Bête politique, bête de scène : les risques d’une métaphore
Comment construire « l’unité d’un homme » (pour reprendre le titre d’un livre d’entretiens avec Jacques Delors) à travers quarante ans de vie politique, en particulier quand l’homme politique en question paraît si changeant ? Devant la diversité des positions de Chirac, dont attestent archives et propos de témoins, la facilité serait de proposer une voix-off surplombante et sûre d’elle-même. Ce n’est pas le choix de Patrick Rotman qui nous propose plutôt de réfléchir à notre statut de « spectateur de la politique », que son documentaire en deux parties, diffusé sur France 2 les 23 et 24 octobre derniers, construit en creux, en miroir d’un portrait de Chirac « en acteur ».
 D.R. |
À travers ce portrait, il s’agit donc d’une interrogation sur la dimension spectaculaire de la politique. Le générique nous met, en effet, d’emblée sous les yeux un moment à la fois concret et métaphorique de ce spectacle, la construction d’un personnage politique : souriant, docile, fermant les yeux par moments, Chirac, encore jeune, se laisse maquiller devant une glace, semblant y prendre un certain plaisir. Le futur Président serait avant tout un acteur, voire un séducteur : choisir ces plans d’intérieur, chauds et fluides, plutôt que d’autres, plus officiels (le perron de l’Elysée) ou plus dynamiques (les déplacements, les meetings), indique tout d’abord que Patrick Rotman situe la continuité de Chirac depuis les années 1960 dans ce plaisir de plaire. Les multiples revirements du personnage seraient expliqués par ce jeu d’acteur, dont l’historien-réalisateur nous propose d’être spectateurs (à nouveau) le temps d’un documentaire en deux parties.
De l’importance d’être inconstant
Le début du premier film insiste sur cet aspect en montrant ses premiers retournements idéologiques ou amoureux : issu d’une famille gaulliste, il est proche des étudiants socialistes mais, une fois en Algérie, se sent proche des insurgés d’Alger, avant de signer in extremis une pétition en faveur de De Gaulle qui préserve son avenir. De même, il multiplie les conquêtes féminines mais rencontre Bernadette Chodron de Courcel et semble faire son choix, or, lors d’un séjour aux États-Unis, il se fiance là-bas, avant finalement de rentrer en France se marier avec Bernadette, riche héritière. Nous assistons, un peu incrédules, à une incroyable capacité de revirement, et de naturel dans le revirement. Teintée d’une discrète ironie, le commentaire s’emploie à accrocher sur le tableau des phrases plus ou moins amicales de Rocard, Barre, Olivier Stirn, Pasqua... comme : « il y a du sous-lieutenant en lui » (à propos de la sympathie qu’il éprouve et suscite chez ses soldats en Algérie), ou des surnoms comme « le bulldozer », ou « serre-la-louche ». Lorsque le succès vient à manquer, en particulier en 1988, c’est au contraire le portrait d’un « mal-aimé », dépressif, qui apparaît, comme si Chirac avait perdu le contact avec son public. Et c’est bien le mot d’acteur qui revient lorsque Rotman commente le rôle de Claude Chirac, sa fille, qui parvient littéralement à le remettre en scène face à Édouard Balladur, grâce aux conseils d’un gourou new-yorkais : « Le costume ample aux épaules larges des acteurs américains se substitue aux costumes étriqués et aux pantalons trop étroits. »
Stratégie et polyphonie
Très vite se fait jour, alors, l’idée que celui qui accumule, parfois maladroitement, les signes extérieurs qui construisent son image sociale (comme le château de Bity), n’est peut-être alors qu’un acteur, le jouet de différents mentors, ou metteurs en scène de la politique qui menacent d’en faire une simple marionnette : Pierre Juillet, Marie-France Garaud et Charles Pasqua sous Pompidou, Balladur ensuite jusqu’en 1995, ou Villepin, plus récemment, au moment de la dissolution de 1997. Dès lors, le film s’inscrit dans une certaine réduction de la vie politique à un pur et simple jeu de stratégie individuelle. La polyphonie des témoins atteste ainsi de la multiplicité des facettes de Chirac, le point commun de ces paroles étant précisément que celui-ci, « animal politique » ou « tueur », est seulement intéressé par la conquête du pouvoir. Chirac est vu comme un précurseur de la situation actuelle, et aurait contribué à son avènement. L’intérêt et la fragilité de cette thèse est qu’elle est précisément portée par les journalistes politiques, en particulier à la télévision, alors même que les clivages idéologiques sont très prégnants jusqu’au début des années 1980. Le chorus final des témoins, tirant le bilan des deux présidences, est en ce sens cruel : il est sympathique, mais qu’a-t-il fait ?
Dès lors, comme un commentaire souterrain, un fil court à travers la diversité des archives : des plans sans paroles, où Chirac observe, tourne la tête de façon saccadée, ou virevolte en marchant, l’air vif et inquiet, comme un animal aux aguets, proposent de prendre au pied de la lettre la métaphore de la « bête politique ». Mais le débat télévisé qui s’engagea à l’issue de la diffusion du second épisode montra, pourtant, que Chirac n’était peut-être pas seulement cet homme sans conviction.
Guillaume Soulez, sémiologue,
Université Paris III-Sorbonne nouvelle
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