 Louis Jouvet
D.R. |
Un documentaire de Jean-Noël Roy, en collaboration avec Jean-Claude Lallias (2002), produit par Agat Films, le SCÉRÉN-CNDP et France 3.
52 min |
dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 décembre 2003, 1 h 30
Rediffusions : jeudi 25 décembre, 21 h 00 ; samedi 27 décembre, 16 h 30 ; mardi 30 décembre, 12 h 05 ; mercredi 31 décembre, 7 h 05 Libre de droits
L’émission
En s’appuyant sur plusieurs témoignages de comédiens, metteurs en scène ou régisseurs contemporains, ce documentaire rend hommage à Louis Jouvet, à sa passion de la scène ; il veut prouver l’impact toujours actuel et vivant de sa parole et de ses propos sur le théâtre.
Écartant le Jouvet acteur de cinéma, métier qui l’a sans doute rendu célèbre aux yeux d’un large public populaire, l’émission est entièrement consacrée à cette « attirance du dramatique », à ce goût et à cette « énigme du théâtre » qui ont animé toute la vie et l’existence du comédien, dont le métier était une « façon de vivre ».
Le film évite les pièges d’une célébration didactique ou d’une évocation trop chronologique. Il se déploie par touches et trames sensibles, superposées et enchevêtrées : paroles et témoignages de comédiens, de metteurs en scène, de jeunes ou moins jeunes dont il fut le « patron », le directeur ou le compagnon intime ; visite des lieux de théâtre que Jouvet anima, parmi lesquels l’Athénée dont il fut le directeur ; archives visuelles de Jouvet comédien et citations en voix off qui sont autant de célébrations du théâtre.
La démarche
La cérémonie théâtrale
En partant du manifeste de Jacques Copeau lu par Louis Jouvet, ainsi que de l’affiche qui s’élève contre un théâtre facile, complaisant, mercantile et de basse qualité, on invitera les élèves à se documenter sur ce moment important de l’histoire du théâtre français, où quatre metteurs en scène, Gaston Baty, Charles Dullin, Louis Jouvet, Georges Pitoëff, réunis en un « Cartel », vont fonder, le 6 juillet 1927, à l’initiative de Louis Jouvet, une association « basée sur l’estime professionnelle et le respect réciproque qu’ils ont les uns pour les autres ».
Pour Louis Jouvet il n’y a pas de théorie ni de science du théâtre, toutes les formulations que l’on peut émettre sur lui ne sont que les résultats d’une pratique. Le théâtre est une énigme ; aux questions qu’il pose, les réponses ne peuvent se constituer en système. « Il n’y a pas de définition du théâtre. Il n’y a pas d’explication de cet acte étrange qu’est une représentation. »
Mais Jouvet a une haute estime des valeurs et des fonctions portées par le théâtre.
Une fonction anthropologique du théâtre
On partira d’une citation extraite de De Molière à Giraudoux (repris dans Témoignages sur le théâtre, p. 187). Commentant un passage de L’Échange de Paul Claudel dans lequel ce dernier décrit l’étrange cérémonie de l’acte théâtral et de ce que vient y chercher le spectateur, Jouvet pointe cette idée que l’homme va au théâtre non pas simplement pour contempler son reflet mais tout autant pour éprouver un trouble devant le vertige d’une effigie : « Par un étrange goût dont on n’a pas encore trouvé et dont on ne trouvera sans doute jamais toutes les raisons, dans ce refuge, dans ce faux paradis, dans ce lieu que des métamorphoses dérisoires, des supercheries puériles, une magie enfantine rendent le plus vain, le plus fallacieux, le plus inutile de tous les lieux humains, mais où l’homme apporte cependant ce qu’il y a de plus pur, de plus désintéressé, de plus sincère au moment où il y pénètre... l’homme se regarde lui-même... L’homme vient au théâtre pour se contempler à travers ses semblables, pour se refléter dans l’acteur qui est sur la scène... Il devient son propre miroir... Il croit qu’il se voit. Il vit de cette autre présence, de cette vision. Ce n’est qu’un vertige. En fait, on peut dire aussi bien qu’il cesse d’exister. »
En écho, on relèvera dans les interviews des comédiens, et notamment dans celle de Juliette Binoche, les résonances avec cette vision du théâtre.
Une fonction culturelle, sociale et historique du théâtre
On mettra l’accent sur la citation de Jouvet : « À chaque époque les faits et gestes de l’humanité se traduisent par les faits et gestes du théâtre. Le théâtre est le miroir du monde. » De même, on étudiera l’analyse dramaturgique de L’École des femmes proposée par Robin Renucci : comment le théâtre, en portant sur scène un monde violent où les valeurs fondatrices de l’humanité se trouvent comme inversées (pédophilie, cocuage, enfermement des femmes, maintien dans l’ignorance...), permet sous une forme comique ou tragique d’être « l’exécutoire de tous les grands thèmes de l’humanité pour éviter son chaos ». Enfin, on analysera la reprise de la mise en scène de L’École des femmes par Jacques Lassalle dans le décor initial proposé par Jouvet et réalisé par Christian Bérard : « Il ne s’agit pas d’emboîter le pas de Louis Jouvet mais de revisiter cette pièce et de découvrir sa résonance au présent. »
Une fonction spirituelle et quasi mystique du théâtre
« Pour moi, le théâtre est chose spirituelle ; un culte de l’esprit ou des esprits. »
On montrera que Jouvet veut promouvoir un théâtre d’art pour lutter contre un théâtre dévoyé ou abâtardi. Selon lui, le théâtre est investi d’une mission, ses gestes prennent une ampleur de symbole et sa fonction une mystique.
