REPÈRES

La poésie numérique existe-t-elle ? 

Poésie sonore, poésie numérique

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En 1945, Alan Turing, l'un des pères fondateurs de l'informatique, réussissait à faire produire par l'ordinateur des lettres d'amour. Faute de traces de cet événement, il est difficile de dire s'il s'agissait de poésie informatique. Mais ce qui nous intéresse, c'est d'apprendre que, dès sa conception, l'ordinateur n'était pas seulement une machine vouée à faire des calculs. Il était aussi, déjà, un outil d'écriture et qui plus est, d'écriture « littéraire ». C'est cet outil que des poètes ont choisi d'apprivoiser pour s'exprimer, pour écrire, pour créer. Ce qui était dans les débuts une curiosité marginale est devenu pour beaucoup un instrument indispensable. La plus grande partie de nos écrits et une bonne part de nos lectures passent aujourd'hui par l'usage de la machine. Pour la plupart d'entre nous cet usage est devenu si naturel que nous n'y prêtons plus attention. Nous utilisons le traitement de texte tous les jours sans y penser. Pour les poètes, en revanche, l'informatique est plus qu'un outil, elle est une nouvelle matière, une contrainte créatrice, un territoire à explorer, un canal original de communication et de diffusion. Les poètes ont toujours aimé les mots non seulement pour leurs sens, mais pour leurs matières, pour leurs formes ou leurs sonorités, pour leur disposition dans l'espace de la page ou pour leurs résonances dans le déroulé de la diction. De ce point de vue, l'informatique pourrait n'être qu'un simple changement de support, une transposition numérique du papier ou de la voix. Mais si elle n'était que cela pourquoi parlerait-on de poésie numérique ? La poésie numérique commence quand l'informatique n'est plus seulement un support, mais un nouveau moyen de création, quand les poètes se font programmeurs et que leurs œuvres sont créées pour être reçues par des lecteurs par le truchement du numérique.
Les poètes qui ont fait ce choix s'inscrivent-ils encore dans l'histoire de la poésie ou bien sont-ils en rupture radicale avec le passé ? La poésie numérique est-elle l'héritière de la poésie sonore, de la poésie concrète, de la poésie spatialiste et des avant-gardes ou bien flirte-t-elle plutôt avec les arts numériques ? Le poète numérique est-il un écrivain ou bien un ingénieur ? Les lecteurs sont-ils encore lecteurs ou bien plutôt des spectateurs, voire des interacteurs ? La poésie numérique pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Elle interroge la littérature, elle interroge nos conceptions de la poésie, elle ouvre de nouvelles voies.

Jean Clément, laboratoire Paragraphe, université Paris-VIII




 
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