 © Musée de la préfecture de Police |
Un documentaire de Jean-Marc Berlière et Arnaud Gobin (2002), coproduit par France 5 et Zeaux Productions.
52 min |
sur le câble : dans la nuit du lundi 10 au mardi 11 janvier 2005, 0 h 55
L’émission
Dans les années 1930, la police nationale avait mauvaise réputation. Elle inquiétait, faisait peur et était la proie de toutes les rumeurs. Exécutant les basses œuvres d’un régime politique déconsidéré, elle terrorisait les républicains et était détestée par les communistes. Ceux de l’extrême droite l’associaient à une Tcheka occulte et franc-maçonnique. Puis vint la guerre... Qu’allaient devenir ces fonctionnaires, sous l’œil attentif des nazis, dans le cadre d’un régime discriminatoire et autoritaire ? C’est cette période obscure et encore sensible pour beaucoup que Jean-Marc Berlière et Arnaud Gobin ont pris le parti de présenter. Sans concession. Ayant obtenu l’autorisation exceptionnelle de travailler sur des archives oubliées dans les caves du ministère et de la préfecture de police. Six ans de travail furent nécessaires pour traiter des milliers de dossiers. La « rafle du Vél d’Hiv » a certes laissé dans la mémoire de chacun un goût amer de collaboration. Mais l’épuration de la police a existé et elle fut même particulièrement violente. Pour brosser un tableau fidèle et objectif de cette période, les auteurs ont mené un difficile travail d’historiens à partir des milliers de documents produits entre 1944 et 1953 et de centaines de cas complexes et souvent douloureux. Les témoignages apportent à ce film ce qui manquait à leur livre : une certaine humanité. Les policiers furent-ils des résistants, des opportunistes, des attentistes ou bien des collabos ? La vérité est multiple et complexe.
Dans une première partie, le film montre combien les forces de police vivent une situation nouvelle et singulière dès l’avènement de l’État français du maréchal Pétain. Sa tâche première est le redressement du pays : vaste programme... La police devient alors le principal outil de souveraineté du pouvoir. D’ailleurs, en attendant qu’elle soit pleinement fonctionnelle, on fait appel à quelques groupuscules fascisants. Le ton est donné : les missions seront nouvelles pour ne pas dire inhabituelles. Bien loin de son vieil idéal républicain, ses repères brouillés, la police est alors amenée à remplir des missions plus dangereuses qu’à la normale, coincée entre les règles de l’occupant et les lois d’exclusion de Vichy.
Dans un deuxième temps sont présentées sans détour les deux attitudes adoptées face à l’occupant et à l’État français : la compromission ou la résistance. Sous les ordres de René Bousquet, la police est conduite à jouer un rôle épouvantablement condamnable. Mais que dire d’un fonctionnaire qui exécute des ordres ? Qui juger responsable ? À Paris comme à Marseille, les rafles se font presque exclusivement sous l’égide de la police française. Mais quand les circonstances le permettent, certains policiers savent faire preuve de compassion. D’autres osent aller un peu plus loin, quitte à s’attirer les foudres de Darnand et de ses cours martiales peuplées de miliciens.
Enfin, le film insiste sur la tentative de rachat menée dès la fin de la guerre par les autorités : la préfecture de police de Paris n’est-elle pas le premier bastion de la résistance intérieure au mois d’août 1944 ? Ce sont des policiers en grève depuis quatre jours qui s’emparent du bâtiment. Lorsque vient l’heure des comptes, même si les conditions d’une justice sereine ne sont pas réunies, la police n’échappe pas à son procès quasi populaire. A-t-elle seulement fini d’en payer le prix ? C’est ce que tente d’expliquer la toute dernière partie du film par une sorte d’« inventaire après faillite » qui n’est pas encore connu de tous...
Cette enquête audiovisuelle courageuse a le mérite évident d’approcher l’étude la plus objective et exhaustive qui soit. Les documents et témoignages nombreux viennent étayer un commentaire raisonné qui laisse la parole à ceux qui ont vu ou vécu l’événement. Chacun a ainsi les moyens de se forger sa propre opinion. Aucune n’est imposée. Ici comme ailleurs s’impose un indispensable devoir de mémoire : souvenir de ce qui a été fait au nom de l’État français, mémoire de ceux qui se sont levés courageusement contre l’horreur.