On se reportera aux propos de Laurent Terzieff sur la face cachée du théâtre : « De même que l’homme est le moyen par lequel les choses du monde se manifestent à travers sa conscience, de même le théâtre peut être un outil donné à l’homme pour aller au-delà de sa perception du monde et le faire visionnaire de sa conception humaine. » On établira un parallèle avec cette interrogation de Jouvet : « Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible. » (Interrogations sur le théâtre)
Jouvet veut en outre restaurer la convention théâtrale. Dans Réflexions du comédien, il dresse un véritable réquisitoire du théâtre réaliste, voire naturaliste, du théâtre « tranche de vie ». Il dénonce l’amoindrissement du spirituel, la mort de l’imagination et du merveilleux, l’avilissement et la vulgarité du langage. « Abandonnée par la poésie, dépouillée de sa magie, cette merveilleuse convention théâtrale que nous avaient léguée les classiques semble à jamais perdue et son caractère spirituel est remplacé par une convention nouvelle : l’invention du “quatrième mur”. Il s’agit donc de tenter de “retourner” à la vraie tradition du théâtre. Si le théâtre d’aujourd’hui tend vers quelque chose, c’est vers une vie où le spirituel paraît avoir reconquis ses droits sur le matériel, le verbe sur le jeu, le texte sur le spectacle. »
Il faut selon lui regagner l’intimité avec le public, lutter contre la débauche des décors ou des scènes majestueusement machinées et truquées. Il s’agit de revenir à un plateau épuré, à un décor cherchant au plus juste à manifester « l’état d’esprit » de la pièce.
On cherchera, à partir des photos des décors et des costumes de L’École des femmes et de Dom Juan, à saisir comment Jouvet entendait reconquérir cette intimité théâtrale avec le public.
Le métier de comédien et le directeur d’acteur
On s’appuiera sur les citations de Louis Jouvet et sur les témoignages des comédiens interrogés dans le film. Puis on prolongera la réflexion en se référant aux écrits de Jouvet, notamment le recueil Le Comédien désincarné, mais aussi Molière et la Comédie classique.
En outre on relira l’extrait du Paradoxe sur le comédien de Denis Diderot : « En sympathisant avec ce personnage qui est devant lui, il éprouve à l’unisson les sentiments, les sensations. Il se dépossède lentement de lui-même. Ainsi, c’est en perdant la conscience et la maîtrise de lui-même qu’il a le sentiment d’exister. (...) Est-ce que je n’existe que lorsque je suis cet autre qui n’est plus moi et de combien d’heures par jour est fait ce sommeil ou cette absence ? Quelle est la part de ma vie qui est vraie et réelle et la part où je rêve ? Le théâtre serait-il comme le rêve ou comme l’espérance, le sommeil de ceux qui sont éveillés ? »
Louis Jouvet a toujours eu le sentiment que le métier de comédien était réfractaire à l’analyse ; néanmoins il passera toute sa vie à poursuivre une réflexion acharnée sur ce métier très étonnant.
Possession et dépossession de soi
Diderot avait déjà pointé l’inévitable et paradoxal dédoublement propre au métier du comédien : « S’il est lui quand il joue, comment cessera-t-il d’être lui ? S’il veut cesser d’être lui, comment saisira-t-il le point juste qu’il faut qu’il se place et s’arrête ? » Or Jouvet se méfie de toute systématisation. À la notion de dédoublement, il préfère celle de disponibilité du comédien, il invoque la personnalité du comédien à l’intérieur du jeu, dans l’exécution d’un rôle. Il faut évidemment avoir un goût pour la métamorphose, ne plus avoir une vie mais des vies multiples, se composer chaque jour une individualité nouvelle, satisfaire un besoin permanent d’évasion et d’incarnation.
De ce point de vue, Jouvet avait établi une distinction professionnelle entre acteur et comédien. « L’acteur ne peut jouer que certains rôles ; il déforme les autres selon sa personnalité. Le comédien, lui, peut jouer tous les rôles. L’acteur habite un personnage, le comédien est habité par lui. » (Réflexions du comédien, 1938) Il s’agit donc pour le comédien de se désincarner de lui-même afin d’approcher, par le travail et la discipline, par l’imagination vive et la sensibilité, une présentation du personnage et témoigner pour lui auprès du public.
