Le Silence des agneaux
 
Un monstre qui nous attend
Comment faire apparaître un monstre au cinéma ? Loin de l’irruption convenue et attendue, la découverte par le spectateur de Hannibal Lecter dans « Le Silence des agneaux » de Jonathan Demme est originale. Clarice Starling, jeune recrue du FBI, va à la rencontre d’un serial killer cannibale dont le nom même est source d’effroi pour tous. La séquence de sa première rencontre avec Lecter est un angoissant cheminement à travers les formes diverses de la folie meurtrière. Elle est construite de telle sorte qu’au terme de son chemin, Lecter apparaît étonnamment normal pour un monstre. Or cette normalité le rend d’autant plus effrayant.

La séquence articule trois temps : Clarice entre dans le bureau des gardiens de la prison ; elle traverse le couloir des détenus ; elle aboutit à la cellule de Lecter et lui parle. Chacun d’eux est supporté par une bande-son différente : le bruit angoissant des machines dans le poste de garde ; une musique de suspense lorsqu’elle marche ; enfin un silence, alors qu’elle se confronte à Lecter. Nous nous intéresserons principalement au deuxième mouvement de cette séquence qui voit la jeune femme découvrir son monstre.
Dans le bureau des surveillants du couloir des détenus dangereux, on n’a de cesse de la prévenir (et de prévenir le spectateur) de ce qui l’attend. En un travelling accompli en caméra subjective, conformément à une convention du cinéma fantastique qui confond le point de vue du protagoniste au regard du spectateur, les signes du danger s’accumulent : un gardien range des fusils, des écrans de surveillance fonctionnent en continu pour contrôler les détenus... Un des gardiens, Barney, sorte d’initiateur au monde des monstres, qui ouvre les grilles à Clarice, lui avance quelques paroles rassurantes, bientôt démenties par la myriade de précautions qu’on lui suggère de prendre : rester à droite, ne pas s’approcher de la glace, etc. Par leur caractère excessif, ces mesures donnent l’idée d’un danger monstrueux, alors même que, rationnellement, le dispositif de surveillance autour de Lecter semble absolu, donc le risque devrait être nul.
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© MGM
Une succession de plans sur des grilles, alors qu’elle pénètre dans le couloir, suggère à la fois qu’elle entre dans un enclos de fauves, et qu’elle quitte le monde humain ordinaire [1] Barney semble alors son ultime lien, avec ce monde et en même temps son protecteur – ce que confirme sa phrase : « I’ll be watching you. » Un gros plan sur lui le montre maintenant derrière les barreaux : elle est de l’autre côté.
Suit sa longue traversée du couloir, comme une lente descente dans les tréfonds d’un enfer. Un travelling avant, en caméra subjective, alterne avec un travelling arrière qui montre son visage en contrechamp [2]. L’un semble la pousser vers son destin, l’autre l’appeler. En même temps, cette caméra subjective glisse parfois latéralement et donne à voir trois types de criminels derrière leurs barreaux : d’abord un homme qui semble incohérent et hilare [3], puis un autre apparemment prostré, enfin un troisième qui lui hurle des obscénités [4]. Trois figures de la démence psychopathique qui laissent entendre que la dernière station de cette marche dans le monde des fous doit rassembler en une seule figure l’ensemble de ces postures monstrueuses. À chaque fois, la caméra balaye les murs sinistres de ce quartier de la prison et revient en un contrechamp sur elle. Mais le dernier mouvement du travelling en caméra subjective révèle une cellule différente, qui est le terme du couloir.
Surprise : la caméra découvre, en panotant à la fin de son mouvement en travelling, le docteur Lecter debout dans sa cellule, immobile et visiblement en attente, encadré par de larges barreaux [5]. Clarice est parvenue à destination. L’arrêt de la caméra contraste avec le rythme rapide, les ruptures brusques de plans et l’agitation qui précédaient. Lecter apparaît alors comme extrêmement civilisé. Sa cellule ressemble à une chambre ordinaire, sans barreaux : une épaisse vitre de plexiglas est à peine devinée ; en fait, les obstacles entre Clarice et l’objet de sa quête semblent abolis et ferait craindre à chaque moment que le cannibale ne se jette sur la femme si notre raison ne comblait pas cette absence de barreaux. Le contraste avec les autres condamnés, fous « ordinaires » puisqu’ils correspondant aux images qu’on en a, rend en fait la situation d’autant plus angoissante qu’on se souvient des mises en garde adressées juste avant à Clarice. Mais la grande originalité de Lecter est qu’il est humain et donné comme tel dès son apparition. Il « montre » et « démontre » son humanité, sa normalité : voix posée, formule de politesse (« Good morning »), personnage propre et rasé, livres ouverts sur une table au premier plan, images artistiques affichées au mur de la geôle...
Tout le reste de la séquence mettra en scène deux personnages très humains qui vont se jauger, alternant champs et contrechamps sur elle [6] et sur lui [7] avec une « égalité » de traitement filmique qui, peu à peu, insensiblement, va s’effriter et exprimer la face sombre de l’homme : sa réelle monstruosité.
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© MGM
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© MGM
Qu’est-ce donc que ce monstre dont on a parlé avec insistance durant les dix minutes qui précèdent l’entrée de la jeune femme dans cette prison ? Pas celui que nous attendons, mais celui qui nous attend au tournant. Au sens propre : son apparition est pour le moins déconcertante parce qu’elle ne convient pas au procédé conventionnel de l’irruption du hors-champ dans le cinéma fantastique ; au sens figuré : Hannibal Lecter aura toujours une longueur d’avance sur les clichés que nous avons du monstre au cinéma et les déjoue savamment. Ce monstre-là est singulier à bien des égards. Il nous ressemblerait presque...

Philippe Huneman
 
Le Silence des agneaux, un film américain de Jonathan Demme (The Silence of the Lambs, 1991, VF), scénario de Ted Tally d’après le roman de Thomas Harris, avec Jodie Foster (Clarice Starling) et Anthony Hopkins (Hannibal Lecter).
1 h 53 min
lundi 31 janvier 2005, 22 h 35



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