Le Blues du jean
 

D.R.  
 
 
Un documentaire de Dominique Lenglart (2003), produit par Zadig Productions. Narration : Tom Novembre.
52 min

première diffusion : mercredi 24 novembre 2004, 20 h 45
 

L’émission
Le pantalon en jean est par excellence l’objet global de la culture globale. On se l’arrache depuis des dizaines d’années dans les pays développés comme à « l’Est », en Chine ou dans les pays les plus pauvres du monde. Ce que l’on sait moins, c’est qu’aujourd’hui sa production est, elle aussi, mondiale. En fait, douze pays sont concernés par sa fabrication à des titres divers. Le documentaire se propose de suivre cette filière et de raconter l’histoire d’hommes et de femmes, de régions, voire de nations entières qui en dépendent. Les problèmes, la complexité des enjeux y sont exposés avec objectivité et précision, sans simplisme et pourtant avec clarté. Les grandes étapes de la fabrication du célèbre pantalon y sont abordées.
Le jean évolue selon les modes et, bien sûr, les ateliers de conception et de design sont dans les pays du Nord (ici, la Belgique), près de la clientèle majeure. C’est là que sont conçus les jeans qui seront ensuite commandés aux fabricants et dont nous allons suivre la filière.
Le coton récolté à la main vient du Bénin. Il représente 40 % de la richesse produite dans le pays et quinze millions de personnes en dépendent. C’est là l’une des séquences les plus remarquables où l’on constate le rôle ambigu des grands organismes internationaux, FMI et Banque mondiale, qui, sous prétexte de libéraliser le marché, conduisent à mettre en place des structures qui ne permettent plus aux paysans de recevoir les bénéfices de leur production. On y voit aussi comment les subventions protectionnistes des États-Unis étranglent l’économie béninoise, qui a bien peu de recours même auprès de l’OMC, et comment la désespérance sociale pousse les habitants vers les vrais et les faux dieux (Ben Laden y est évoqué).
Le délavage du jean s’effectue en frottant la toile Denim contre des pierres ponces venant de volcans turcs. L’entreprise turque doit constamment s’adapter aux délocalisations successives des unités de production des firmes transnationales. Cela passe par des changements de flux d’exportation mais aussi par la construction d’usines, comme celle créée au Texas pour répondre à la demande de la firme Levi’s. La carrière qui exploite la production de pierres est l’une des rares pourvoyeuses d’emplois de la région et les habitants interrogés souhaitent voir d’autres entreprises s’installer ici.
L’assemblage se fait en Tunisie. Sur un ton assez ironique, le commentateur décrit les conditions sociales des ouvriers. À côté de l’entreprise Lee Cooper, une entreprise de contrefaçon produit pour le marché local. Son PDG, l’un des administrateurs de Lee Cooper, nous explique pourquoi il fait bon investir en Tunisie : les 10 millions d’euros de bénéfices de son voisin Lee Cooper ont pu être intégralement rapatriés en Europe.
La fin de l’enquête s’intéresse aux conditions de travail (flux tendus, chronométrage, salaires) et aux délocalisations, avec l’exemple de l’entreprise Levi’s délocalisée de France en Turquie. Les délocalisations recomposent en permanence le paysage industriel mondial et la Tunisie n’est pas non plus à l’abri d’une délocalisation vers la Chine. Pour tenter de s’en prémunir, il faut limiter les avantages sociaux et accroître la productivité.
Pistes à suivre
Une logique globale
[SES, Tle ES : « Les firmes transnationales »]
Sur l’ensemble du documentaire
Le fait de suivre la fabrication du jean à travers le monde permet de se rendre compte qu’aujourd’hui, dans les firmes transnationales (FTN), la production est pensée en fonction des caractéristiques socioculturelles, économiques et politiques des pays. Les FTN jouent sur ces différences entre pays et sur l’évolution de ces différences : une situation n’est jamais acquise, ce qui se traduit par de l’instabilité ou de l’incertitude.
