La séquence (ou plutôt cette somme de petites séquences) commence après que la demi-sœur de Zelig l’a sorti de l’hôpital, au grand dam de sa thérapeute. Cet ensemble de plans offre ici un magnifique paradoxe : plus il désigne sa propre fiction, plus il conforte la réalité du « fait Zelig ».
Tout part des vrais-faux journalistes du Daily Mirror qui, interviewés de nos jours, indiquent les circonstances de l’enlèvement de Zelig par sa demi-sœur [1] : à l’époque, ils ont couvert l’événement et interviennent en qualité de témoins avec la légitimité que leur confèrent les images « directes » de l’interview. Or cette « vérité » captée en couleurs n’est pas suffisante : elle n’est encore qu’évocation orale, sujette à caution en dépit de ses apparences.
Si les anciens journalistes évoquent, les actualités d’époque, elles, convoquent la réalité en lui donnant une « image » plus convaincante que l’interview. La séquence d’archives qui suit met en relation divers plans (sans qu’on sache exactement ce qui relève de l’image d’archive réelle – puisée dans les stock shots – et de l’image reconstituée) pour créer une action, à savoir un mouvement qui, des gens qui viennent voir le « phénomène », aboutit à ce dernier : des files de voitures, de cars qui convergent en un lieu [2], une immense affiche qui promeut une attraction autour de l’homme-caméléon, un gardien de parc, puis une vendeuse de programmes que l’on reconnaît comme la demi-sœur de Zelig. Enfin, on distingue derrière un grillage deux Indiens dont l’un ressemble à Zelig, ce que confirme le panoramique suivant qui, d’un véritable Indien aboutit au gros plan de Zelig transformé en Indien [3]. Le commentaire se termine sur le mot freak (monstre), qui fait écho au portrait d’un Zelig indianisé dont les poches sous les yeux accentuent l’aspect déprimé. Nous sommes ici dans la reconstitution d’archives dont l’impression de réalité est forte, bien que tempérée par le caractère explicitement parodique des images.
Or une nouvelle approche de la question va de façon insolite et paradoxale entériner la réalité du phénomène : le supposé film « réalisé en 1935 par la Warner », The Changing Man. Ici, un rapport plus subjectif et passionnel avec le drame de Zelig est explicitement mis en scène ; il est justifié par ce qui précède, à savoir une évocation compassionnelle de Zelig qui sous-entend, au fond, une condamnation du système de cirque où on l’a réduit (« a freak », un monstre). Les dix plans suivants sont censés être une citation du film. L’effet parodique vient de ce que les personnages, Zelig et sa psychiatre, avaient été vraiment montrés dans le film auparavant. Nous voyons donc leur transcription dans l’imaginaire hollywoodien, ce qui fait ressortir toutes les particularités de cet univers. L’extrait commence par trois plans de standardistes qui parlent et se terminent sur une bouche [4] : on devine que c’est un code hollywoodien pour indiquer que le phénomène Zelig a pris une dimension planétaire. Puis la scène principale, un huis clos en champ-contrechamp entre la psychiatre, son chef de service et un autre médecin, censément le héros masculin. Woody Allen recopie tous les stéréotypes de ce style de films : la mise en plis aux reflets argentés de l’actrice, la complicité latente avec l’autre médecin (« May I call you Eudora ? »), le chirurgien orné des attributs du puissant (pipe, cheveux blancs), et de manière générale les bons sentiments propres à l’héroïne comme l’omniprésence des sentiments tout court (l’homme-caméléon est réduit à un gros plan sur un visage sans expression, tout cela étant, on s’en doute, prétexte à une relation amoureuse entre les médecins).
Dans cette parfaite caricature d’un ensemble de films des années 1930, le récit est construit sur une alternance champs-contrechamps entre l’héroïne [5] et son collègue [7], entrecoupée d’un plan sur le « faux Zelig » doté toutefois d’un physique plus consensuel [6]. L’héroïne de ce faux film a la générosité bien pensante des films hollywoodiens. En même temps, elle est la représentation verbalisée du personnage réservé et timide de Mia Farrow dans la réalité : elle croit à la relation « personnelle » avec le patient comme solution thérapeutique ; elle s’élève contre la marchandisation de sa douleur, ce que Mia Farrow ne revendique pas dans le film, mais on devine qu’elle aimerait le faire (elle est la seule à avoir une relation authentique avec Zelig). Ainsi, à la fin de l’extrait, elle annonce aux deux hommes : « Ils vendent déjà cette poupée ! » Woody Allen en tire bien sûr un effet de parodie à l’encontre de tous les films hollywoodiens des années 1930 fondés sur l’indignation : ici, le motif d’indignation n’est évidemment pas réel.
Le cinéaste peut alors faire un raccord sur ce qui représente, dans le film, le réel, à savoir les images d’actualités. Suivent donc des plans sur les effets de la mode inspirée par le « cas Zelig » : des objets en gros plans [8], posés sur une table, que la caméra filme en travelling : poupées, livres, etc. La séquence s’achève avec un enfant qui montre un personnage-Zelig, personnage dont on peut à volonté permuter la tête, entre Blanc et Noir [9]. Ce dernier plan indique que Zelig joue certes sur un registre psychologique (l’homme qui veut ressembler aux autres pour être aimé) mais aussi sur un registre social, puisque les identités prises par Zelig sont précisément souvent extra-culturelles (Chinois, Noir, Indien au début de la séquence) et que le jouet-Zelig isole précisément cette caractéristique.
Ainsi, la multiplicité des genres (interview présente, actualités d’époque, fiction) accentue l’effet de réalité concernant le phénomène Zelig. Le caractère spécialement codé, au niveau du discours des acteurs comme de la mise en scène, du faux film parodié dans cette séquence rend par contraste plus réaliste l’accumulation de prétendues données iconiques que met en avant Woody Allen. En ce sens, précisément par son caractère parodique, la séquence de la fausse fiction qui est au milieu de notre séquence a aussi pour but avéré un effet de réalité, quoique de manière indirecte : si une fiction a été créée sur Zelig par les studios hollywoodiens, c’est que Zelig a existé ! Ainsi happé par la multiplicité des modes représentationnels vers l’attestation de réalité autour de Zelig, le spectateur, comme les autres personnages, va pouvoir suivre le destin de ce personnage dont le destin singulier aura été jusqu’à mobiliser les ressources les plus typiques de Hollywood.