La démarche
[Histoire, 3e-1re-Tle : « La France dans la seconde guerre mondiale »]
Un nouvel État, une nouvelle police ?
Après avoir expliqué la raison de la chute de la IIIe République, en détailler les composantes et les moyens. En ce sens, la police est ici un instrument essentiel pour un pouvoir autoritaire qui, dès les premières heures, entend faire respecter des lois singulières et ouvertement discriminatoires.
Quel est le rôle de la police dans ce contexte ? L’analyse de Marc Olivier Baruch est ici le meilleur moyen de répondre à cette question. Tout en s’en inspirant, on s’intéressera également aux premières minutes de la partie intitulée « Une nouvelle donne ». Conformément à ce titre, beaucoup de choses changent lorsqu’une nouvelle police est présentée au printemps 1941. En faire le bilan est un bon moyen de souligner les difficultés que des policiers, républicains dans l’âme, ont eu à s’adapter à ce nouveau régime de fonctionnaire.
Quels sont les choix singuliers que fait Vichy pour ne pas avoir à attendre que sa nouvelle police soit opérationnelle ? Expliquer la place des milices et des « groupuscules fascisants » dans l’organisation du nouveau pouvoir en place.
Le devoir d’obéissance à l’épreuve de nouvelles missions
Le but de cette démarche est de dresser la liste des nouvelles missions que Vichy pouvait attribuer à sa police.
Chaque témoin parle d’un type de mission (du contrôle à la répression en passant par l’arrestation « commanditée »). Se poser la question de la cohérence de l’action des uns par rapport à la mission des autres : qui la police doit-elle servir ? l’État ou les Français de souche ?
Revenir tout particulièrement sur le témoignage de Claude Lévi, qui fait la description des techniques d’interrogation et d’investigation. Relever non seulement les différentes méthodes employées, mais aussi les objectifs qui sont imposés aux policiers. Peut-on dire d’un policier qui obéit aux ordres, en tant que fonctionnaire de l’État, que c’est un collaborateur ? Qui est en droit d’en juger à l’époque ? Quelle est ici la place du libre arbitre ?
Préciser en quoi l’année 1941 est un tournant majeur de la seconde guerre mondiale. Quel en sera l’impact sur le comportement des FTP, par exemple ? C’est un élément qui peut expliquer la recrudescence des arrestations dans les milieux communistes à partir de cette date. Pourquoi nomme-t-on « terroristes » les hommes qui tirent sur des policiers ? À quoi fait référence une telle appellation ? C’est aussi la marque de la nécessité de protéger un corps de fonctionnaires vital pour la stabilité du régime. Peut-on pour autant tout lui demander ?
Le témoignage de Lise Ricol-London offre une autre vision de l’affrontement entre policiers et FTP. C’est aussi le moyen de mieux percevoir jusqu’où certains policiers sont prêts à aller. Doit-on alors toujours parler de police ou bien de milice ? Frontière fragile...
Entre compromission et résistance
Les différentes rafles menées par la police française à Paris ou à Marseille sont des événements clés qu’il est bon de mettre en exergue. Comparer ce qui s’est passé dans les deux villes : dans quel cas la police française a-t-elle montré le plus d’empressement à obéir aux ordres ? Dans quel but ? Savaient-ils ce qui allait advenir des personnes qu’ils livraient aux autorités allemandes ? Peut-on alors clairement établir une responsabilité de l’État français dans l’ignoble processus de la Shoah ? Pour éclaircir ce point, on peut se référer à l’allocution prononcée, le dimanche 16 juillet 1995 à Drancy, par le président Jacques Chirac lors des cérémonies commémorant la grande rafle de juillet 1942 (sa quasi intégralité est reproduite dans « Le document »). Pourquoi avoir attendu plus de cinquante ans avant d’avouer clairement cette compromission de l’État français et de sa police dans le projet nazi ? Mettre en avant ceux qui n’ont pas fait le choix de l’obéissance et qui, pour certains, sont devenus résistants. Lise Ricol-London parle d’ailleurs de « circonstances qui le permettaient » : quelles sont-elles ? Comment les policiers étaient-ils en mesure de faire preuve de compassion envers ceux que le régime de Vichy condamnait ?
