèle ont ainsi misé sur le symbolisme de la tradition du portrait de profil, supplanté à la Renaissance par le portrait de trois-quarts, à valeur psychologique. Il est à noter que le profil laisse apparaître néanmoins un très léger raccourci sur la partie droite du visage, le buste, lui, s'offrant de trois-quarts.
La technique de la solarisation employée, brève exposition du négatif lors du développement provoquant l'inversion des valeurs d'ombre et de lumière, crée un effet d'irréalité, de merveilleux, cher aux théories et pratiques des surréalistes. L'aura lumineuse obtenue par ce choix technique traduit sans doute la volonté de Man Ray de souligner l'impact sur son siècle d'André Breton comme celui de certains de ses modèles et amis, artistes, écrivains, intellectuels, représentant les avant-gardes artistique et culturelle de l'entre-deux guerres.
Man Ray, proche du mouvement surréaliste, « fautographe » qui dit « travailler avec la lumière », jouerait ainsi avec l'un des mythes attachés à la photographie : elle détiendrait le pouvoir de capter l'invisible, rend tangible ici le rayonnement psychique et spirituel d'André Breton, apparaissant ainsi comme une icône, irradié de fluide.
Man Ray réalisera également une seconde version de ce portrait, un tirage négatif aux valeurs inversées.
Ses recherches et explorations incitent ainsi le lecteur de ses images à réfléchir sur le médium lui-même.
L'œil, 1933
Man Ray. L'œil, 1933.
© BnF

Éléments d'analyse du document 3
Cette œuvre n'engage ni à la description ni à la narration. Hermétique, elle n'offre en effet que peu de données visuelles : le seul élément de scénario est induit par le titre, L'œil, mais le visage n'est pas identifiable, ni la situation.
La restriction du champ produit un effet d'étrangeté, l'ouverture du cadre et le plan rapproché créant une proximité dérangeante, n'épousant pas la vision naturelle. Nous avons ici une valeur d'insert, de recadrage, de recomposition du tirage.
La photographie initiale, éditée à titre posthume, est un plan large du visage d'une danseuse, visage sur lequel ont été collées des perles de celluloïd. Man Ray publiera deux images créées en laboratoire : L'œil et Larmes, épreuves recomposées à partir de ce portrait.


Un sujet, trois photographies
Rechercher dans la photothèque en ligne des œuvres de Man Ray : sélectionner la catégorie « Photographies » puis saisir comme date « 1932 » et comme description « Larmes ».
www.manray-photo.com/

Man Ray, ce faisant, crée un nouveau type d'image. Le resserrement du champ supprimant les repères physionomiques (contours du visage, forme de la bouche, du nez, du front, des sourcils...) contribue à l'effacement de l'identité du modèle, ôte toute dimension émotive à l'image et focalise la lecture sur l'aspect esthétique. Celui-ci est souligné par des signes évocateurs de la féminité (maquillage, faux cils, sourcil épilé, larmes-bijoux...) provoquant un effet d'artificialité qui brouille le sens qu'on leur attribue habituellement : l'expression de l'œil, par sa révulsion, correspond-elle à une extase, à une imploration, à une vision horrifiée ? Les thèmes et motifs traités de cette image (œil, visage féminin extatique, femme-objet), fréquents chez les surréalistes, témoignent de la proximité de Man Ray avec cette mouvance artistique.
Le photographe
La rubrique « Nouveaux regards » de la partie « Repères » apporte des éléments de biographie. Pour souligner son rôle de créateur d'images, Man Ray se dit « fautographe » : il détourne en effet la photographie de ses définitions premières. Il photographie sans appareil et invente les « rayographies » ; il pratique le tirage en négatif de l'image positive ; il prend les pictorialistes à contre-pied en donnant à ses œuvres, grâce à des techniques mécaniques, l'apparence de bas-reliefs (superposition légèrement imprécise d'un négatif et d'un positif) ou de dessins au fusain (obtention, par solarisation, d'un contour noir soulignant la silhouette). Il légende certaines de ses œuvres de manière décalée et s'appuie sur le rôle documentaire dévolu à la photographie pour le falsifier : il intitulera par exemple la photographie de l'œuvre « Le grand verre » de Marcel Duchamp tout d'abord « Vue prise en aéroplane par Man Ray », puis « Élevage de poussière » ; il détruira certaines de ses créations originales pour n'en conserver que les photographies, qui auront, elles, statut d'œuvres d'art (c'est le cas ainsi de la photographie « Beau comme la rencontre fortuite d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection »). Pour Man Ray, l'œil et l'idée seuls comptent, la technique et l'instrument pour atteindre son but n'étant qu'accessoires ; il tenait en effet à prouver que son médium était aussi riche que la peinture : c'est ce qui a conduit André Breton à le surnommer « l'homme à tête de lanterne magique ».

Analyse comparative
Dégager les différences
Dans les techniques : photogramme (document 1) - solarisation (document 2) - recomposition (document 3).
Dans les sujets : un système d'objets (document 1) - un portrait (document 2) - un détail anatomique (document 3).
Identifier les ressemblances
Dans l'utilisation de truquages ou de procédés (photogramme, solarisation, fausses larmes).
Dans le jeu sur les habitudes de perception ou les attentes du public (donc sur les codes de la représentation) : l'effet de surprise se retrouve dans les trois documents.
Dans la recherche esthétique.
Dans le non-conformisme ou l'originalité.
Dans les références implicites à la tradition.
Formuler une problématique
Pour guider la recherche, à titre d'exemple, plusieurs axes pourront être retenus :
- la diversité des pratiques chez Man Ray ;
- l'exploration des possibilités du médium et le goût de l'expérimentation (Man Ray « fautographe ») ;
- le parti pris de modernité et les références à la tradition ;
- Man Ray, photographe dadaïste et surréaliste ;
- le portrait chez Man Ray.

Remarques
- La recherche sur le portrait, fixée à partir d'un des documents, implique un travail sur un contexte culturel (celui de la tradition du portrait) et de choisir la forme pour en rendre compte : par une présentation générale ou à travers une étude comparative (par exemple : le portrait chez Nadar et chez Man Ray).
- Le groupement de documents peut être accompagné d'une question, qui a pour fonction de guider l'analyse, de suggérer un contexte ou une problématique.
Exemples de formulation : « Si un bon portraitiste est celui qui saisit, à travers une apparence extérieure, à la fois la personnalité publique et la vie intérieure, intime, du modèle, dira-t-on de Man Ray qu'il a été le portraitiste inspiré des artistes de son temps ? » ; « Peut-on dire que Man Ray a été le Nadar de son époque ? ».

Pour aller plus loin
Man Ray, la photographie à l'envers
Note de lecture rédigée par Françoise Denoyelle.
www.etudes.photographie.com/

J. Paul Getty Museum 
Présentation de Man Ray et de ses œuvres.
www.getty.edu/

Gérard Le Cadet, enseignant en option histoire des arts, lycée Pablo-Picasso, Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).



 
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