Recenser les différentes étapes de fabrication du jean et situer géographiquement les lieux de réalisation de ces étapes (ne pas oublier les lieux de commercialisation). Distinguer les lieux en fonction du niveau de développement du pays et montrer les liens avec la spécificité des facteurs de production (conception et travail qualifié au « Nord », réalisation, exploitation de la matière première au « Sud »). Illustrer la notion de DIPP : division internationale du processus de production. La mention made in France peut-elle encore avoir un sens ?
Pourquoi peut-on dire que les firmes transnationales ont une stratégie globale dans l’élaboration de leur production ? À partir de la production de la toile Denim, montrer que cette globalisation conduit à des recompositions de la DIPP. En fonction de quels critères ? Quelles en sont les conséquences sociales ? Que peut faire le gouvernement d’un pays pour conserver ou attirer des firmes transnationales ? Quelles peuvent être les conséquences pour le pays ?
Prolongement : à partir de recherches sur internet, reconstituer l’histoire de l’introduction et du départ de Daewoo en France.
Discours libre-échangiste et pratiques protectionnistes 
[SES, Tle ES : « Libre-échange et protectionnisme »]
À partir de la séquence sur le Bénin
En matière de libre-échange, il y a toujours un décalage entre les discours et les pratiques car l’échange est toujours le fruit d’un rapport de force masqué par le rapport marchand. Les organismes internationaux, sous couvert d’instaurer des règles identiques pour tous, parviennent plus facilement à les imposer dans des économies pauvres sans les respecter pour autant.
Situer le Bénin dans la division internationale du travail. En quoi les revenus tirés du coton sont-ils essentiels pour ce pays ? Quels sont les deux problèmes auxquels sont confrontés les producteurs béninois ? Comment dans le film George W. Bush justifie-t-il les subventions agricoles accordées aux producteurs de coton étasuniens (lister les arguments) ? Quelles en sont les conséquences sur l’économie béninoise ? Montrer que les subventions sont un outil de protectionnisme.
Recenser les organismes internationaux cités dans cette partie du documentaire et préciser leur rôle. Le Bénin peut-il porter plainte contre les États-Unis auprès de l’OMC ? Cette plainte a-t-elle des chances d’être efficace ? À partir de cet exemple, l’OMC vous semble-t-elle en mesure de rétablir un équilibre dans un conflit économique entre deux pays de puissance économique différente ?
Prolongements. Rechercher des documents sur la rencontre de l’OMC à Cancún en septembre 2003 (voir aussi « Le document »). Montrer comment ces pratiques ont été au cœur des débats entre les pays pratiquant le protectionnisme (États-Unis, Europe) et les pays victimes de ces pratiques, élargissant ainsi le front du refus. Mettre en évidence les conséquences socioculturelles de ces pratiques : ethnocide culturel (rappel du programme de 1re), déséquilibres économiques liés à la disparition des cultures vivrières... S’appuyer sur le cas du blé pour la France, du maïs pour les États-Unis. Dans le même temps, montrer comment les protectionnistes mettent en avant leurs pratiques culturelles pour justifier leur attitude.
Spécialisation par les échanges : mythe ou réalité ?
[SES, Tles]
À partir de la séquence sur le Bénin
Dans le modèle libéral, les échanges internationaux conduisent à une spécialisation des pays dans certaines productions en fonction de leurs avantages. Or la réalité est un peu différente.
Relier les combinaisons productives des États-Unis et du Bénin dans la production du coton à leurs dotations en facteurs de production. En l’absence de subvention gouvernementale, quel est le pays qui possède un avantage comparatif ? Les États-Unis doivent-ils abandonner leur production de coton ou augmenter leurs gains de productivité ? Montrer qu’en présence de plusieurs combinaisons productives possibles pour un même produit, la détermination de l’avantage comparatif n’est pas évidente car il y a des gains de productivité et des économies d’échelle, contrairement au modèle ricardien.
Montrer que les économies sont à la fois complémentaires et concurrentes.
Combinaison productive et technique
[SES, 2de : « Les facteurs de production » ; Tle : « Mondialisation et culture »]