Après 1944, les choses se compliquent : l’échec nazi à Stalingrad pousse les autorités françaises à se méfier encore davantage de ceux qui sont appelés à les soutenir. Que représente la venue des miliciens dans les cours martiales réservées aux policiers désobéissants ? Rapprocher cette nomination de celle des groupuscules fascisants au début de la guerre. Il est assez facile de montrer que ces derniers sont plus que des collaborateurs : ce sont des collaborationnistes. Pour eux, la présence allemande est le moyen d’installer un pouvoir autoritaire comme ils en rêvaient jusqu’alors. Leur adhésion pleine et entière à Vichy en fait des cadres parfaits pour une police en perte de repères clairs. Quelle est cette interrogation des policiers résistants ? En quoi l’arrivée de Darnand représente-t-elle pour eux un obstacle majeur à la réussite de leurs actes de résistance ?
Lorsque l’heure des comptes vint à sonner...
À travers l’épisode de l’insurrection parisienne en août 1944, montrer que, dans la capitale, l’impulsion de la révolte a bel et bien été donnée par les policiers, puisque certains d’entre eux avaient décidé la grève depuis quatre jours avant de se lancer dans le combat les armes à la main.
Pourquoi de Gaulle se rend-il d’abord à la préfecture avant de rencontrer le CNR ? Que représente la police d’alors à ses yeux ? Pourquoi ? En quoi sa démarche est-elle une bonne illustration du travail de reconquête rapide mais fastidieuse du pouvoir par de Gaulle et ses partisans, avant que les Américains n’installent en France une force d’occupation militaire ?
Insister très clairement sur le fait que la police n’a pas échappé à l’épuration, bien au contraire. Comment expliquer les débordements d’alors ? Pourquoi peut-on dire que « les conditions d’une justice sereine n’étaient pas réunies » ? Quelles en seront les conséquences ?
Le document
Allocution de M. Jacques Chirac, président de la République, prononcée à Drancy, le dimanche 16 juillet 1995, lors des cérémonies commémorant la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942.
[...] Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire et l’idée que l’on se fait de son pays. Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis. Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.
On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards – dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France – jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la préfecture de police. On verra, aussi, des policiers fermer les yeux, permettant ainsi quelques évasions. Pour toutes ces personnes arrêtées commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. Combien d’entre-elles ne reverront jamais leur foyer ? Et combien, à cet instant, se sont senties trahies ? Quelle a été leur détresse ?
La France, patrie des Lumières et des Droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. Conduites au vélodrome d’Hiver, les victimes devaient attendre plusieurs jours, dans les conditions terribles que l’on sait, d’être dirigées sur l’un des camps de transit – Pithiviers ou Beaune-la-Rolande – ouverts par les autorités de Vichy. L’horreur, pourtant, ne faisait que commencer. Suivront d’autres rafles, d’autres arrestations. À Paris et en province. Soixante-quatorze trains partiront vers Auschwitz. Soixante-seize mille déportés juifs de France n’en reviendront pas. Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible. [...]
En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux faire le choix de l’espoir. Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la « collaboration », dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d’un vaste mouvement de résistance. Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l’occupant et de la milice, par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises. J’aime à penser qu’un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Kœnig avaient héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes. Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le général de Gaulle. [...]
Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd’hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la « purification ethnique ». Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable. [...]
Pour en savoir plus
Aide-mémoires du crime contre l’humanité. CRDP de Haute-Normandie, 2002. VHS : 52 min. Notice.
Parcours d’histoire nouvelle formule 1 : 1940-1944. CNDP, La Cinquième, 1999. VHS : 3 x 13 min. Notice.
RAJSFUS Maurice, La Police de Vichy. Les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo, 1940-1944, Cherche-Midi, coll. « Documents », 1995.
BERLIÈRE Jean-Marc, CHABRUN Laurent, Les Policiers français sous l’Occupation, d’après les archives inédites de l’épuration, Perrin, 2001.
MULLER Jean-Marie, Désobéir à Vichy : la résistance civile de fonctionnaires de police, Presses universitaires de Nancy, 1994. (À consulter en bibliothèque.)
Monsieur Batignole, film de et avec Gérard Jugnot, Universal Pictures Vidéo, 2002.
Sur un site personnel, de précieuses informations documentées sur les groupes mobiles de réserve (GMR).
http://polices.mobiles.free.fr/
La prison sous Vichy, le compte rendu d’un colloque organisé à l’École nationale de l’administration pénitentiaire en 2002.
http://histoire-geographie.ac-bordeaux.fr/
Bruno Sentier, professeur d’histoire et de géographie |
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