Dans son Propos sur le comédien, Jouvet pointe trois phases par lesquelles passe le comédien. Il connaît d’abord celle de la vocation, de la sincérité, l’illusion d’être autre qui trouble sa personnalité et son existence. Puis vient la phase de la désillusion, lorsque le comédien commence à se rendre compte que la possession du personnage est illusoire. Il découvre alors la simulation, la convention théâtrale et les contraintes. La vérité du théâtre n’est pas une vérité réelle, le spectateur et l’acteur le savent tous les deux. Enfin, la phase intuitive, rarement atteinte, est celle où la sensibilité du comédien s’égale au sentiment : « Blotti, logé dans l’œuvre, l’acteur vit au sein de cette œuvre une histoire qui s’accomplit avec lui. Il comprend que la création du poète dramatique est un état intérieur, une sympathie révélatrice... Ceci ne peut s’accomplir par la pensée, mais seulement par un état sensible, une pratique secrète du texte par quoi le personnage est délivré... Jusqu’ici l’acteur avait voulu jouer pour être autre ou plus que lui-même. Il joue maintenant pour être mieux. » (Propos sur le comédien, p. 217)
On invitera les élèves à poursuivre la thématique du personnage et à l’aborder à partir des conseils et indications que Louis Jouvet proposait dans ses cours.
Le personnage de théâtre
« On ne sera jamais Alceste. Alceste est un personnage qui existe avant nous, et qui existera après nous... Le personnage classique est quelqu’un qui existe beaucoup plus que nous. »
Le personnage de théâtre est donc un au-delà. Pour l’approcher, il ne faut pas venir avec une conception, une intention de jouer ou une prétention toutes faites. Il faut aller à l’encontre de certaines idées reçues, ne pas partir d’une rationalisation a priori, ne pas vouloir imposer un sentiment préalable. Le travail du comédien procède de la sensation jusqu’au moment où le sentiment juste apparaît.
Le théâtre est d’abord un exercice de diction qui équivaut à un pétrissage. « Jouer une scène, c’est d’abord la dire. » Jouvet est très sensible à ce côté artisanal du travail : « En le disant simplement dans la clarté de la diction, tu te sentiras atteint par ce qu’il y a à l’intérieur du texte. »
En même temps, il s’agit de jouer l’enjeu des situations dramatiques, chercher l’état, l’humeur dans lequel le personnage peut se trouver et quelle action il se propose d’accomplir. Enfin, le comédien doit être en constante écoute de soi-même, du personnage, des autres personnages et du public.
Homme de tous les métiers du théâtre
« Pour parler du théâtre, il faut commencer par parler de la machinerie. » (Témoignages sur le théâtre, p. 138)
Les élèves relèveront dans le film les différentes interventions qui manifestent le goût de Jouvet pour le lieu théâtral et la diversité des opérations nécessaires à la préparation de la cérémonie théâtrale : régisseur auprès de Jacques Copeau en 1913 au théâtre du Vieux-Colombier dont il tiendra le « livre de bord » ; intérêt de Jouvet pour la régie ; invention du concept de double décor pour jouer L’École des femmes ; intérêt pour les costumes, pour les décors et la scénographie ; intérêt pour les lumières (on peut rappeler que Jouvet est à l’initiative des éclairages tournants qui portent son nom : les jouvets). On pourra après coup organiser une visite dans un théâtre et s’interroger sur la complexité des moyens matériels nécessaires à la préparation de la « cérémonie théâtrale ».
Pour en savoir plus
JOUVET Louis, Réflexions du comédien, Librairie théâtrale, 1986.
JOUVET Louis, Écoute mon ami, Flammarion, 2001 (à consulter en bibliothèque). Des extraits des cours de Louis Jouvet au Conservatoire en 1939-1940.
JOUVET Louis, Molière et la Comédie classique, Gallimard, 1986.
JOUVET Louis, Tragédie classique et Théâtre du XIXe siècle, Gallimard, 1968.
JOUVET Louis, Le Comédien désincarné, Flammarion, 2002. Des textes écrits entre 1939 et 1950.
JOUVET Louis, Témoignages sur le théâtre, Flammarion, 2002. Des textes destinés par Louis Jouvet à la Bibliothèque d’Esthétique.
MIGNON Paul-Louis, Louis Jouvet, qui êtes-vous ?, La Manufacture, coll. « Qui êtes-vous ? », 1988 (à consulter en bibliothèque). Une biographie de Louis Jouvet.
JOMARON Jacqueline de (sous la dir. de), Le Théâtre en France. De la Révolution à nos jours (tome 2), Armand Colin, 1992 (à consulter en bibliothèque). Notamment la troisième partie : « L’avènement de la mise en scène (1887-1951) ».
DUSIGNE Jean-François, Le Théâtre d’art : aventure européenne du XXe siècle, Éditions théâtrales, 1997. Notamment la cinquième partie : « À Paris, le défi des années folles ».
Elvire Jouvet 40, film de Benoît Jacquot, d’après le spectacle de Brigitte Jacques, avec Philippe Clévenot et Maria de Mederos, cassette VHS, INA, 1986.
Jean-Louis Cabet, professeur de lettres à l’IUFM de Créteil |
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