À partir de la séquence sur le Bénin
La combinaison productive n’est pas simplement une quantité de facteur travail et de facteur capital, c’est un choix technique très concret.
Comparer la combinaison productive dans la culture du coton au Bénin et aux États-Unis. Justifier que le choix d’une combinaison productive est aussi un choix technique. Expliquer les raisons des différents choix techniques, leurs avantages et inconvénients respectifs.

À partir des séquences sur la Tunisie et le Bénin
Relever les caractéristiques qui montrent une occidentalisation du mode de vie tunisien, comparer avec le salarié turc. Relever les paroles des chansons (au Bénin et en France). Comment la mondialisation est-elle vécue ? Justifier la construction de la mosquée au Bénin alors que le pays ne peut pas construire une école.
Délocalisation
[SES, géographie, Tles : « La mondialisation »]
Montrer comment les délocalisations sont un phénomène permanent qui n’oppose pas seulement Nord et Sud mais aussi Sud et Sud aujourd’hui, par exemple la Tunisie qui n’est pas à l’abri de délocalisation vers la Chine. Pour tenter de s’en prémunir, il faut limiter les avantages sociaux et accroître la productivité, ce qui se traduit souvent par une augmentation de l’intensité du travail. Il faut aussi ne pas être tatillon sur le respect des Droits de l’homme et ne pas imposer de normes écologiques, etc.
Le travail taylorien
[SES, 2de : « L’organisation du travail »]
Dans l’usine tunisienne, relever les éléments qui traduisent une organisation taylorienne du travail. Définir la notion de polyvalence. Montrer qu’elle n’est pas incompatible avec la spécialisation des tâches.
Le document
Un conflit Nord-Sud
Bien qu’elle ne pèse « que » 10 % du commerce mondial, l’agriculture concentre tous les griefs des pays en développement à l’encontre des pays riches. Car si trois milliards de personnes en vivent, 70 % d’entre elles survivent avec moins de deux dollars par jour. Trois cas d’école qui montrent combien le protectionnisme et le dumping du Nord à coups de subventions pèsent lourd sur le sort de centaines de millions de paysans par le monde.

Le coton ouest-africain mité par les dollars
Mali, Bénin, Tchad et Burkina Faso n’arrivent toujours pas à décrypter le message de George W. Bush, lors de sa récente tournée en Afrique en juillet : « Le commerce », fort de sa « puissance transformatrice », est le « principal moteur du progrès économique et humain », leur a dit le président américain. En même temps, Washington ne lâche rien sur son Farm Bill, qui alloue 191 milliards de dollars sur dix ans de subventions à ses fermiers-électeurs. « Soit 10,7 millions de dollars par jour pour ses... 25 000 producteurs de coton, contre 3,1 millions par jour d’aide à la totalité de l’Afrique subsaharienne », rappelle le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement). Les 11 millions de paysans de l’Afrique de l’Ouest, qui ont cru au mirage du coton (150 000 à 1 million de tonnes produites par an depuis les années 1970), déchantent. La perte est sévère : entre 150 millions et 300 millions de dollars. Elle tient du coup de massue pour un pays comme le Mali, dont le coton représente 79 % des exportations... « Ce n’est pas uniquement une question commerciale, c’est aussi une question de survie », souffle un paysan du Burkina Faso, venu plaider sa cause à Cancún. Bien sûr, il y a la concurrence des fibres synthétiques, le poids de la Chine (24 % de la production mondiale), les barrières de l’Inde, qui impose un tarif de 115 % sur le coton, ou encore le déficit d’infrastructures qui pousse les pays africains à n’exporter que 5 % de coton transformé.
Mais les subventions américaines sont le plus mauvais coup. Elles concourent à la chute des cours mondiaux, plus bas que le prix de revient du coton africain, pourtant le moins cher à la production ! « Ces aides devraient être soumises à une obligation de réduction... qui n’existe pas à l’OMC », se désole un diplomate européen. Pour la première fois dans l’histoire de l’OMC, le cartel des floués a porté plainte. Mali, Bénin, Tchad et Burkina vont demander, aujourd’hui, un moratoire sur les subventions à la production de coton.

Le riz japonais, citadelle imprenable
C’est une question culturelle, sociale, alimentaire. Un enjeu de souveraineté et de fierté. Le Japon ne mange que du riz japonais. Il y met le prix. Aux environs de 30 millions de dollars de subventions directes chaque année. Et il érige des barrières de yens autour de l’île : des tarifs douaniers dissuasifs pour tout exportateur visant le marché nippon : 490 % en moyenne ! Et pas question pour Tokyo de modifier d’un iota sa position : les 8,7 millions de tonnes consommés par les Japonais chaque année sont made in Japan. L’OMC n’y changera rien, même si elle a « poussé » le Japon à importer 8 % au minimum de sa consommation annuelle. Les livraisons sont bien effectuées, mais le riz importé est stocké environ un an avant d’être le plus souvent redistribué sous forme d’aide alimentaire. Ou de servir à l’industrie de transformation (pour produire du saké par exemple). Les États-Unis n’ont pas manqué d’ajouter leur grain de sable (« Le Japon sacrifie ses forces sur l’autel du riz », dit Robert Zoellick, représentant américain au Commerce). L’Inde, dont les revenus des paysans ont baissé de 15 % en dix ans, bataille en coulisse pour tenter de trouver une porte d’entrée au pays du Soleil-Levant. Mais elle se heurte à des droits d’entrée qui peuvent aller jusqu’à 2000 % ! L’OMC a bien tenté d’imposer au Japon, pour Cancún, 45 % de baisse des droits de douane. Refus poli du ministre de l’Agriculture, Tadamori Oshima : « Je me demande si l’adoption des mêmes règles de marché pour l’agriculture que pour l’industrie contribuera vraiment au bonheur des gens dans le monde. » Les 2,9 millions d’agriculteurs japonais peuvent donc écouler sur l’île du riz coûtant cinq ou six fois le cours du prix mondial. Et ils exportent pour 1,6 milliard de dollars de produits agricoles hyper subventionnés. Une misère il est vrai, comparé aux 56 milliards d’excédent récoltés chaque année à l’étranger par les États-Unis...

Le blé français vampirise l’Afrique
Avec des subventions à la production qui représentent parfois jusqu’à trois fois le revenu de l’agriculteur intéressé, le blé bien de chez nous n’est pas un cadeau dans les pays tiers où il est exporté. Spécialement en Afrique noire, de l’avis des experts de la Confédération paysanne. « Les exportations croissantes de blé européen en Afrique ont des conséquences dramatiques : il est si peu cher qu’il concurrence des productions locales, comme l’igname. Du coup, il rend les habitants dépendants d’une céréale qu’ils n’ont traditionnellement pas l’habitude de consommer », explique Jean-Damien Terreaux, de la Conf’. Résultat : perte de l’autonomie alimentaire des populations et disparition progressive des cultures vivrières locales. Le phénomène n’aurait fait que s’accentuer au cours de ces dernières années, à mesure que les livraisons de blé européen à l’Afrique noire augmentaient : entre 1995 et 2001, ces importations sont passées de 5,25 millions de tonnes à 9,48 millions de tonnes. Et tandis que le volume de blé exporté d’Europe vers l’Afrique subsaharienne doublait presque en sept ans, son prix baissait de près de 50 % sur le Vieux Continent, conformément aux accords passés dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC) en 1992 et 1999, ce qui le rendait encore plus compétitif et a beaucoup facilité ses exportations.
Face à ce blé européen si envahissant, les ONG Caritas et Solidarité en France développent depuis quelques années des programmes de substitution de produits locaux. Puisqu’il semble que les Africains veulent absolument continuer à manger du pain, fabriquons-en avec des céréales locales, se sont dit les deux ONG : lancé en 1996, notamment en Côte-d’Ivoire, le programme baptisé Broci offre désormais toutes sortes d’aliments panifiés à partir de patates douces, de manioc et de bananes plantains, le taux d’incorporation du blé (importé) ne devant pas dépasser 50 % du poids en matière sèche.

Vittorio DE FILIPPIS, Christian LOSSON et Frédéric PONS,
« Le Nord dope son agriculture... et la misère »,
Libération, mercredi 10 septembre 2003.
Pour en savoir plus
« L’ouverture, moteur du développement ? », Écoflash, n° 172, SCÉRÉN-CNDP, novembre 2002. Notice.
« Le libre-échange est-il inégalitaire ? », Écoflash, n° 167, SCÉRÉN-CNDP, avril 2002. Notice.
LES MAINS BLEUES, Les Mains bleues : 501 blues, Sansonnet, 2001. Le recueil des textes rédigés par 25 femmes licenciées de l’usine Levi’s de La Bassée (59), dont on entend la chanson à la fin du documentaire.
KLEIN Noami, No logo, la tyrannie des marques, Actes Sud, Leméac, 2002.
ATTAC, Enquête au cœur des multinationales, Mille et une nuits, 2001.

Capital : Un monde sans frontières. CNDP, 2001. Collection « Côté télé ». VHS : 2 h 04 min. Notice.
The Big One, film de Michael Moore (1998). TF1 Vidéo, 2003. DVD.

Une série d’articles du Monde diplomatique sur la mondialisation et le commerce international.
www.monde-diplomatique.fr/
Pour tout savoir sur le commerce équitable.
www.commercequitable.org/

Isabelle Dumas, professeur de SES




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